Rechercher un rapport, une publication, un expert...
L'Institut Montaigne propose une plateforme d'Expressions consacrée au débat et à l’actualité. Il offre un espace de décryptages et de dialogues pour valoriser le débat contradictoire et l'émergence de voix nouvelles.
23/11/2023

Traité du Quirinal, deux ans après

Imprimer
PARTAGER
Traité du Quirinal, deux ans après
 Marc Lazar
Auteur
Expert Associé - Italie, Démocratie et Populisme

Le deuxième anniversaire du Traité du Quirinal, signé le 26 novembre 2021, est l’occasion de revenir sur la relation franco-italienne, ses perspectives et son histoire récente, mais aussi d’analyser son asymétrie, puisque les Italiens répondent à une italophilie française, nourrie d’une vision assez vague, par une connaissance plus concrète de la France, un investissement plus important dans les relations bilatérales mais aussi un certain ressentiment.
 
Au gré des crises que traverse l’Europe (Ukraine, migrations), comment évoluent les rapports entre Emmanuel Macron et une dirigeante, Giorgia Meloni, ancrée dans l’extrême droite ? Quels sont les points de convergence à partir desquels une vision politique commune a pu se construire ? Quelles sont les opportunités que le traité du Quirinal nous propose d’approfondir ? Analyse de Marc Lazar.

Le 26 novembre 2021 a été signé, à Rome, par le président de la République française Emmanuel Macron et le président du Conseil italien Mario Draghi, en présence du Président de la République Sergio Mattarella, le Traité du Quirinal "pour une coopération bilatérale renforcée". En Italie, l’événement fut célébré en grande pompe et les médias l’ont abondamment couvert. Ce qui n’a pas été le cas du côté français. Cette asymétrie reflète l’une des caractéristiques presque structurelle des relations franco-italiennes : l’Italie s’y investit beaucoup plus que la France, ce qui ne manque pas de susciter des malentendus et parfois des controverses. 

Deux ans après l’établissement de ce Traité, où en sont les relations entre les deux pays ? Elles sont passées par trois phases. La première fut celle d’une quasi lune de miel à l’époque du gouvernement de Mario Draghi (2021-2022). Les deux hommes s’entendaient à merveille et nourrissaient une estime réciproque ; les deux gouvernements étaient en grande syntonie et, par conséquent, les convergences l’emportaient largement sur quelques habituels sujets de friction, comme celui de l’immigration, toujours fort épineux.

Cette asymétrie reflète l’une des caractéristiques presque structurelle des relations franco-italiennes : l’Italie s’y investit beaucoup plus que la France.

L’Italie fustige l’hypocrisie de la France, pays des Droits de l’homme, qui prononce de belles paroles de solidarité avec Rome confrontée à l’afflux de migrants sur ses côtes mais ne fait rien de concret et, pire, s’efforce de refluer tout étranger pénétrant sur son sol ; quant à la France, elle accuse l’Italie de ne pas bien appliquer les accords de Dublin et de laisser passer ces populations en direction des frontières communes. Le symbole de cette entente cordiale entre les deux exécutifs fut donné le 16 juin 2022 lors du voyage en train de Mario Draghi, d’Olaf Scholz et d’Emmanuel Macron pour se rendre à Kiev afin d’assurer Volodymyr Zelensky de leur soutien total. 

Tout change avec la chute du gouvernement de Mario Draghi au début de l’été, la large victoire de la coalition de droite-centre aux élections du mois de septembre 2022 et un mois plus tard l’arrivée à la présidence du Conseil de la dirigeante du parti Frères d’Italie, Giorgia Meloni. Des déclarations extrêmement critiques, manifestant une inquiétude pour le sort de la démocratie italienne, de la part de responsables du gouvernement français, à commencer par la Première ministre, et de membres du parti du Président, enveniment immédiatement le climat entre les deux capitales. Du côté de la nouvelle majorité italienne, les représentants de la Ligue de Matteo Salvini et de Frères d’Italie de Giorgia Meloni, deux partis nationalistes, ne cachent pas la méfiance que leur inspire la France, quand ce n’est pas leur franche antipathie. En novembre 2022, lors de l’affaire de l’Ocean Viking, la France est contrainte d’accueillir ce bateau d’une ONG transportant des migrants sauvés d’un naufrage auquel l’Italie refuse l’entrée dans ses ports . Il s’ensuit une violente polémique du ministre français de l’intérieur, Gérald Darmanin. Lequel renouvellera ses attaques en mai 2023 contre la Présidente du Conseil, incapable selon lui de gérer les flux de migrants, ce qui entrainera une nouvelle passe d’armes entre Paris et Rome, avec l’annulation au dernier moment de la visite du ministre italien des affaires étrangères qu’il devait rendre à son homologue, Catherine Colonna. 

Toutefois, une troisième phase s’ouvre juste après cet incident. Le Président Mattarella vient en visite en France en mai 2023 à Amboise pour le 500e anniversaire de la mort de Léonard de Vinci puis le 6 juin 2023 à l’occasion d’une exposition sur Naples au musée du Louvre : en ces deux occasions, les deux chefs d’État affichent leur excellente entente. 13 jours plus tard, Giorgia Meloni rencontre le Président Macron à l’Elysée et le 26 septembre c’est au tour de celui-ci de venir voir à Rome la présidente du Conseil. Désormais, une relation pragmatique s’est instaurée entre eux. Au-delà de leurs divergences politiques, ils ont travaillé ensemble pour tenter de trouver une solution européenne à l’immigration : cela a contribué à la conclusion de l’accord sur la régulation des flux migratoires entre les 27, le 6 octobre, malgré les protestations de la Hongrie et de la Pologne. De même, la France et l’Italie, toutes les deux fortement endettées, encore plus la seconde que la première, ont un intérêt commun pour la renégociation du pacte de stabilité. Les deux pays maintiennent également leur position en faveur de l’Ukraine et de condamnation de l’agression russe, et ils poursuivent leurs livraisons d’armes. 

En réalité, au-delà de ces vicissitudes politiques, depuis deux ans, des relations pragmatiques et constructives se sont établies entre nombre de ministres et de ministères, avec des conséquences concrètes pour les secteurs d’activité qui sont de leur ressort. Ainsi, de nombreuses coopérations ont été lancées dans les domaines de l’économie, de l’industrie, notamment pour favoriser le développement des PMI et des start-up des deux pays, de la défense, de l’armement, du numérique, de l’intelligence artificielle, de l’agriculture et de la justice. 

Depuis deux ans, des relations pragmatiques et constructives se sont établies entre nombre de ministres et de ministères.

Un excellent climat s’est instauré entre les ministères des affaires étrangères et des affaires européennes, de la Transformation et de la Fonction publiques du côté italien avec son homologue français de l’administration publique, des ministères de l’enseignement supérieur et de la recherche du côté français et des universités pour l’Italie. Des initiatives sont prises pour relancer l’enseignement du français en Italie et de l’italien en France et un service civique franco-italien a été créé. La coopération transfrontalière, instaurée par le Traité, mobilise élus locaux et représentants du monde de l’économie des deux pays. Un protocole d’accord a été signé entre l’Assemblée nationale et la Chambre des députés pour renforcer la coopération entre les élus de ces deux instances. Du côté de la société civile, nombre d’initiatives et d’échanges se réalisent. Le Medef et la Confindustria entretiennent des liens fort étroits, la France et l’Italie étant deux partenaires économiques majeurs. En effet, les deux pays représentent 28,8 % du PIB de l’Union européenne, leur population 28,3 %, et en 2022 les échanges franco-italiens ont augmenté de 20 % par rapport à 2021. Les Universités développent leurs programmes de coopération, comme le monde de la recherche. 

L’amélioration et l’approfondissement du rapport entre Paris et Rome rendus possibles par le Traité ne signifient pas que toutes les difficultés ont disparu. Alors que les discussions sont en cours sur les nouvelles règles du pacte de stabilité européen, la France et l’Italie ont encore parfois du mal à construire un front uni. Plus généralement, le fameux paradoxe de la proximité perdure. La relation franco-italienne reste marquée par des déséquilibres structurels et quasiment historiques, avec l’alternance récurrente de moments de tensions, voire de crises, et des phases de grande entente souvent célébrées avec emphase des deux côtés des Alpes. L’Italie se sent délaissée par la France obsédée par son rapport avec l’Allemagne. Paris s’interroge de manière récurrente sur la fiabilité de Rome. Les reproches mutuels n’ont pas cessé et ne cesseront pas du jour au lendemain. En outre, Giorgia Meloni entend affirmer le rôle de l’Italie dans le monde, et notamment en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne, profitant des problèmes que rencontre la France dans ces deux zones, ce qui ne plaît guère à Paris. La campagne pour les élections européennes de juin 2024 sera sans doute marquée par des antagonismes entre Frères d’Italie et Renaissance qui n’ont pas la même conception de l’Union européenne et de son avenir.

La relation franco-italienne reste marquée par des déséquilibres structurels et quasiment historiques.

 Par ailleurs, au sein de l’exécutif italien, le leader de la Ligue, Matteo Salvini, soucieux de marquer sa différence avec Giorgia Meloni, mènera sans doute une campagne fort agressive et nationaliste qui ne se privera pas d’attaquer la France, pensant que cela plaît à ses électeurs. Du côté français, certains amis d’Emmanuel Macron ont pris l’habitude de s’en prendre à Giorgia Meloni pour, en fait, attaquer Marine Le Pen ou Jordan Bardella, têtes de liste du Rassemblement national pour le Parlement européen. Au risque que ces confrontations perturbent la relation bilatérale et institutionnelle en voie d’apaisement. 

La dissymétrie de la relation franco-italienne est également repérable dans les opinions publiques. Le sondage Ipsos-Italie réalisé au mois de mai dernier pour les Dialogues franco-italiens organisés comme chaque année par Sciences Po et la Luiss en administre la preuve. Si 74 % des Français jugent positive et même très positive la relation entre les deux pays, contre 54 % des Italiens, c’est que les premiers ont une vision irénique de l’Italie, reposant en fait sur une connaissance très approximative de ce pays. D’ailleurs 69 % des Français n’ont pas entendu parler du Traité du Quirinal contre 46 % des Italiens qui, à 45 %, en ont entendu parler sans en connaître les détails, ce qui n’est le cas que d’un Français sur quatre. 78 % des Français disent avoir de la sympathie pour les Italiens, contre seulement 32 % des Italiens qui éprouvent ce même sentiment pour les Français, 52 % étant indifférents. 

Il reste donc tout un travail de connaissance réciproque à effectuer, en évitant de recourir au cliché sur les deux sœurs latines. Mais incontestablement le traité du Quirinal offre l’opportunité de consolider et d’approfondir la relation franco-italienne à tous les niveaux. 

Copyright image : Ludovic MARIN / AFP

Recevez chaque semaine l’actualité de l’Institut Montaigne
Je m'abonne