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Jubilé de la Reine : des vertus de la monarchie constitutionnelle

Analyses - 6 Juin 2022

En fêtant le jubilé de leur Reine, les Britanniques ont fait la démonstration de l'unité de leur peuple et de la fierté qu'ils ressentent vis-à-vis de la Couronne. Son pouvoir est certes symbolique, mais c'est peut-être là ce qui fait sa force, explique Dominique Moïsi.

Pendant quatre jours, les Britanniques - et dans une large mesure les pays membres du Commonwealth - ont tourné la page du Covid, laissé de côté la guerre en Ukraine, oublié le renchérissement du coût de la vie et célébré le "Jubilé de Platine" de leur Reine. Ce faisant, ils ont aussi voulu mettre en avant leur exceptionnelle unité derrière la continuité de la "Couronne". Depuis 1952, la Grande-Bretagne n'a connu qu'une Reine, au moment où la France a connu deux Républiques (la Quatrième et la Cinquième) et Dix Présidents.

Il y a deux manières d'interpréter les festivités qui se sont déroulées dans "l'île enchantée" que célébrait Shakespeare. La première, très "people", consiste à mettre l'accent sur le caractère Hollywoodien de ce moment unique, mélange de pompe royale et de ferveur populaire. La seconde, plus sérieuse, plus légitime aussi, conduit à se poser des questions plus fondamentales sur les mérites comparés des systèmes démocratiques.

L'unité du peuple britannique

Que diraient aujourd'hui Montesquieu et Tocqueville des célébrations, ou plus précisément des auto-célébrations qui se déroulent sous nos yeux amusés, moqueurs ou pour certains d'entre nous admiratifs, sinon envieux ? La monarchie constitutionnelle pourrait-elle représenter une formule intrinsèquement supérieure à celle de la République, surtout lorsque cette dernière a des tendances monarchiques ? George Washington se serait-il trompé en refusant la Couronne que lui proposaient nombre de ses partisans ? En séparant le pouvoir symbolique du pouvoir réel, la monarchie constitutionnelle n'est-elle pas plus démocratique que les régimes présidentiels qui concentrent tous les pouvoirs au sein d'une même personne ? Une exigence surhumaine : les qualités que l'on demande pour incarner le pouvoir symbolique n'étant pas nécessairement celles indispensables à l'exercice du pouvoir réel.

La formule de la monarchie constitutionnelle n'est-elle pas aussi plus stable, pour la raison même qu'elle favorise l'unité du peuple derrière une personne qui tire sa légitimité même de son absence de pouvoir réel ? Un de mes amis américains, un vieux sage d'Harvard, de retour à Paris après trois ans d'absence liée au Covid, me faisait part il y a quelques jours de son trouble. "Biden fait de son mieux", me disait-il "mais la société américaine est plus divisée que jamais. Ses plaies ne se cicatrisent pas, bien au contraire. Le Président, en dépit de sa modération et de sa bonne volonté, n'a pas trouvé de remèdes à la polarisation de l'Amérique".

Plus d'obligations que de droits

Les Britanniques célèbrent derrière l'amour de leur monarque une unité qui n'est pas que de façade.

Au même moment, les Britanniques eux, célèbrent derrière l'amour de leur monarque, une unité qui n'est pas que de façade. Certes, il ne faut pas aller trop loin dans la louange. Le système monarchique n'a pas empêché le Brexit et l'arrivée au 10 Downing Street, la résidence du Premier Ministre, de Boris Johnson, un leader populiste, qualifié par ses opposants de "menteur professionnel".

Et surtout, on peut se demander si l'unité du pays derrière sa Reine ne tient pas plus à la personnalité même du monarque, qu'au système de la monarchie constitutionnelle elle-même ?

Tout au long de son règne - le plus long de toute l'histoire britannique - Elizabeth II a fait la démonstration de qualités exceptionnelles : distance et retenue, dignité et empathie, sens du devoir surtout avec la conviction absolue que sa fonction lui impose plus d'obligations qu'elle ne lui fournit de droits. Il n'est pas sûr que ses successeurs sauront maintenir la monarchie au niveau qui a été et demeure le sien. Ce qui est certain, c'est qu'une majorité confortable de Britanniques (62 %) sont favorables au maintien de la monarchie, même si cette proportion diminue de manière significative chez les plus jeunes.

Dignité et sens du devoir

Se pourrait-il que les démocraties républicaines, surtout si elles ont des tendances monarchiques comme la France, puissent s'inspirer du modèle britannique ? Il ne s'agit pas bien sûr d'instaurer une monarchie constitutionnelle sur notre territoire. Ce serait absurde. Chaque peuple a son histoire et sa culture, produit souvent d'accidents qui se transforment en destinée. Il ne s'agit pas de se demander ce qui se serait passé si le Comte de Chambord avait accepté le drapeau tricolore plutôt que de se draper avec nostalgie dans le drapeau blanc à fleur de lys des Bourbons.

De manière plus réaliste, plus opérationnelle aussi, la vraie question est de savoir ce que nos monarques républicains pourraient apprendre non pas de la Couronne, mais de l'expérience au pouvoir de la Reine Elizabeth elle-même ? Les deux qualités majeures dont a fait preuve la Reine Elizabeth II, la dignité et le sens du devoir avant tout, n'ont pas toujours été partagées par tous les locataires de l'Élysée. En déclarant devant une presse friande de révélations et amusée plus que séduite, qu'entre lui et Carla "c'était du sérieux", Nicolas Sarkozy dérogeait à l'exigence de dignité que l'on attendait de l'homme qui incarnait la France de manière symbolique.

La vraie question est de savoir ce que nos monarques républicains pourraient apprendre non pas de la Couronne, mais de l'expérience au pouvoir de la Reine Elizabeth elle-même.

La dignité, tout comme la réputation, se gagnent sur le long terme et se perdent en une fraction de seconde. Au-delà de la dignité, il existe aussi une exigence d'humilité. La Reine est aimée de ses citoyens parce que, au-delà du faste et de la richesse sans doute excessifs de la monarchie britannique - qui devrait s'inspirer sur ce plan de la simplicité des royaumes du Nord de l'Europe - Elizabeth II est perçue comme modeste. Se pourrait-il que la royauté soit humble en Grande-Bretagne et la monarchie républicaine arrogante en France, ou en tout cas perçue comme telle ?

Une forme de protection

Le plus important est ailleurs et tient en une interrogation. Face à la tendance à la polarisation, à l'intérieur de nos sociétés, la division entre pouvoir symbolique et pouvoir réel, pourrait-elle être perçue comme un principe d'unité, sinon même comme une forme de protection ? On peut certes se demander si la formule monarchique - pour peu que le souverain soit digne et humble - ne représente pas un avantage structurel ? En France, il ne s'agit pas - comme le demandent certains - de sortir de la Cinquième République, mais de s'assurer que le Président est bien conscient des exigences différentes de la double responsabilité qui est la sienne : incarner avec dignité et humilité, diriger avec vision et efficacité.

 

Avec l’aimable contribution des Echos, publié le 5 Juin 2022.

Copyright : Frank Augstein / POOL / AFP

 

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