AccueilExpressions par MontaignePrésidentielle en Colombie : le retour de l’ultra-droiteLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne qui donne aussi la parole à des contributeurs externes. Coopérations internationales États-Unis et amériques24/06/2026ImprimerPARTAGERPrésidentielle en Colombie : le retour de l’ultra-droiteAuteur Alexandre Marc Expert Associé - Amériques et développement Les 31 mai et 21 juin, la Colombie élisait le successeur du président Petro, après une campagne marquée par une grande violence - y compris physique. Abelardo de la Espriella, le candidat élu, de droite radicale, a mis fin à la première alternance à gauche en cinquante ans. Quel bilan peut-on faire de la politique menée entre 2022 et 2026 ? Les solutions proposées par Espriella pour faire face à la recrudescence de la violence et à la puissance des gangs sont-elles à la hauteur ? Un portrait du nouveau président et une mise en perspective des défis qui se présentent à la Colombie, par Alexandre Marc.La Colombie est revenue à droite, refermant quatre années d’un gouvernement de gauche qui était une exception politique. Pour beaucoup de Colombiens, l’élection de Gustavo Petro en 2018 pour succéder à Iván Duque (droite radicale, au pouvoir de 2018 à 2022) avait nourri tous les espoirs et notamment celui de la fin de l’extrême polarisation politique, après l’accord de paix de 2016 conclu entre les FARC et le président Juan Manuel Santos.Le choix d’Abelardo de la Espriella, le 21 juin 2026, avec 49,70 % des voix face au candidat de gauche Ivan Cepeda (48,70 % des voix), dans la coalition du président Petro sortant, est un signal qui n’indique pas seulement les préférences politiques des 41 millions d'électeurs.Le choix d’Abelardo de la Espriella est un signal qui n’indique pas seulement les préférences politiques des 41 millions d'électeurs.Face à lui, Ivan Cepeda, sénateur depuis 2014, était à l’opposé : engagé sur les questions des droits de l’homme et de la défense des victimes des violences, il restait marqué par l’assassinat de son père pour des raisons politiques. Un antagonisme si marqué ramène le pays à ses vieux démons de polarisation extrême et de populisme, d’autant que de la Espriella ne l’a emporté que de justesse. Avec Abelardo de la Espriella, les électeurs ont choisi un total outsider, un populiste, positionné à l’extrême droite sur les questions sociales et culturelles, un provocateur qui semble aimer la confrontation et qui n’est soutenu par aucun des partis traditionnels. Il se dit un admirateur de Donald Trump, de Nayib Bukele - le président du Salvador élu en 2019 - et de Javier Milei, dont il adopte largement le style abrasif, et se décrit comme "Le Tigre", qui selon lui symbolise un grand cœur, la force, l’endurance et le caractère. Il se présente comme le défenseur de la patrie et il commence ses discours, salue ses supporteurs ou enrichit ses messages sur les médias sociaux par sa maxime : Défendez la nation par la force. À 47 ans, il mène avec succès une carrière d’avocat pénaliste à Miami, où il défend des membres de la mafia, des paramilitaires, des trafiquants et des vedettes du cinéma et de la chanson, amassant au passage une petite fortune. En 2005, il a créé une fondation pour la paix (Fundación Iniciativas por la Paz, FIPAZ), qui a tissé des liens étroits avec un certain nombre de leaders paramilitaires dont le fameux Ivan Roberto Duque, alias Ernesto Baez, et Salvatore Manusco, connus pour leurs exactions et leurs liens avec le narcotrafic (aujourd’hui en prison, l’un en Colombie et l’autre aux États Unis.) Abelardo de la Espriella mène une vie luxueuse et quelquefois tapageuse, se déplaçant en jet privé et propriétaire d’un triple passeport (colombien, américain et italien). Comme tous les outsiders qui réussissent, c’est un fin utilisateur des réseaux sociaux, utilisés de façon très stratégique durant sa campagne. Sans aucune expérience politique, il est l’exemple même du candidat "dégagiste", élu par la lassitude d’électeurs désabusés face aux politiciens établis.Tout en se cessant pas d'affirmer son amour pour la démocratie, il proclame sa proximité avec Bukele (qui a mis 1,9 % de la population de son pays en prison et a fait baisser la criminalité à un taux absolument inédit pour l’Amérique Latine). Une des propositions du programme d’Aberlardo De La Espriella est justement de multiplier les prisons et de faciliter l’incarcération des délinquants, sans jugement. Toutefois, le Salvador n’est pas la Colombie : les groupes armés colombiens sont autrement plus puissants et organisés, autrement mieux financés aussi, grâce à l’argent de la drogue et de l’extraction minière illégale, et bien plus lourdement armés, que les gangs salvadoriens.L’arrivée d’Abelardo de la Espriella sur la scène politique a largement contribué à l’effondrement du candidat du parti de droite, Puro Centro Democrático (qui contrairement à ce qu’indique son nom, n’est pas centriste), créé par le président de Colombie Alvaro Uribe entre 2002 et 2010 et qui a dominé la vie politique du pays au cours de la guerre extrêmement violente contre les FARC et l’ELN (Armée de libération nationale). Son candidat, Paloma Valencia, n’a obtenu que 6,9 % des voix au premier tour et n'a pas passé la barre du second tour. Certes, le parti était déjà en perte de vitesse depuis 2020 du fait de la mise en accusation d’Alvaro Uribe (condamné pour subornation de témoins et fraude procédurale - avant que la décision ne soit annulée - et visé par des enquêtes sur la création d’un groupe paramilitaire, des tueries, et le meurtre d’un défenseur des droits de l’homme durant la guerre contre les FARC), mais il a été débordé sur sa droite.La défaite de Cepeda ne saurait s’expliquer par le bilan du président Petro - unique président de gauche de ces cinquante dernières années - qui est loin d’être négatif. L’électorat lui a principalement reproché de s’être empêtré dans le bourbier de son plan de paix total et de n’avoir pas su empêcher le regain des violences politiques.Un bilan en demi-teinte pour l’ancien président Gustavo PetroLe président, malgré sa rhétorique qui ne dédaignait pas les tonalités de l’extrême gauche populiste, a respecté dans les faits les institutions économiques et en particulier l’indépendance de la Banque Centrale, même s’il n’a pas hésité à l’accuser de saper son programme économique. Il a cependant, surtout ces dernières années, contribué à augmenter le déficit budgétaire, ce qui a à son tour contribué aux pressions inflationnistes.Petro a mené des réformes sociales importantes, mais leurs effets n’ont pas été ressentis par l’ensemble de la population. Ses réformes sociales et son soutien au pouvoir d’achat des populations les plus modestes ont pourtant été couronnés d’un certain succès. Petro a également engagé une réforme du travail (qui ne touchait pas, par définition, le travail informel, qui concerne pourtant quasi la moitié des travailleurs) en augmentant les rémunérations, diminuant la précarité de certains contrats et en augmentant la protection des salariés. Sa réforme des retraites a été sa mesure phare : il en a renforcé le pilier public et a offert une assistance aux personnes âgées qui n’avaient pas accès au système officiel. Ses projets de réforme de la santé et de réformes agraires se sont heurtés à une forte opposition du congrès : on lui a notamment reproché le coût fiscal élevé qu’elles engendraient et le risque qu’elles accroissent encore la part du travail informel. Il eût fallu, pour mener à bien de telles réformes, beaucoup plus de temps et surtout une forte capacité de négociation avec différents acteurs - qui n’est pas le fort du président Petro.Ce qui a été principalement reproché à Petro, c’est son échec en matière de paix civile : il a adopté l’approche de la "paix totale", consistant à négocier de façon très volontariste avec les groupes armés qui s’étaient tenus à l’écart de l’accord de paix de 2016 (notamment l’ELN). Ce qui a été principalement reproché à Petro, c’est son échec en matière de paix civile : il a adopté l’approche de la "paix totale", consistant à négocier de façon très volontariste avec les groupes armés qui s’étaient tenus à l’écart de l’accord de paix de 2016 (notamment l’ELN).Le gouvernement a ainsi signé des accords de cessez-le-feu avec de nombreux groupes dont beaucoup, sans affiliation politique, vivent d’extraction, du trafic de drogue et de l’exploitation minière illégale. Ces groupes, souvent composés d’anciens FARC et d’anciens paramilitaires qui n’ont pas pu ou pas voulu se réintégrer dans la société, ont profité de ces cessez-le-feu pour se renforcer et étendre leur présence territoriale. Finalement Petro n’est parvenu à démanteler ni les groupes plus politiques comme l’ELN, l’EMC (branche des FARC qui n’ont pas accepté les accords de 2016) ou le CNEB qui a mené des attentats spectaculaires juste avant le premier tour des élections présidentielles, ni des groupes criminels aujourd’hui très puissants comme le Clan du golfe (AGC), qui possède un puissant arsenal militaire dont des drones. Cette campagne présidentielle a été la plus violente depuis les accords de paix de 2016 avec l’assassinat d’un candidat à l’élection présidentielle et l’assassinat de plusieurs leaders locaux, ainsi que des menaces sur les candidats, des enlèvements et des attentats.Son style polarisant a diminué la popularité du président Petro, également desservi par ses sautes d’humeur et sa facilité à insulter ses adversaires, qui a gêné ses relations avec le congrès mais également ses efforts diplomatiques avec les voisins de la Colombie et les États-Unis. Son style a contribué à créer beaucoup d'incertitudes dans la mise en place des politiques publiques et a donné une impression de chaos défavorable à l’investissement privé.Les grands défis qui attendent le nouveau présidentLe président nouvellement élu devra faire face à de nombreux défis, dont le premier est la montée de la violence, qu’elle soit de nature politique ou liée au narcotrafic. Elle pèse durement sur la population et est un enjeu particulièrement sensible dans un pays qui a connu de multiples périodes de violence extrême dans son histoire. Si le nombre d'homicides reste bas par rapport au pic des années 2000 (70 pour 100 000, à comparer avec la France : 982 au total en 2025, environ 1,34 pour 100 000 en 2023) et que les homicides ont baissé avec l’affaiblissement des grands cartels de drogue et la relative paix qui a suivi la signature des accords de désarmement avec les groupes armés en 2016, la violence est progressivement remontée ces dernières années, et ceci bien avant l’arrivée de Petro au pouvoir. En 2025, le taux d’homicide est de 25 pour 100 000 habitants : le chiffre est comparable aux années qui ont suivi 2016, mais la violence est devenue plus spectaculaire et plus visible avec des attentats, des assassinats de personnalités politiques. La géographie de la Colombie rend le contrôle par l’État du territoire difficile avec de vastes zones de forêts tropicales et des zones montagneuses très isolées. De nombreuses zones forestières sont favorables à la culture de la coca et il existe de nombreuses zones minières très isolées où l’exploitation illégale est facile. Finalement, la proximité du Venezuela, du Pérou et de l’Équateur qui ont des frontières poreuses avec la Colombie et où les groupes criminels et narco trafiquants sont très actifs est un défi pour les forces de l’ordre.Le second défi est lié à la dynamisation de l’économie et à l'augmentation des investissements privés. Selon l’OCDE, la croissance va s’établir à environ 2,4 % en en 2026, taux qui sans être ridicule demeure décevant pour un pays aux importantes ressources. Les opportunités d’emploi ont augmenté durant la présidence de Petro mais l’inflation est relativement au-dessus de l’objectif que s’est donné la Banque centrale (environ 5,5 %).Une des principales difficultés de la Colombie provient de la relative faiblesse des investissements privés du fait de taux d’intérêts élevés mais aussi de la remontée de l’insécurité et de la façon chaotique avec laquelle les politiques publiques ont été menées notamment dans le domaine fiscal. Les investissements publics sont limités par la faiblesse des rentrées fiscales. Selon l’OCDE, sans une augmentation des investissements privés, la croissance risque de baisser rapidement. Le prochain gouvernement devra créer un cadre juridique et administratif plus favorable aux investissements, notamment sur le plan de la fiscalité et en réduisant les barrières administratives. La Colombie est aussi une puissance énergétique et les exportations de pétrole représentent des revenus importants pour l’État. Cependant, les réserves prouvées sont limitées et la production devrait commencer à baisser durant la prochaine décennie. La Colombie a l’espoir de confirmer des réserves de gaz dans la mer des Caraïbes, qui pourraient devenir conséquentes. Pour cela, le pays a besoin d’une véritable stratégie pour la production et la transformation des hydrocarbures sur le moyen terme, surtout pour attirer les investisseurs dans le secteur du gaz au cas où les recherches actuelles se révèlent fructueuses.Le risque d’une polarisation politique élevée et d’une expertise limitée.Abelardo de la Espriella risque d’amener un style de gouvernement agressif et chaotique, pire que celui de Petro, si l’on se fie à la façon dont il a mené sa campagne électorale. Un tel style de gouvernement est susceptible de renforcer la résistance du congrès à ses politiques, mais aussi de mettre contre lui une partie de la population déjà très polarisée. Sur leplan sécuritaire, ses propositions ne sont pas nouvelles et ont déjà montré leur limite. La fumigation et la destruction des plants de Coca, par exemple, ont été menées durant de longues années en Colombie sous la pression des États-Unis et n’ont eu aucun effet sur la baisse de la violence. La multiplication des prisons et une politique de tolérance zéro risquent de se heurter à la sophistication des groupes armés colombiens. Le manque d’originalité dans ce domaine laisse mal présager des succès annoncés par le nouveau président …Vers une relation pacifiée avec les États-UnisIl est en revanche un domaine où l’élection d’Abelardo de la Espriella risque d’avoir un effet immédiat : c’est celui de la relation entre la Colombie et les États-Unis. La relation entre Gustavo Petro et Donald Trump n’était ni très bonne ni très stable - le président américain avait accusé le président colombien d’être à la tête d’un groupe de narcotrafiquants et l’avait traité de fou. Trump avait aussi menacé la Colombie d’actions militaires. Quant à Petro, il avait comparé les politiques migratoires de Trump à celles d’Hitler. Après une visite de Petro à Washington en février 2026, les deux présidents s’étaient rapprochés, notamment autour de la lutte contre le narcotrafic. Le soutien affiché de Trump en faveur de la candidature de De La Espriella avait évidemment été rejeté par Petro. De La Espriella avait quant à lui proclamé qu’il deviendrait un allié solide des États-Unis, et avait même annoncé qu’il inviterait les États-Unis à soutenir directement la guerre menée par la Colombie contre les narcotrafiquants, allant jusqu’à suggérer la création d’une base militaire américaine dans le pays. Il a aussi invité les entreprises américaines à accroître leurs investissements en Colombie, notamment dans les hydrocarbures. Les États-Unis sont le premier partenaire commercial de la Colombie, même si la Chine augmente ses parts de marché, et les États-Unis dominent très nettement les investissements extérieurs dans le pays. Des relations moins tendues ne peuvent que jouer en faveur de la Colombie.Copyright Jaime SALDARRIAGA / AFPAbelardo de la Espriella, le 21 juin 2026ImprimerPARTAGERcontenus associés 06/01/2026 L’Amérique latine à la croisée des chemins : un virage à droite ? Alexandre Marc 06/03/2025 L’Argentine de Javier Milei, un an après : le chantier politique Alexandre Marc