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Expressions par Montaigne
20/07/2026

Rapport Draghi : entre transformation et résistance, le moment de vérité pour l’UE

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Rapport Draghi : entre transformation et résistance, le moment de vérité pour l’UE
 François Chimits
François Chimits
Responsable de projets - Europe

La mise en œuvre du rapport Draghi, présenté en septembre 2024 afin de combler l'écart de compétitivité entre l'UE et, d'autre part, les États-Unis et la Chine, est un test d'ambition pour l'Europe. Le changement d'approche, s'il est réel - prévalence nouvelle de l'intérêt des producteurs sur celui des consommateurs, systématisation de la préférence européenne ou encore ciblage des investissements - risque d'achopper sur les intérêts nationaux qui circonscrivent l'action aux seuls plus petits dénominateurs communs, insuffisants face à l’accélération des mutations. Quelle est la réalité de la transformation en cours ? Quels sont les principaux obstacles ? 

Deux ans après le constat sans appel sur le déclin de la compétitivité européenne de Mario Draghi, un sentiment d’inertie s’est installé, charriant dans son sillage pessimisme et défaitisme. L’étude récente de l’Institut Montaigne consacrée au suivi des recommandations du rapport Draghi révèle une réalité plus subtile. Le taux de mise en œuvre du plan de réforme de M. Draghi se situerait ainsi à 30 %. 18 mois après sa publication, 16 mois après la prise de poste formelle de la nouvelle Commission européenne, ce résultat est conforme à la temporalité prévue par le rapport. 

Le test pour l’Europe commence maintenant

Ce chiffre est loin de susciter l'enthousiasme pour autant. Le véritable défi pour l’Europe consiste désormais à transformer l’essai. L’activité législative bruxelloise des derniers mois a mis l’Europe en position de pouvoir effectivement mettre en œuvre le gros du rapport Draghi d’ici à fin 2027. Pour cela, il faudra réussir à dépasser les divergences nationales et les lenteurs institutionnelles.

Jusqu’à présent, la Commission a porté la grande majorité de la mise en œuvre. Seulement 3 % des réformes plus ambitieuses du rapport Draghi, qui impliquent nécessairement le Parlement et les États membres, ont été pleinement réalisées. Cependant, l’essentiel est ailleurs. Dans les prochains mois, près de deux-tiers de ces recommandations feront l’objet de propositions législatives.

Le pacte interinstitutionnel, One Europe, One Market Roadmap d’avril liste 42 textes prioritaires que la Commission s’engage à présenter et que les co-législateurs s’engagent à adopter d’ici fin 2027. Cet engagement sans précédent témoigne d’une prise de conscience de l’urgence par les dirigeants européens. Au-delà des médiatiques mais peu probables réformes de la gouvernance de l’UE ou d’un nouvel endettement commun, plusieurs dossiers clés vont éclairer la capacité des Européens à mener des réformes ambitieuses. 

Au-delà des médiatiques mais peu probables réformes de la gouvernance de l’UE ou d’un nouvel endettement commun, plusieurs dossiers clés vont éclairer la capacité des Européens à mener des réformes ambitieuses. 

Trois domaines décisifs pour la compétitivité européenne 

Préférence européenne : renchérir nos consommations au service de nos producteurs

Révélateur d’une prévalence nouvelle des intérêts des producteurs, au détriment de ceux des consommateurs qui devront accepter des prix plus élevés pour soutenir les produits européens, le rapport Draghi fait la part belle au développement dans l’UE d’une préférence européenne dans les secteurs critiques. Confronté au second mandat Trump, les Européens ont su créer un précédent dans l’industrie de défense.

Depuis, le Industrial Accelerator Act (IAA) propose une transposition du principe aux principaux secteurs de la transition environnementale. Le règlement sur le développement du cloud et de l’intelligence artificielle (CADA) cherche à en faire de même dans des segments clés de l’économie numérique. Le nouveau cadre financier pluriannuel, lui aussi en cours de négociation, propose rien de moins que de permettre de généraliser cette possibilité à tous les financements de l’UE.

Impensable il y a deux ans à peine, cette logique économique longtemps honnie est en passe d’être adoptée par Bruxelles. Désormais, tout dépendra du niveau d’exigence avec laquelle cette rupture conceptuelle sera appliquée, notamment en ce qui concerne le périmètre reconnu comme "européen" (dit autrement, les partenaires associés d’office), les modalités de définition de ce périmètre et les seuils à partir desquels les opérateurs européens pourront s’y soustraire.

Le cadre financier pluriannuel : la concentration des ressources sur les enjeux techno-industriels

Le cadre financier pluriannuel 2028-2034 (CFP/MFF) et son fonds européen pour la compétitivité (ECF) résument tout particulièrement ce que les ambitions de Draghi ont de respectable, pour une Europe tournée vers sa compétitivité. Cette proposition de 2025 a justement pris une forme novatrice pour concentrer les financements sur le soutien des secteurs critiques.

Ainsi, l’ECF propose de regrouper 14 programmes au sein d’un cadre unique consacré à des domaines stratégiques (industries propres, IA, semi-conducteurs, défense, espace et matières premières critiques), pour une part dans les financements européens quasiment triplée par rapport à 2021-2027. En soutenant des projets couvrant l’ensemble du cycle d’innovation (de la R&D jusqu’au déploiement industriel), l’EFC vise à dépasser le financement de l’innovation pour s’adresser à l’ensemble des écosystèmes critiques.

L’ampleur de la réorientation des priorités de l’UE, moins portée sur la redistribution et l’agriculture, témoignera plus efficacement de la réalité de cette orientation nouvelle des Européens que tous les grands discours.

Marchés financiers : faire émerger un marché intégré européen 

À court et moyen terme, le principal vecteur d'intégration financière et d’accroissement des investissements dans l’appareil productif européen est à chercher du côté des marchés financiers.

Face aux sensibilités politiques et aux spécificités locales, notamment allemandes, les perspectives d’achèvement d’une véritable union bancaire apparaissent limitées. À court et moyen terme, le principal vecteur d'intégration financière et d’accroissement des investissements dans l’appareil productif européen est à chercher du côté des marchés financiers.

 

Conscient de la fuite des entreprises innovantes outre-atlantique, les décideurs européens ont engagé une discussion approfondie pour faire converger les réglementations de leurs marchés financiers. Si des discussions parallèles devraient avoir lieu à 27 et autour d’un groupe de pays probablement plus ambitieux, le juge de paix sera la capacité à effectivement faire émerger un grand marché unique européen. Plus de 35 ans après l’abolition des dernières restrictions sur les flux de capitaux entre États membres, la réalité financière reste encore celle de places de marché nationales, assez peu intégrées. Des réglementations disparates soumises à des régulateurs distincts continuent d’entraver le développement des activités financières plus risquées, à même d’apporter les fonds nécessaires aux développements des jeunes entreprises dans des secteurs fortement innovants.

 

La capacité des Européens à dépasser des intérêts nationaux d’acteurs installés, au-delà des bénéfices directs, sera un autre indicateur de leur capacité plus générale à agir ensemble au service de leur compétitivité. Les acteurs que nous avons pu interroger dans nos travaux nous ont amené à être plutôt optimistes sur ce front, pour une mise en œuvre des recommandations financières du rapport Draghi que nous projetons au-delà des 80 % fin 2027. 

Au-delà de nos plus petits dénominateurs communs : vers une nouvelle méthode

Le rapport Draghi a fourni une prise de conscience et une feuille de route précise aux Européens leur permettant de combler l’écart de compétitivité avec les États-Unis et la Chine. Fin 2024, nous aurions pu nous satisfaire de la perspective de mise en œuvre de 60 % à fin 2027 que notre étude prévoit. Hélas, le monde ne nous a pas attendu. L’accélération des mutations identifiées par Draghi obligent les Européens à décider plus vite et plus fermement. Pour cela, les Européens doivent adjoindre à leur plan de réforme une nouvelle méthode pour trouver des compromis qui permettent d’aller au-delà de nos plus petits dénominateurs communs. 

Copyright NICOLAS TUCAT / AFP

Mario Draghi à Bruxelles le 16 septembre 2025

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