AccueilExpressions par MontaignePrésidentielle 2027 : "Les primaires nous racontent en creux l’affaiblissement des partis politiques"La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne qui donne aussi la parole à des contributeurs externes. Vie démocratique15/06/2026ImprimerPARTAGERPrésidentielle 2027 : "Les primaires nous racontent en creux l’affaiblissement des partis politiques"Auteur Rémi Lefebvre Politologue Alors que la liste des candidats à l’élection présidentielle s’allonge jour après jour, l’opportunité d’une primaire est souvent brandie comme solution pour lever la confusion. Toutefois, les partis peinent à imposer une discipline et la plupart des candidats refusent de s’y plier. Comment comprendre que cette option s’éloigne de plus en plus et avec quelles conséquences pour la campagne ? Quelles seraient les alternatives ? Entretien avec le politiste Rémi Lefebvre.Peut-on revenir sur l’histoire des primaires en France depuis la première primaire socialiste de 1995 ? Qu’est-ce que la place des primaires dans les présidentielles dit sur l’évolution de notre pratique démocratique ?La démocratie représentative veut que les électeurs départagent les candidats à la présidentielle qui leur ont été désignés par les partis politiques. Traditionnellement, le processus de sélection s’est fait en deux étapes, d’importance quasi égale : par les partis d’abord, par les électeurs ensuite.Écrire l’histoire des primaires revient donc à écrire l’histoire de la démocratisation de la sélection des candidats aux présidentielles et nous raconte en creux l’affaiblissement des partis politiques.On est ainsi passé d’une désignation des candidats par cooptation intra-partisane, ou en vertu de leur leadership naturel, à une situation où les responsables des partis ne sont plus les candidats tout désignés et où il semble nécessaire de faire appel au vote des adhérents pour renforcer la légitimité des candidats et réguler la lutte interne.Il faut aussi être vigilant, car on confond trop souvent primaires ouvertes et primaires fermées, qui ne recouvrent pas les mêmes dynamiques. Le terme de "primaire" était quasi absent du débat public au moment des primaires fermées de 1995. Importé des États-Unis, il a fait son apparition à partir de la primaire socialiste de 2011 et a contaminé la dénomination des processus de sélection.Écrire l’histoire des primaires revient donc à écrire l’histoire de la démocratisation de la sélection des candidats aux présidentielles et nous raconte en creux l’affaiblissement des partis politiques.Les premières primaires, fermées (seuls les électeurs affiliés au parti politique considéré peuvent voter), ont été organisées par le Parti socialiste en 1995, avec la victoire de Lionel Jospin face à Henri Emmanuelli. Compte tenu de la baisse du nombre d’adhérents aux partis politiques, les primaires ont ensuite été ouvertes pour élargir la sélection des candidats aux sympathisants. En 2017, les deux primaires ouvertes organisées à gauche et à droite ont été considérées comme des échecs malgré un nombre de participants élevé (2 millions au 2nd tour à gauche, 4,4 millions à droite), si bien que le PS comme LR sont revenus en arrière, aux primaires fermées. Benoît Hamon, vainqueur au 2nd tour de la primaire de gauche contre Manuel Valls avec 58,7 % des voix, n’a réuni que 6 % des voix lors du premier tour de la présidentielle. La "Primaire ouverte de la droite et du centre" a opposé au 2e tour François Fillon et Alain Juppé (victoire au premier avec 66,5 %), mais le candidat désigné n’a ensuite rassemblé que 20 % des voix, dans le contexte du scandale d’emploi fictif sur lequel nous reviendrons.Comment jugez-vous l’impact démocratique des primaires sur une élection ? Ne favorisent-elles pas la polarisation ?La dissonance est très forte entre l’état de l’expertise scientifique sur les primaires et ce qu’on entend dans le débat public - où prévaut souvent une vision négative. Deux idées fausses sont plus particulièrement répandues.D’abord, les primaires favoriseraient la radicalité, en donnant l’avantage à des candidats décalés par rapport au centre de gravité politique du parti organisateur et de son électorat. La sociologie politique évoque à ce propos la thèse du "hardcore partisans". En France, François Fillon et Benoît Hamon pourraient à première vue valider cette thèse, chacun d’eux représentant l’aile la plus "radicale" de son parti en 2017. Jeremy Corbin, élu au premier tour avec 59,5 % des voix lors de la primaire travailliste de 2015, peut aussi étayer l’idée d’une prime à la radicalité politique. Pourtant, de nombreux exemples vont en sens inverse : lors des primaires citoyennes de 2011, c’est François Hollande, candidat le plus "centriste", qui a gagné avec 56,6 % des voix au second tour face à Martine Aubry. Bernie Sanders a essuyé des défaites à de nombreuses reprises aux États-Unis lors des primaires démocrates.Au crédit de l'hypothèse d’une prime à la radicalité via les primaires prévaut aussi l’idée que les électeurs des primaires "se font plaisir" au lieu de pratiquer le vote utile, et qu’ils expriment leur préférence en négligeant le candidat apte à rassembler plus large. Ce raisonnement, "abandonner le vote utile" pour "se faire plaisir", doit être mesuré plus finement. En novembre 2016, au moment de la primaire de la droite et du centre, tous les sondages indiquent que la droite va l’emporter : les participants sont convaincus qu’ils vont désigner le président de la République et veulent utiliser le rapport de force à leur avantage en votant pour un programme davantage marqué à droite, selon l’idée que "de toute façon, on va gagner". À l’inverse, mais de façon symétrique, les électeurs de la primaire de gauche savent qu’ils n’ont aucune chance de l’emporter : dès lors qu’il n’y a rien à perdre, puisque tout est déjà perdu, autant, là encore, se faire plaisir. Un même mécanisme produit des effets opposés.Enfin, on avance l’idée d’un noyautage des primaires par des participants non sympathisants, par exemple des électeurs de Jean-Luc Mélenchon votant pour Hamon, le candidat idéologiquement le plus proche d’eux, à la primaire de janvier 2017. En réalité, cette réalité existe de façon négligeable : les électeurs n’ont pas intérêt à ce qu’un autre candidat marche sur leurs platebandes. Ainsi, les primaires ne signifient pas nécessairement une plus grande radicalité.Seconde idée fausse : les primaires exacerberaient le conflit. Certes, la guerre déclarée entre Valls et Hamon en 2016 semble accréditer cette idée, mais ce n’est pas une loi générale. La primaire socialiste entre François Hollande et Martine Aubry s’était déroulée de manière constructive et les débats n’avaient pas abîmé la campagne d’Hollande à la présidentielle. Idem à droite. Certains imputent à tort la défaite de François Fillon aux effets délétères d’une primaire qui aurait mis à nu rivalités et désaccords internes : cela n’a rien à voir. La défaite de François Fillon s’explique par le "Penelopgate" du Canard Enchaîné en janvier 2017 (soupçons d'emplois fictifs à l’encontre de l’épouse de François Fillon, ce pour quoi F. Fillon a été condamné en appel à quatre ans de prison avec sursis et cinq ans d’inéligibilité en juin 2025). S’il faut incriminer la primaire c’est que, fort d’avoir été légitimé par le vote de quatre millions d’électeurs, Fillon s’est maintenu coûte que coûte et en dépit de toute rationalité.En réalité, les primaires donnent la parole à plusieurs candidats au sein du parti qui l’organise, y compris aux candidats radicaux. Ceci peut contribuer à diffuser dans le débat public certains programmes plus extrêmes : ainsi, Arnaud Montebourg en 2011, même s’il a été le 3e homme avec 17,2 % des voix, a popularisé son idée de "démondialisation" comme moyen de lutte contre l’appauvrissement collectif et individuel. De même pour Sandrine Rousseau et sa proposition, par exemple, d’un revenu d’existence. Toutefois, la visibilité apportée aux candidats extrêmes par les primaires signifie moins une polarisation et une radicalisation politiques que le déploiement d’un éventail de choix plus vaste dans le débat public, bénéfique pour la démocratie.La visibilité apportée aux candidats extrêmes par les primaires signifie moins une polarisation et une radicalisation politiques que le déploiement d’un éventail de choix plus vaste dans le débat public, bénéfique pour la démocratie.Certes, les primaires ont tendance à voir les électeurs très politisés, souvent les sympathisants les plus radicaux, se mobiliser en priorité. Côté candidats, une logique de différenciation est à l'œuvre et exacerbe les différences idéologiques. Sans que cela ne favorise nécessairement la conflictualité, cela peut favoriser la polarisation.Néanmoins, cette tendance est tempérée par une tendance inverse : la logique de présidentialité. Les électeurs de la primaire gardent à l’esprit le critère de la capacité différentielle des candidats à remporter la présidentielle. Cet élément est le plus déterminant : il a servi François Fillon et Hollande ; s’il n’a pas desservi Hamon, c’est parce que ses électeurs étaient sûrs de perdre !Quelles sont les conditions d’une primaire réussie (comment la financer ? Qui peut y participer et quels sont les avantages et les inconvénients des primaires fermées ou ouvertes ? Le vote peut-il être numérique ?) ?Une primaire réussie n’est pas nécessairement une primaire qui désigne le candidat qui va gagner mais une primaire qui désigne un candidat indiscutable, selon trois conditions :L’importance de la mobilisation : la primaire de la gauche en 2011 avait rassemblé 3 millions de sympathisants, celle de la droite en 2016 4 millions : incontestablement, elles étaient passées d’un électorat partisan limité à un sélectorat plus important.La cohérence du spectre idéologique : la primaire doit trouver le juste équilibre entre offrir des alternatives aux sympathisants, et ne pas se perdre dans un spectre idéologique trop éclaté : il faut un socle programmatique. Dépourvue de dénominateur commun, la primaire n’aurait pas de sens. Dans l’idéal, la primaire serait l’occasion pour les candidats de se mettre d’accord sur 10 mesures symboliques.La sincérité (du moins sa crédibilité) du processus de réconciliation : tous les candidats défaits doivent se rallier au candidat désigné pendant la primaire. Les perdants doivent être associés le mieux possible au gagnant. Toute la difficulté vient de ce que beaucoup de temps se passe entre la primaire et l’élection présidentielle, ce qui peut amener le candidat désigné par la primaire à faire évoluer son programme et à ce que ses anciens adversaires ne remettent en cause leur ralliement.Quant aux conditions plus matérielles de la réussite d’une primaire, on peut rapidement en mentionner quelques-unes, en fonction des objectifs ci-dessus : pour favoriser la mobilisation, qu’il y ait le plus de bureaux de vote possible - en évitant le vote numérique, problématique à maints égards. Toute la difficulté vient de ce qu’il faut des dizaines de milliers de bureaux de vote en dépit du faible nombre de militants - et donc d’assesseurs potentiels. Pour la cohérence du socle programmatique, il convient que le nombre de candidats soit assez élevé pour assurer la diversité des débats, mais sans être pléthorique. Enfin, concernant la réconciliation, le rituel de la convention d'investiture, qui doit mettre en scène l’unité retrouvée du parti, est capital.À défaut de primaire, quelles pourraient-être les méthodes démocratiques de désignation d’un candidat (conclave, convention citoyenne, caucus) ?Le problème n’est pas tant que les partis politiques ne soient pas légitimes pour désigner leur candidat à la présidentielle, mais qu’ils n’aient plus assez de militants pour être en mesure de le faire.Il faut trouver des modes de désignation alternatifs, pour pallier l’absence de consensus en interne ou le trop faible nombre de militants. En Argentine, l’organisation de primaires est ainsi une obligation légale pour les partis politiques. De façon plus convaincante, on pourrait envisager de désigner le candidat par un genre de "convention citoyenne" autour d’un panel de citoyens représentatifs. La principale difficulté est que c’est souvent la masse qui donne au résultat d’une primaire sa légitimité...Une difficulté supplémentaire vient de ce que, alors que jusqu’en 2017, la désignation des candidats lors des primaires était un problème interne aux partis, désormais elle dépend de coalitions, ce qui change tout ! Le PS semble ainsi pris dans une double primaire : d’abord au sens du parti stricto sensu, puis avec les autres partis de la gauche unitaire…Refuser la primaire, est-ce que cela revient à laisser le choix des candidats aux sondages ? Avec quels effets démocratiques ?La sélection darwinienne par les sondages est en effet une tentation.Les sondages ont toujours joué un rôle important et on ne peut pas opposer une prétendue démocratie d'opinion à la démocratie des primaires, qu’elles soient fermées ou ouvertes.Le rôle des sondages est croissant. On leur demande d’adouber les candidats, comme si en janvier, les candidats les moins bien placés allaient s’effacer sua sponte.Dans tous les cas, même avec des primaires, les électeurs choisissent un candidat qui leur semble présidentiable, donc qui a des sondages favorables. Toutefois, le rôle des sondages est croissant. On leur demande d’adouber les candidats, comme si en janvier, les candidats les moins bien placés allaient s’effacer sua sponte. Une telle stratégie est très périlleuse : les sondeurs eux-mêmes sonnent l’alarme, ainsi que l’a fait le directeur général d’Ipsos dans une tribune pour Le Figaro, soulignant la mobilité électorale croissante, le risque que les sondages ne donnent aucune avance notable à un candidat en particulier, ou encore que les candidats, toujours plus nombreux, reculent sans cesse le moment où ils accepteront le verdict des sondages, estimant toujours - et d’ailleurs pas nécessairement à tort, comme le rappelle l’histoire des élections présidentielles - qu’ils ont la possibilité de réussir une remontada à la faveur de l'actualité du moment. Ceci, sans même parler des marges d’erreur. En réalité, les sondages sont l’aveu d'impuissance des partis politiques.En l’absence de primaire, le premier tour de l’élection se transforme-t-il en primaire de substitution ?Pour l’instant, les candidats sont une trentaine : certes. Mais les primaires ne sont pas le seul mode de régulation possible. Tout candidat doit réunir les 500 parrainages conformes et validés, trouver des financements. Ils seront probablement une dizaine en lice au premier tour, un premier tour dont le statut a considérablement évolué. Dans un paysage politique encore marqué par la bipolarité, le premier tour départageait le candidat de la gauche et celui de la droite, et le second tour avait vocation à faire gagner l’un ou l’autre des bords politiques.Dans un système tripolarisé où le RN est si fort qu’il a de très fortes chances d’être au second tour, l’enjeu du premier tour est de désigner l’adversaire de l’extrême droite.Désormais, dans un système tripolarisé où le RN est si fort qu’il a de très fortes chances d’être au second tour, l’enjeu du premier tour est de désigner l’adversaire de l’extrême droite. Il y a une seule place, pour la droite et pour la gauche. Les candidats, dans chaque camp, font des projections anticipées en espérant provoquer des dynamiques de rassemblement sans primaire mais, dès lors, le premier tour ne peut plus remplir ce rôle de "primaire" de facto, des primaires en bonne et due forme seraient souhaitables…Propos recueillis par Hortense MiginiacCopyright image : Philippe WOJAZER / POOL / AFPLe plateau de télévision du débat pour les primaires de la gauche, le 12 janvier 2017.ImprimerPARTAGERcontenus associés à la uneJanvier 2026Démocratie : les nouveaux chemins du civismeConsultez le Rapport 09/06/2026 [Paroles de candidats] - Attal : celui qui était "en même temps" héritier e... Bruno Cautrès 17/03/2026 [À contrevoix] - Cordon sanitaire : démocratique ou anti-démocratique ? Nonna Mayer Laetitia Strauch-Bonart 26/03/2026 34 875 élections, 34 875 leçons ? Du local au national, bilan des municipal... Bruno Cautrès Nicolas Laine Blanche Leridon