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  • China Trends #12
    Ukraine : un narratif chinois pro-russe gravé dans le marbre ?

    Publication - Mars 2022
Auteurs
François Godement et Viviana Zhu

François Godement est conseiller pour l’Asie à l’Institut Montaigne. Il est également Nonresident Senior Fellow du Carnegie Endowment for International Peace à Washington, D.C., et consultant externe au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères français.

Viviana Zhu est Research Fellow au sein du programme Asie et rédactrice en chef de la publication trimestrielle China Trends. Avant de rejoindre l’Institut Montaigne, elle était coordinatrice du programme Asie à l’European Council on Foreign Relations (ECFR).

"Peux-tu m’aider à combattre ton ami, pour qu’ainsi je puisse me mobiliser ensuite pour te combattre ?" - Liu Xin, journaliste de la CGTN (chaîne de télévision d’État chinoise), le 19 mars 2022 

"L’état des choses est en constante évolution, il reste à voir comment tournera la situation en Ukraine." -Feng Zhongping, directeur de l’Institut d’Études européennes de l’Académie chinoise des sciences sociales et ancien vice-président de l’Institut chinois des relations internationales contemporaines (CICIR), le 4 mars 2022 

Introduction

Les médias et les commentaires publics reflètent nécessairement en Chine la ligne générale des dirigeants du pays, mais non leur pensée profonde. Il relève du devoir de la presse, comme aime à le rappeler Xi Jinping, d’instruire le peuple conformément aux instructions du Parti communiste chinois. Ces dix dernières années nous ont montré combien il était devenu difficile en Chine de publier des articles d’analyse des relations internationales qui s’écartent de la ligne du Parti. La guerre en Ukraine ne fait pas exception : on retrouve dans toutes les analyses chinoises du conflit de profonds éléments de convergence. 

Pourtant, on y perçoit aussi des nuances et des variations - et ce parfois, au sein du même article. Entre les jours qui ont immédiatement suivi l’invasion de l’Ukraine le 24 février dernier et la fin du mois de mars, limite à laquelle nous avons arrêté notre veille des sources en langue chinoise pour ce numéro spécial de China Trends, le message chinois s’est quelque peu transformé. Mais cette transformation ne se fait pas dans une seule direction analytique : le ton s’est encore durci à l’égard des États-Unis, mais on trouve aussi parmi les analyses des commentateurs chinois des doutes réalistes quant à l’issue de l’initiative russe. 

L’appréhension changeante de la guerre par la Chine est aussi le reflet d’une situation sur le terrain qui est devenue de plus en plus difficile à évaluer. Les commentateurs chinois, comme bien d’autres, n’avaient sans doute pas anticipé la farouche résistance dont font aujourd’hui preuve les Ukrainiens, ni la portée des sanctions occidentales. À la veille de l’invasion, Gu Zuhua, cadre rattaché au bureau des Affaires relatives à Taiwan au sein de la municipalité de Shanghai, en tirait des leçons quelque peu prématurées pour la Chine et Taiwan. Il soulignait les connexions qu’il pouvait y avoir entre le cas de l’Ukraine et celui de Taiwan, affirmant :" il nous faut faire bon usage de la puissance militaire, et renforcer l’élan anti-indépendantiste et pro-unification (善用军事力量,强化反"独"促统大势)" ; "il nous faut avoir la détermination nécessaire et la volonté d’oser combattre (敢于战斗的意志和决心)". Onze jours plus tard, Feng Zhongping, ancien vice-président de l’Institut chinois des relations internationales contemporaines (CICIR), le think tank chinois le mieux informé, notait froidement que "l’état des choses est en constante évolution, il reste à voir comment tournera la situation en Ukraine".

Les euphémismes initiaux évoquant la "situation" ou la "crise" en Ukraine ont progressivement laissé place à des références au "gouffre" ou à la "tragédie" dans laquelle le pays s’enlise. 

Au fil des semaines, les euphémismes initiaux évoquant la "situation" ou la "crise" en Ukraine ont progressivement laissé place à des références au "gouffre" ou à la "tragédie" dans laquelle le pays s’enlise. Le mot "guerre" n’est plus tabou. Et même si, dès le début du conflit, les accusations formulées en Chine contre les États-Unis ont présenté des tonalités plus ou moins stridentes, on trouve aussi désormais dans les sources chinoises un certain nombre de recommandations politiques directement adressées à la Chine. La critique radicale publiée le 5 mars par Hu Wei, politologue basé à Shanghai (et traduite avec son autorisation par la Fondation Carter le 12 mars) fait toujours à notre connaissance figure d’exception.

Le texte a d’ailleurs été rapidement censuré en Chine. Les positions que Hu Wei y prend sur l’échec de la stratégie du Blitzkrieg adoptée par Vladimir Poutine, tout comme le réalisme dont le politologue fait preuve lorsqu’il énonce que "la Chine doit se féliciter voire même soutenir Poutine, mais si et seulement si la Russie ne chute pas", sonnent rétrospectivement comme un avertissement utile. 

Les sources chinoises que nous avons analysées présentent depuis le début de la guerre un élément de continuité dans l’évaluation de la situation ukrainienne et de sa gravité. Elles suggèrent que l’enjeu premier du conflit ne porte pas sur l’Ukraine en tant que telle, mais sur un ordre sécuritaire plus large et sur l’équilibre international des puissances. Cette vision des choses interpelle, dans la mesure où le langage de la diplomatie publique chinoise avait généralement tendance, dans les premiers jours, à minimiser l’ampleur de l’offensive russe. Mais comme nous le verrons, cette tendance à la sous-estimation répondait à un objectif principal : occulter le fait que la Russie de Poutine était en train de lancer le conflit militaire le plus important que le continent européen ait connu depuis la Seconde Guerre mondiale. Le 20 février, Han Liqun, expert du CICIR, soulignait ainsi que "pour assurer sa sécurité nationale, la Russie n’hésite pas à utiliser tous les moyens qui sont à sa disposition et à enfreindre les conventions (为维护国家安全,俄罗斯不惜运用一切手腕,不惜打破常规)". Le 17 mars, Huang Jing, aujourd’hui professeur émérite à l’Université des études internationales de Shanghai, affirmait quant à lui que "la Russie, forte de son écrasante supériorité militaire, devrait être en mesure de prendre le contrôle de la situation et d’atteindre ainsi son objectif fondamental : démanteler l’Ukraine, abattre sa puissance militaire et lui barrer le chemin de l’adhésion à l’OTAN". Le fait même que ces analyses publiquement accessibles n’aient pas cherché à cacher la violence des actions de la Russie montre que la diplomatie chinoise avait pour sa part simplement mis en avant des "éléments de langage", comme le Quai d’Orsay les appelle parfois, afin d’éviter une position trop voyante sur la scène internationale.

La Chine, bien sûr, s’est distanciée de la Russie au Conseil de sécurité des Nations unies le 25 février, et lors de l’Assemblée générale, en s’abstenant lors du vote d’une résolution sur l’arrêt des combats.

Mais, le 23 mars, elle a été le seul membre du Conseil de sécurité à soutenir une résolution cynique présentée par Moscou, qui prônait notamment la mise en place de couloirs humanitaires et allait jusqu’à dénoncer les violences perpétrées contre la population civile, sans mentionner la propre responsabilité de la Russie en la matière. La Chine s’est aussi opposée aux sanctions prises contre la Russie - et à leur principe même. 

La Chine s’est aussi opposée aux sanctions prises contre la Russie - et à leur principe même. 

Certains commentateurs chinois soulignent la gravité de la situation ukrainienne et le risque d’escalade. L’un d’entre euxy voit une illustration de la stratégie du bord de l’abîme : "la crise actuelle fait intervenir deux pilotes de course qui se précipitent l’un sur l’autre, et dont chacun attend que l’autre soit le premier à braquer le volant(双方像两台急速冲向对方的赛车,就看哪一方先撑不住转动方向盘)". Nombre d’experts chinois n’hésitent pas à évoquer le risque d’un conflit nucléaire. Par exemple, le 21 mars, Zhu Feng (expert des questions américaines, qui s’est vu refuser l’entrée aux États-Unis en 2019) va jusqu’à interpréter l’annonce par Vladimir Poutine de la mise en état d’alerte des forces stratégiques russes comme une menace précise : "la Russie a déjà démontré sa détermination à lancer une attaque nucléaire si les États-Unis et l’OTAN intervenaient". 

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