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Travail : faut-il avoir peur du retour du chômage ?

Travail : faut-il avoir peur du retour du chômage ?
 Bertrand Martinot
Auteur
Expert Associé - Apprentissage, Emploi, Formation Professionnelle

Pour la première fois depuis 2001, le chômage a dépassé 8 % (2,6 millions de personnes) en France, d’après les chiffres de l’INSEE publiés en mai. Pourtant, alors qu’en 2015, 65 % des Français plaçaient le chômage en priorité de leurs préoccupations (le taux de chômage s'élevait à environ 10 %), en 2025, il est seulement la 7e priorité des Français et n’est cité que par environ 7 % d’entre eux. Comment comprendre ces chiffres ? Les réponses de Bertrand Martinot.

IM -Comment expliquer la hausse du chômage et à quand remonte-elle ? Comment mesurer la part respective des facteurs exogènes (tensions géopolitiques et guerres commerciales) et endogènes à l'origine de cette progression ?

Bertrand Martinot : Le chômage remonte lentement en France (avec une phase de stagnation) depuis fin 2022 - début 2023. La hausse actuelle s’inscrit donc dans une tendance de moyen terme. Depuis la fin du "quoi qu’il en coûte" et le ralentissement très fort de la productivité en sortie de Covid, les entreprises françaises cherchent à refaire des gains de productivité. Et dans un contexte général de croissance molle, cela se traduit par de faibles créations d’emplois (voire pas de créations nettes d’emploi), et donc un chômage qui remonte.

Bien entendu, les guerres commerciales et le renchérissement des prix des hydrocarbures, en amputant la croissance de quelques dizaines de points, aggravent la situation. Mais l’origine de la remontée du chômage est plus lointaine.

IM - Depuis janvier 2025, les allocataires du RSA sont inscrits à France Travail, conduisant de facto à une hausse du nombre d’inscrits : la hausse n’est-elle qu’une question de calcul ?

BM - Non. L’INSEE a estimé l’impact de l’inscription automatique de ces publics à France Travail sur le calcul du taux de chômage. On peut en effet penser qu’une partie d’entre eux a pu être "remobilisée" dans une recherche d’emploi et basculer dans la catégorie "chômeurs" au sens de l’INSEE. Mais cette proportion semble très faible et n’explique pas la remontée du chômage que l’on constate aujourd’hui et qui pourrait se poursuivre encore plusieurs trimestres si le climat économique général reste aussi terne. 

IM - Qui sont ces 8 % (chômage de longue durée ou temporaire, niveau de diplôme, âge, sexe…) ?

BM - Il n’y a pas de changements véritables du point de vue de la composition du chômage. Ce sont toujours les jeunes qui subissent le plus fortement les évolutions du chômage dans la mesure où les entreprises s’ajustent spontanément à la conjoncture en jouant sur les embauches, auxquelles les jeunes sont plus particulièrement sensibles.

Quant à la proportion de chômeurs de longue durée, elle est à peu près constante, avec toujours une proportion plus forte chez les plus de 55 ans.


IM - La situation des jeunes est particulièrement alarmante (20 % des 15-24 ans selon l’INSEE) : comment analyser ce chiffre et prendre en compte les spécificités de cette catégorie ?

BM - Le chômage des jeunes réagit toujours davantage que celui de leurs aînés dans la mesure où l’essentiel des ajustements d’effectifs dans les entreprises se fait par le niveau des embauches, non par les licenciements (sauf récession majeure, ou les ajustements se font sur les deux leviers à la fois)

Une partie de la jeunesse a toujours une formation initiale insuffisante, combinée à une orientation par l’échec.

Ce qui est frappant, ce n’est pas la remontée du chômage des jeunes, mais plutôt le fait qu’il soit à peu près au même niveau que dans les années 1990. En fait, il a fortement baissé pour les jeunes qualifiés, en tout cas au-delà de la licence. Pour les jeunes faiblement (ou pas du tout) qualifiés, en revanche, la situation s’est plutôt aggravée. Notre économie exige toujours plus de compétences et il faut bien admettre qu’une partie de la jeunesse a toujours une formation initiale insuffisante, combinée à une orientation par l’échec. Quant à l’essor de l’apprentissage, il n’a que très "mordu" sur le chômage des jeunes, tout simplement parce qu’il ne s’adresse pas à des jeunes au chômage (seuls environ 5 % des nouveaux apprentis sont chômeurs au moment où ils s’inscrivent en apprentissage). 

IM - Le taux d’emploi [nombre d'individus ayant un emploi par rapport à l'ensemble de la population, à la différence du taux d’activité, qui considère le nombre d'actifs (actifs occupés et chômeurs)] a augmenté de 0,1 % et s’établit à 69,5 %, un niveau historiquement élevé depuis 1975 (début des statistiques de l’INSEE). Comment comprendre que le taux d’emploi augmente si le chômage aussi, et à quelles réalités socio-économiques cela renvoit-il ?

BM - Il y a de plus en plus de personnes en emploi (nous sommes en effet sur un maximum historique), mais la population active s’accroîtaussi, donc cela n’entraîne pas une baisse du nombre de chômeurs.

Et si la population active et l’emploi augmentent en parallèle, c’est parce que les seniors travaillent plus longtemps du fait des réformes des retraites passées et parce que l’essor de l’apprentissage a fait passer du statut d’étudiant ou de stagiaire au statut de salariés en emploi des centaines de milliers de jeunes supplémentaires.

IM - François Hollande avait conditionné de se représenter à l’inversion de la courbe du chômage, Emmanuel Macron s’est engagé à ramener à 5 % le taux de chômage. Le plein emploi est-il un horizon inatteignable ?

BM - La promesse d’un retour au plein emploi, lui-même considéré comme un taux de 5 %, est une sorte de figure imposée de toutes les campagnes présidentielles depuis 1981. Malheureusement, les actes ne suivent pas toujours. En l’occurrence, le retour à 5 % en 2027 supposerait la création d’environ 900 000 emplois nets en moins d’un an, ce qui est évidemment hors d’atteinte.

Par ailleurs, en théorie, le plein emploi est atteint quand le taux de chômage est à son niveau dit frictionnel (c’est-à-dire quand tout chômeur peut retrouver un emploi rapidement, modulo un temps de recherche incompressible et les délais d’embauche habituels). Chez la plupart de nos voisins, ce taux est de l’ordre de 3 ou 3,5 % de la population active. On ne comprend donc pas pourquoi en France le plein emploi serait atteint avec un taux de chômage à 5 %.

IM - Quel bilan peut-on faire des réformes engagées à cette fin (réforme de l’assurance-chômage, assouplissement du Code du Travail avec les ruptures conventionnelles collectives, la réunion des instances de représentation de l’entreprise et des salariés ou l’assouplissement du licenciement économique…) ?

BM - Il est quasi impossible d’estimer l’impact de ces réformes, qui sont de nature micro-économique, sur le marché du travail. La Banque de France s’y est essayée récemment et estimé celui-ci à environ 1,3 point sur le taux de chômage structurel au cours des dix dernières années. Cette estimation est naturellement assez fragile.

Les réformes successives de l’assurance chômage ont dû diminuer la durée moyenne passée au chômage. Il est également probable que l’ensemble des réformes ont amélioré la résilience du marché du travail français

Ce qui est très probable si l’on en croit des études antérieures sur l’assurance chômage, c’est que les réformes successives de l’assurance chômage ont dû diminuer la durée moyenne passée au chômage. Il est également probable que l’ensemble des réformes ont amélioré la résilience du marché du travail français. On peut penser notamment qu’elles contribuent aujourd’hui à ce que le chômage ne remonte pas plus vite, alors même que la croissance est en panne.

IM - Le 20 mai, le site de production de Stellantis à Rennes-La Janais a annoncé la " localisation" de la construction de modèles de véhicules à énergies nouvelles de son partenaire chinois Dongfeng : le constructeur espère ainsi redonner de l’activité dans son site et réduire les frais de recherche et développement : les syndicats se sont alarmés pour l’emploi des cadres. De même, l’automatisation de certains métiers avec l’IA fait souvent craindre le chômage à des employés diplômés qui se croyaient à l’abri. Les catégories touchées par le chômage sont-elles en train d’évoluer ? Les cadres sont-ils un nouveau public à risque, en dépit de leurs diplômes ? Que change l’IA et comment la prendre en compte pour aborder la question du chômage ?

BM - La vérité est qu’il est très difficile de prédire les effets d’une technologie aussi bouleversante sur l’emploi et le chômage en général et sur telle ou telle catégorie professionnelle en particulier. À ce stade, on peut se contenter de quelques remarques qui sont sans doute assez générales mais qui suffisent à relativiser certaines affirmations dont nous sommes abreuvés quasi quotidiennement sur le sujet.

Première affirmation : jusqu’à présent, toutes les affirmations catastrophistes sur les destructions d’emploi ont été démenties. Au contraire, pour l’instant, l’IA semble avoir créé davantage d’emplois qu’il n’en a détruit, selon différentes études empiriques.

Deuxième affirmation : le fait que presque chaque semaine un gourou de la tech nous prédise la fin du travail et des gains de productivité infinis ne devrait pas nous émouvoir. Jusqu’à maintenant, les gains de productivité sont très faibles et le seront à l’horizon de 10 ans, comme le suggèrent les travaux des économistes les plus sérieux en la matière (voir par exemple les travaux récents du Nobel d’Économie 2024, Daron Acemoğlu).

Troisième affirmation : l’histoire économique nous montre qu’il faut plusieurs décennies pour que de telles technologies multi-usages soient véritablement intégrés dans les process de production et les organisations de travail.

Quatrième affirmation : À long terme, les technologies, même les plus bouleversantes (Yann Le Cun compare l’IA à l’invention de l’imprimerie) créent au final plus d’emplois qu’elles n’en détruisent via la création d’activité nouvelles dont nous n’avons pas la moindre idée. Se concentrer sur le seul effet d’automatisation (qui peut certes être spectaculaire dans certains secteurs) est une sorte de biais cognitif très réducteur

Il est vrai aussi qu’une partie de l’impact de l’IA sur l’emploi dépendra aussi de la réaction des politiques publiques (via la réglementation, la fiscalité, les politiques de formation initiales et continues, etc.). Bref, l’Histoire n’est pas écrite à l’avance.

Cinquième affirmation : les emplois de cadres (au sens large de "cadres et professions intellectuelles supérieures" de l’INSEE) seront sans doute beaucoup plus affectés par l’IA qu’elles ne l’ont été par les révolutions technologiques passées. Pour autant, s’agira-t-il de destructions pures et simples (des emplois qui deviendraient inutiles car automatisées) ou d’emplois "augmentés" par l’IA ? Difficile de répondre à cette question. Mais prenons un exemple concret et sans doute massif dans les prochaines années : l’IA va -t-il supprimer des dizaines de milliers d’emplois de médecin ou va-t-il permettre, à nombre de médecins à peu près identique, de soigner davantage de personnes, de régler en partie la question des déserts médicaux, etc. ? À horizon prévisible, et compte tenu des tensions sur notre système de santé, je ne parierai pas spontanément pour la première option… !


Mais il est vrai aussi qu’une partie de l’impact de l’IA sur l’emploi dépendra aussi de la réaction des politiques publiques (via la réglementation, la fiscalité, les politiques de formation initiales et continues, etc.). Bref, l’Histoire n’est pas écrite à l’avance.


Copyright image : Sameer Al-DOUMY / AFP
Une usine Stellantis à Hordain, le 27 octobre 2022. 

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