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Europe : le moment Macron

Analyses - 2 Mai 2022

En 2017, la IXème Symphonie résonnait de manière triomphale et joyeuse ; en 2022, on a eu du mal à reconnaître la musique de Beethoven tant son rythme était lent et étiré. Il ne s'agissait plus de célébrer la victoire d'un homme seul, mais de faire passer un message aux Français : l'heure est grave, la guerre est à nos portes, mais gardons l'espoir.

En 2022 comme en 2017, les notes de l'Hymne à la joie de Beethoven ont accompagné les premiers pas d'Emmanuel Macron président. Marine Le Pen avait promis, une fois élue, de ne plus faire figurer le drapeau européen sur ses photos officielles. Macron l'Européen - comme s'il poursuivait à travers la musique son combat avec sa rivale malheureuse - ne pouvait que réaffirmer sa fidélité au "son de l'Europe".

Mais au-delà de la continuité apparente, il y a plus que des nuances entre le Macron de 2017, avançant seul dans la cour du Louvre, et celui de 2022 tenant par la main son épouse, entourés d'un groupe d'enfants et d'adolescents, au Champ-de-Mars. Au musée du XXème siècle, à Milan, on peut admirer une grande peinture, chef-d'œuvre du réalisme italien, intitulé La Révolution en marche. Un groupe de paysans déterminés, accompagnés d'une femme tenant son enfant dans les bras, nous défie du regard. Il est clair que rien ne les arrêtera.

En France, en 2022, l'équipe de communication du candidat Macron semble avoir voulu donner l'impression exactement inverse de celle du tableau exposé à Milan. Le moment est à la fois solennel et intime. Ce n'est pas la révolution en marche, mais la réforme et l'union en mouvement.

La résistance de l'esprit face à la barbarie

En 2017, la IXème Symphonie résonnait de manière triomphale et joyeuse ; en 2022 on peine initialement à reconnaître la musique de Beethoven tant son rythme est lent et étiré. Il ne s'agit plus de célébrer comme en 2017 la victoire d'un homme seul, qui ne devait son élection surprise qu'à lui-même et un heureux concours de circonstances.

Le Beethoven de 2022 est tout en retenue, comme si le président réélu voulait faire passer aux Français, aux Européens, sinon au monde - avec la Tour Eiffel en arrière-fond - un double message : il faut garder l'espoir mais le moment est grave. La guerre est à nos portes. Beethoven n'est plus seulement le son de l'Europe, il est celui, universel, de la résistance de l'esprit face à la barbarie.

Mais comment faire entendre la voix de Beethoven lorsque les sons de Wagner sont toujours plus forts ? Au moment où en Russie Poutine s'enferme dans une dialectique toujours plus dangereuse et où en Grande-Bretagne Boris Johnson endosse les habits trop grands pour lui de Churchill, Emmanuel Macron pourrait-il se retrouver lui-même dans le rôle de Georges Clemenceau : celui d'un dirigeant pour temps de guerre ?

Un "moment Macron" en Europe

Le président français dispose de cartes non négligeables, au point que l'on pourrait parler de "moment Macron". 

Dans ce contexte exceptionnel qui rend l'Europe à la fois plus nécessaire - et telle quelle insuffisante - le président français dispose de cartes non négligeables, au point que l'on pourrait parler de "moment Macron". N'est-il pas, depuis le départ d'Angela Merkel, le leader naturel de l'Europe, un statut renforcé par sa réélection et l'absence d'alternative ? Les premiers pas du chancelier Olaf Scholz ont été timides.

Son partenaire privilégié, Mario Draghi, sera-t-il encore aux affaires dans un an, après les élections législatives de 2023 ? De l'autre côté de la Manche Boris Johnson n'a survécu au scandale du "Party Gate" (mais pour combien de temps ?) que grâce à l'invasion de l'Ukraine par Poutine. La nature a horreur du vide et Emmanuel Macron n'a pas plus de rival en Europe, qu'il n'en a eu véritablement sur le plan interne.

À l'heure de la guerre en Ukraine, l'histoire donne plus que jamais du sens à la vision d'Emmanuel Macron, d'une Europe puissance disposant d'une autonomie stratégique. Pour autant, trois écueils sont à éviter. Le premier serait d'entretenir l'illusion que la France a un rôle d'intermédiaire privilégié à jouer avec Moscou. Au lendemain des attaques perpétrées par un membre permanent du Conseil de sécurité contre Kyiv, au moment même où s'y trouvait le secrétaire général de l'ONU, il est clair qu'il n'y a rien à attendre de Poutine. Toute autre lecture ferait preuve de naïveté ou d'orgueil.

Parler de "dépoutinisation" encouragerait la radicalisation

À l'inverse, et c'est le deuxième écueil, il convient de ne pas encourager une escalade verbale irresponsable avec Moscou, comme semblent avoir tendance à le faire Londres et Washington. Aider massivement l'Ukraine, sanctionner autant que faire se peut la Russie sont des réponses légitimes et nécessaires à l'heure des révélations toujours plus nombreuses sur les crimes de guerre commis par l'armée russe.

Pour autant, déclarer que notre objectif affiché est la "dépoutinisation" de la Russie, ne peut qu'encourager les tendances à la radicalisation de Moscou. Il existe une voie médiane entre l'illusion du dialogue et les dangers de la guerre des mots. Une voie que l'on pourrait décrire comme "européenne", qui ne serait ni contraire à l'éthique ni à la realpolitik. L'Elysée a confirmé que, fidèle à la tradition, le président réélu effectuerait son premier voyage officiel à Berlin. Les dirigeants français et allemands devraient de là se rendre à Kyiv, dans un geste d'unité européenne et de solidarité avec l'Ukraine.

Déclarer que notre objectif affiché est la "dépoutinisation" de la Russie, ne peut qu'encourager les tendances à la radicalisation de Moscou.

Être ensemble à Kyiv c'est affirmer que l'Europe existe, et a choisi d'être totalement derrière le président Zelensky.

Faire preuve d'unité, de fermeté et de réalisme

Mais il existe pour le président Macron un troisième écueil. Dans sa volonté de mettre en avant l'autonomie stratégique de l'Europe, le président Français doit intégrer les émotions atlantiques de plus de la moitié des pays membres de l'Union. Et ce d'autant plus que la Finlande et la Suède sont peut-être à la veille de rejoindre l'Otan.

Il convient certes d'intégrer la fragilité quasi structurelle de l'Amérique et en particulier le risque de paralysie qui pourrait la menacer à nouveau au lendemain des élections de mi-mandat de novembre 2022, sinon le danger d'un retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2024.

Mais face à la dérive nationaliste de la Russie de Poutine, et au "risque réel de troisième guerre mondiale" pour reprendre l'avertissement formulé par Sergueï Lavrov, il importe de faire preuve d'unité, de fermeté et de réalisme. Face à Poutine, l'unité du monde occidental est l'une des conditions sine qua non de l'unité de l'Europe. 

 

Avec l’aimable autorisation des Echos, publié le 01/05/2022.

Copyright : Kenzo TRIBOUILLARD / AFP

 

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