AccueilExpressions par Montaigne[Le monde vu d’ailleurs] - Le triangle Washington-Pékin-Moscou vu de RussieLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne qui donne aussi la parole à des contributeurs externes. Coopérations internationales27/05/2026ImprimerPARTAGER[Le monde vu d’ailleurs] - Le triangle Washington-Pékin-Moscou vu de RussieAuteur Bernard Chappedelaine Ancien conseiller des Affaires étrangères Découvreznotre série Le monde vu d'ailleursLa rencontre de Donald Trump avec Xi Jinping les 14-15 mai, suivie de celle de Vladimir Poutine le 19-20 mai, donne à voir une triangulation russo-américano-chinoise. Est-elle en mesure d’assurer une stabilité stratégique mondiale, malgré les divergences d’intérêt et les déséquilibres entre Pékin et Moscou et la défense par les États-Unis de ses sphères d’influence, qui n’implique pas l’acceptation de cette des autres ? Le monde vu d’ailleurs, par Bernard Chappedelaine.La Chine et le triangle des grandes puissancesCommentant la venue de Donald Trump et de Vladimir Poutine qui se sont succédé à Pékin à quelques jours d’intervalle, le Moscow Times relève que, depuis décembre 2025, tous les dirigeants des États membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU se sont rendus dans la capitale chinoise, illustration d’un "transfert de l’architecture globale sous couverture chinoise". La Chine apparaît aujourd’hui comme le pays dans lequel "tous se précipitent" et qu’ils "tentent d’amener sur leurs positions", note la Novaya Gazeta, autre journal russe indépendant. Les acteurs de la politique internationale se pressent en Chine pour "démontrer leur grandeur" face à ce pays et "confirmer le statut de la Chine comme principal centre de la politique mondiale", analyse aussi Temour Oumarov, chercheur au centre Carnegie, interrogé par la BBC. Analysant le concept de "stabilité stratégique", repris de la période de la Guerre froide par Pékin et Washington, Vassili Kachine estime qu’il implique le renoncement de l’administration Trump à la guerre économique et commerciale, mais qu’il a aussi pour conséquence une attitude moins offensive de la Chine dans la défense de ses positions internationales, perceptible depuis la rencontre Trump-Xi fin octobre 2025 en Corée du sud, quand les deux Présidents ont décidé de stabiliser leurs relations bilatérales. Depuis le sommet de Busan, juge cet expert de la Haute école d’économie de Moscou, à l’exception de l’Asie orientale, la Chine est restée passive face à toute une série de crises qui affectent pourtant directement ses intérêts, qu’il s’agisse du conflit entre la Thaïlande et le Cambodge, de la réaffirmation de la doctrine Monroe, du Panama et de l’enlèvement de Maduro au Venezuela. Pékin s’est tenu largement à l’écart de la guerre en Iran et a réagi prudemment à l’assassinat du Guide suprême, attitude qui tranche, note-t-il, avec l’activisme déployé par la diplomatie chinoise dans les années 2023-25, quand elle avait fait office de médiateur entre l’Iran et l’Arabie saoudite.Vassili Kachine rapproche le comportement actuel de Pékin de l’attitude de l’URSS dans les années 1970 qui, en signant les accords d’Helsinki, avait, selon lui, consenti à un "affaiblissement considérable et unilatéral de ses positions au nom de la stabilité stratégique en Europe et de la coopération économique avec l’Occident". Mais, aujourd’hui, l’attitude de la Chine procède de la conviction qu’elle va continuer à se renforcer et les États-Unis à s’affaiblir. Sergueï Ordjonikidze a aussi recours aux années 1970 pour évoquer la diplomatie de Richard Nixon, qui s’était rendu en Chine pour obtenir son soutien dans sa confrontation avec l’Union soviétique. Aujourd’hui, la situation s’est inversée, estime cet ancien diplomate russe : les États-Unis s’efforcent d’améliorer leurs relations avec la Russie et les Chinois ont besoin d’un contrepoids face à Washington que fournit Moscou. La répétition du "triangle Kissinger" est impossible aujourd’hui, assure aussi Piotr Akopov, les commentaires russes restent néanmoins empreints de la nostalgie d’un directoire de grandes puissances. Ces derniers jours, les sommets de ces superpuissances nucléaires font presque ressembler Pékin à Yalta, note Kirill Babaev. La venue à Pékin de Vladimir Poutine, quelques jours après Donald Trump, contraint de repousser sa visite en raison de la guerre en Iran, conforte les dirigeants russes dans la conviction que leur pays est l’un des principaux acteurs géopolitiques du monde, observe Temour Oumarov. "Les États-Unis, la Chine et la Russie sont trois puissances qui disposent de la plus grande capacité d’influence sur le système international", affirme ainsi Fiodor Loukjanov. "Les rencontres au sommet de la semaine dernière à Pékin apportent la confirmation de l’existence de ce ‘triangle stratégique‘ dont parlent abondamment les observateurs", écrit aussi Timothée Bordatchev. Certes, admet-il, ce "triangle" est virtuel, il ne peut s’agir d’un nouveau "congrès de Vienne", qui fût convoqué à l’issue d’une guerre, mais il est fondé sur un rapport de forces stable et peut donc exercer un effet stabilisateur au profit de l’humanité tout entière. Le partenariat étroit russo-chinois exerce une influence stabilisatrice et rend impossible une hégémonie américaine.Fiodor Loukjanov se montre plus prudent sur l’efficacité de ce trio tant que le conflit en Ukraine n’est pas terminé. Donald Trump reprend l’idée de sphères d’influence, mais il respecte uniquement la sienne, relève le politologue. Le fait qu’il revendique "l’hémisphère occidental" ne signifie pas qu’il soit prêt à reconnaître des chasses gardées à d’autres grandes puissances. La Russie pour sa part n’est pas disposée à renoncer à son influence sur des territoires voisins d’où émanerait une menace pour sa sécurité, avertit cet expert proche du pouvoir, convaincu qu’il s’agit d’une tâche difficile dans la mesure où "ces menaces se multiplient". Il ne s’agit pas de "tout contrôler", précise Fiodor Loukjanov, mais d’agir préventivement pour éviter la répétition du scénario ukrainien, où il a fallu recourir à la force. Kirill Babaev convient également que Pékin ne peut accueillir un nouveau Yalta en raison de "l’ampleur des désaccords entre un hegemon sur le déclin et une alliance qui se fortifie entre les deux grandes puissances eurasiatiques". Le monde multipolaire promu par les Présidents Xi et Poutine a pour règle principale de ne pas permettre l’affirmation d’un acteur dominant et de reposer sur un système de contrepoids, explique le sinologue. Le partenariat étroit russo-chinois exerce une influence stabilisatrice et rend impossible une hégémonie américaine, souligne aussi Timothée Bordatchev. Le Kremlin a cependant pris soin de préciser que les deux visites n’étaient pas l’expression d’une rivalité et que la venue de Vladimir Poutine avait été décidée longtemps avant celle de Donald Trump, relève le Guardian, mais certains journaux russes, remarque le quotidien britannique, font valoir que le Président russe a été reçu comme un "allié et un partenaire fiable", tandis que son homologue américain a été traité comme "un rival et un concurrent imprévisible". Un partenariat stratégique russo-chinois déséquilibréGlobalement, les résultats du sommet Xi-Trump n’ont pas d’incidence sur la coopération russo-chinoise qui va se poursuivre, juge Ivan Zuenko. La visite du Président des États-Unis n’a pas marqué de percée ("no big deal") dans les relations des deux pays, estime aussi Kirill Babaev. Au sein de ce "triangle", les relations sont très différentes, un "partenariat stratégique solide" s’est instauré entre la Russie et la Chine, se félicite Timothée Bordatchev. Le contenu des documents adoptés lors du sommet Xi-Poutine, notamment les déclarations communes sur le "monde multipolaire" et sur le partenariat bilatéral, illustre la qualité nouvelle de ces rapports, difficilement imaginable il y a peu, s’enthousiasme Viatcheslav Nikonov, convaincu que, sur les grandes questions internationales, il n’y a pas de divergences entre les deux pays. Commentateur de l’agence Ria-Novosti, Piotr Akopov relève la formule employée par le Président Xi affirmant que les deux pays devaient devenir l’un pour l’autre des "bastions stratégiques". La déclaration sur le partenariat bilatéral instaure de fait une alliance russo-chinoise dans les affaires du monde, assure Timothée Bordatchev, elle n’est pas formalisée, car son officialisation pourrait constituer une "ligne rouge" pour les États-Unis et leurs alliés qui, à l’en croire, pourrait les conduire à "déclencher la troisième guerre mondiale". La quarantaine de documents adoptés lors du sommet russo-chinois ne doit pas faire illusion, relativise la Novaya Gazeta, pour la plupart il s’agit de mémorandums sans valeur juridique contraignante. Temour Oumerov admet cependant que cette visite a démontré que, "pour la Chine, la Russie demeure un partenaire majeur" et que leurs relations bilatérales "n’ont jamais été meilleures". Pékin partage une longue frontière terrestre avec la Russie et espère que son voisin restera stable, souligne l’expert de la Carnegie. Les deux pays ont des raisons objectives d’éviter les disputes - la géographie, mais aussi la complémentarité économique et la compatibilité de leurs systèmes politiques. Pour des raisons géopolitiques, affirme Fiodor Loukjanov, ils demeureront dans les années à venir des partenaires stratégiques, Chine et Russie constituent les deux principaux centres de la "grande Eurasie", théâtre des grands conflits actuels, qu’il s’agisse de l’Europe orientale ou de l’Asie occidentale. Néanmoins, admet le politologue, leurs intérêts ne coïncident pas partout, des frictions sont inévitables, mais ces désaccords n’ont pas de caractère antagonique. À Moscou, les relations avec Pékin ont cependant nourri des inquiétudes, observe Temour Oumerov. Jusqu’en 2022, l’une des principales préoccupations des dirigeants russes concernait une trop grande dépendance économique envers la Chine, qui se transformerait en subordination politique. Depuis l’invasion de l’Ukraine, aucune des prises de position de Pékin sur ce conflit n’est univoque, observe ce chercheur à la Carnegie, il s’agit d’éviter de prêter le flanc aux critiques de Moscou et d’apporter un soutien à l’agression russe, alors que les experts chinois sont divisés sur cette guerre. En 2022, tout en comprenant les motivations russes, les Chinois se montraient critiques, explique Fiodor Loukjanov, mais ils considéraient que "c’est votre affaire, débrouillez-vous seuls". Certes, admet ce politologue proche du pouvoir, "les Chinois sont un peu surpris que l’opération militaire spéciale s’éternise, ils s’attendaient à ce que, compte tenu du caractère asymétrique des potentiels de la Russie et de l’Ukraine, le problème soit réglé beaucoup plus rapidement. Mais les Chinois comprennent que les circonstances ont changé et ils attendent patiemment la fin". Lors du séjour en Chine du Président russe, l’Ukraine n’a pas été mentionnée, remarque la Novaya Gazeta, Vladimir Poutine s’est contenté d’indiquer qu’il avait procédé avec son homologue chinois à un "échange sur les questions d’actualité internationale". Pékin, qui avait présenté des propositions de paix en 2023 et en 2024, a mis un terme à ses initiatives après que Vladimir Poutine a énoncé en juin 2024 les conditions d’un arrêt du conflit, rappelle Alexandr Smirnov. Au-delà du souci chinois de préserver une "apparence de neutralité", les chiffres parlent d’eux-mêmes, depuis le début de "l’opération militaire spéciale" Vladimir Poutine et Xi Jinping se sont rencontrés à neuf reprises, remarque-t-il. "Peut-on affirmer pour autant que ce dernier sommet va modifier de façon radicale nos relations ?", s’interroge Sergueï Lukonin, "visiblement, il n’y aura pas de rupture", affirme cet autre sinologue, car si "nous insistons pour approfondir notre coopération et renforcer notre coordination, la Chine se montre ouverte, mais aussi prudente et pas aussi allante que nous le voudrions".Les deux pays ont des raisons objectives d’éviter les disputes - la géographie, mais aussi la complémentarité économique et la compatibilité de leurs systèmes politiques.Ces dernières années, les échanges russo-chinois n’ont cessé de croître, se félicite Timothée Bordatchev, leur volume (228 Mds $) est désormais significatif au regard du commerce sino-américain (559 Mds $). En réalité, tempère Alexandre Smirnov, cette progression est due aux sanctions internationales à l’encontre de la Russie, les produits chinois se sont substitués aux importations occidentales. La Russie importe également des technologies à double usage, destinées au secteur militaro-industriel, Pékin limite toutefois ses exportations de produits sensibles, note le Moscow Times. En 2025 toutefois, ces échanges se sont réduits de 6,9 % en raison de la baisse du prix du pétrole et de la hausse des taxes à l’importation de véhicules étrangers, décidée par Moscou, analyse encore le Moscow Times. Il serait "stupide de contester le caractère asymétrique des relations économiques" bilatérales, accentué par les sanctions, convient Fiodor Loukjanov. La Chine représente plus du tiers des importations de la Russie et plus du quart de ses exportations, tandis que la part de cette dernière dans le commerce extérieur chinois est faible (5 % des importations et 3 % des exportations), souligne la Novaya Gazeta. Timothée Bordatchev admet aussi des "frictions et parfois de l’incompréhension" entre Moscou et Pékin sur le plan économique, mais on ne peut attendre des entreprises chinoises qu’elles "se sacrifient pour les intérêts russes". Ce déséquilibre a un caractère structurel, explique Alexandr Gabuev au New York Times, il confère à la Chine un "levier considérable qui lui permet de choisir exactement ce qu’elle veut dans le menu de la coopération bilatérale". Le nouveau report du projet de gazoduc "Force de Sibérie 2" apparaît comme le symbole de la prudence d’une Chine qui se sent en position de force, même si le porte-parole du Kremlin a déclaré "ne pas douter que, prochainement, nous parviendrons à un résultat concret". Alexandr Smirnov regrette cet attentisme de Pékin alors que le comportement des États-Unis au Venezuela, à Cuba et dans le Golfe persique démontre la vulnérabilité du transport maritime. Une autre dépendance vis-à-vis de la Chine que mettent en évidence certains observateurs est d’ordre culturel. Depuis 2022, la guerre en Ukraine fait que les fêtes, le Nouvel an et le dragon chinois sont à la mode dans une Russie, qui rejette désormais la culture occidentale, note Radio Svoboda. C’est pourquoi, selon Alexandr Gabuev, il ne faut pas sous-estimer les résultats du sommet Poutine-Xi, qui a décidé d’accroître la coopération bilatérale dans les domaines éducatif, universitaire, culturel et médiatique et de promouvoir les contacts humains, alors que le fossé s’agrandit entre Moscou et l’Occident.Copyright image : Alexander KAZAKOV / POOL / AFPVladimir Poutine et Xi Jinping à Pékin, le 20 mai 2026 ImprimerPARTAGERcontenus associés 21/05/2026 Rencontre Trump-Xi à Pékin : une fragile "stabilité stratégique" François Godement 13/05/2026 [Le monde vu d’ailleurs] - Le régime Poutine sur la défensive Bernard Chappedelaine 05/05/2026 À la recherche d’indices sur la prochaine rencontre Trump-Xi à Pékin François Godement