• Accueil
  • Expressions
  • Guerre en Iran : États-Unis, de la légitime défense à la guerre punitive
Expressions par Montaigne
20/07/2026

Guerre en Iran : États-Unis, de la légitime défense à la guerre punitive

PARTAGER
Guerre en Iran : États-Unis, de la légitime défense à la guerre punitive
 Reza Pirzadeh
Reza Pirzadeh  - contributeur externe
Expert en Relations Internationales

Le mémorandum du 17 juin entre les États-Unis et l'Iran devait sécuriser la navigation sur le détroit d'Ormuz et mettre fin à la guerre : la reprise de la campagne de bombardement par les Américains depuis le 7 juillet et l'attaque iranienne de trois navires met en avant les divergences dans chaque camp et questionne les objectifs de Washington, qui semble chercher davantage à mener une opération punitive qu'à protéger la navigation, au risque de graves atteintes au droit international et d’une viabilité stratégique douteuse. Face à la perte de crédibilité des Occidentaux, les Européens doivent dénoncer les atteintes au droit international dans les deux camps. 

Des responsabilités successives, mais non équivalente

Le texte du 17 juin était relativement explicite. Son premier paragraphe prévoyait la cessation immédiate et permanente des opérations militaires. Son quatrième engageait Washington à lever progressivement son blocus naval. Son cinquième confiait à l’Iran, pendant soixante jours, l’organisation du passage sécurisé et gratuit des navires commerciaux dans le détroit d’Ormuz, tout en prévoyant un dialogue avec Oman pour définir le régime maritime futur du détroit. 

Si les trois navires attaqués le 7 juillet se trouvaient effectivement dans les eaux d’Oman et empruntaient une route autorisée ou protégée par Mascate, les tirs iraniens constituent vraisemblablement la première violation manifeste de l’accord du 17 juin. L’Iran pouvait contester la légalité de cette route, adresser des avertissements et refuser de garantir la sécurité d’un corridor qu’il n’avait pas lui-même déminée. Il ne pouvait pas, pour cette seule raison, attaquer des bâtiments commerciaux.

Cette conclusion ne saurait cependant exonérer Washington de la suite. Une violation iranienne ne donnait pas aux États-Unis une autorisation générale de reprendre la guerre. Elle pouvait éventuellement justifier une action ciblée pour protéger les navires, neutraliser la menace immédiate et empêcher sa répétition. Or Washington a rétabli son blocus, révoqué les dérogations permettant les exportations pétrolières iraniennes puis engagé et intensifié une campagne de bombardement qui se poursuit depuis lors. Ces décisions constituent des violations matérielles des paragraphes 1, 4 et 10 du mémorandum. 

La responsabilité est donc séquentielle, mais elle n’est pas symétrique. L’Iran paraît avoir ouvert la rupture armée ; les États-Unis l’ont ensuite transformée en effondrement général de l’accord. La première faute peut expliquer politiquement la riposte américaine. Elle ne suffit ni à la justifier juridiquement ni à en légitimer l’ampleur.

À Téhéran comme à Washington, la paix est devenue un enjeu de pouvoir

L’échec du mémorandum ne résulte pas seulement d’un désaccord juridique sur le détroit d’Ormuz. Il s’inscrit dans deux affrontements politiques internes, l’un en Iran, l’autre aux États-Unis. Dans les deux pays, la question n’est plus simplement de savoir quelles concessions accepter, mais quel camp dominera l’après-guerre.

En Iran, l’assassinat d’Ali Khamenei par des frappes américano-israéliennes du 28 février a ouvert une période de recomposition. Les institutions demeurent en place, mais l’arbitrage auparavant exercé par le Guide suprême a disparu. Deux lignes s’affrontent désormais au sommet de l’État.

La première considère que la survie du système et la résistance militaire ont donné à l’Iran une position suffisante pour négocier. Pour ce courant, l’urgence n’est plus la poursuite indéfinie de la guerre mais la reconstruction : lever les sanctions, récupérer les avoirs gelés, attirer des capitaux, restaurer les infrastructures énergétiques et répondre aux attentes d’une société épuisée par des années d’inflation, de sanctions et d’isolement. Le président du Parlement, Mohammad-Bagher Ghalibaf, incarne en partie cette ligne pragmatique et défend l’idée que le rapport de force militaire doit déboucher sur un accord apportant à l’Iran des garanties de sécurité et les moyens de son redressement économique.

Face à cette orientation se trouvent les factions pour lesquelles la guerre constitue non seulement une nécessité stratégique, mais aussi une source de pouvoir politique, économique et idéologique. Les plus durs estiment que tout accord avec les États-Unis conduira tôt ou tard à une nouvelle trahison. Ils réclament la vengeance pour la mort d’Ali Khamenei. Ils redoutent surtout qu’une normalisation économique réduise leur rôle dans l’économie et la société et affaiblisse les réseaux qui prospèrent grâce aux maintien des sanctions. 

Il serait pourtant simplificateur d’opposer un camp pacifique à un camp guerrier parfaitement constitué. La véritable divergence porte sur l’usage de la puissance accumulée : faut-il convertir les gains militaires en compromis économique, ou maintenir la mobilisation afin d’imposer davantage de concessions aux États-Unis? Sur un point, les deux tendances semblent se rejoindre : l’Iran ne doit accepter aucun retour au statu quo ante au 28 février dans le détroit d’Ormuz.

Une fracture comparable traverse Washington. Elle se cristallise autour de deux figures déjà engagées, au moins implicitement, dans la succession de 2028 : le vice-président J.D. Vance et le secrétaire d’État Marco Rubio. Le premier représente l’aile nationaliste et prudente du mouvement MAGA, réticente aux guerres longues et aux engagements extérieurs sans issue. Le second incarne une conception plus classique de la puissance américaine, plus interventionniste, plus proche des positions israéliennes. Les deux hommes continuent officiellement de défendre l’administration Trump, mais leurs discours sur l’Iran, Israël et la négociation révèlent des conceptions différentes de l’intérêt national américain. 

Les déclarations récentes de J.D. Vance donnent à cette fracture une dimension nouvelle. Le vice-président affirme savoir "au-delà de tout doute" que certains responsables du gouvernement israélien ont cherché à détourner Washington de l’accord avec l’Iran parce qu’ils souhaitaient poursuivre la campagne militaire. Il dénonce également les tentatives visant à modifier l’opinion publique américaine afin de prolonger la guerre et estime que l’influence israélienne a joué un rôle dans l’entrée des États-Unis dans le conflit. 

Ces propos ne viennent ni d’un élu marginal ni d’un adversaire traditionnel d’Israël, mais du vice-président des États-Unis. Vance affirme par ailleurs qu’Israël est en train de "perdre la bataille de l’opinion publique" aux États-Unis. Cette appréciation correspond à une transformation plus profonde de la politique américaine : l’image d’Israël se dégrade dans l’opinion publique américaine, notamment chez les jeunes et les électeurs démocrates, tandis que le caractère longtemps automatique du soutien financier et militaire à Israël est de plus en plus contesté. 

Cette évolution dépasse le mouvement MAGA. Un nombre croissant de candidats démocrates refuse désormais les financements provenant des structures liées à l’American Israel Public Affairs Committee - AIPAC - ou fait de cette question un sujet de campagne. En juillet, 103 représentants démocrates ont soutenu un amendement visant à supprimer 3,3 milliards de dollars d’aide à Israël - une rupture spectaculaire avec plusieurs décennies de consensus bipartisan. 

La lutte autour de l’accord iranien est donc aussi une lutte pour l’avenir de la politique étrangère américaine. 

La lutte autour de l’accord iranien est donc aussi une lutte pour l’avenir de la politique étrangère américaine. Pour les uns, parvenir à un accord avec l’Iran relève de l’intérêt national américain. Pour les autres, la politique des États-Unis au Moyen-Orient doit continuer d’être pensée à travers le prisme des priorités stratégiques israéliennes.

De la légitime défense à la guerre punitive

Même en admettant que l’Iran ait commis la première rupture armée, la légalité de la réaction américaine ne peut être présumée.

En droit international, la légitime défense ne constitue pas un droit à la punition. Elle doit satisfaire aux critères de nécessité et de proportionnalité. La force employée doit répondre à un objectif défensif identifiable : faire cesser l’attaque,

En droit international, la légitime défense ne constitue pas un droit à la punition. Elle doit satisfaire aux critères de nécessité et de proportionnalité. La force employée doit répondre à un objectif défensif identifiable : faire cesser l’attaque, empêcher sa continuation et protéger les personnes ou installations menacées. Elle ne peut servir à obtenir par la violence des concessions politiques sans rapport direct avec l’agression initiale.

 

Or, les opérations américaines se sont progressivement éloignées de l’incident maritime. Les frappes ont touché des systèmes de surveillance côtière et des capacités navales, mais également des ponts, des gares, des installations énergétiques, des ports et des aéroports. Le 17 juillet, cinq ponts auraient été frappés dans le sud du pays ; la gare de Bandar Khamir a également été touchée et de nombreuses victimes civiles ont été signalées. Le commandement américain présente une partie de ces objectifs comme des infrastructures de logistique militaire, mais l’extension géographique et fonctionnelle de la campagne montre que Washington cherche désormais à exercer une pression générale sur l’État Iranien et sur les capacités économiques du pays. 

 

Le cas de l’hôpital Shahid Baqaei d’Ahvaz illustre la nécessité d’une extrême prudence juridique et factuelle. Selon les autorités iraniennes, une frappe américaine contre un site voisin a rendu nécessaire l’évacuation de 211 enfants sous chimiothérapie. Rien ne permet, à ce stade, d’affirmer que l’hôpital lui-même était délibérément visé. Mais l’absence d’intention de le frapper ne suffirait pas à écarter toute responsabilité : la proximité d’un établissement médical imposait une évaluation particulièrement rigoureuse des risques et des précautions renforcées. 

 

Le terme de "crime de guerre" ne doit pas être utilisé comme un slogan politique. Sa qualification exige une analyse frappe par frappe : nature de la cible, renseignements disponibles, avantage militaire attendu, dommages prévisibles, armes employées et précautions prises. Les attaques rapportées contre des infrastructures largement utilisées par les populations civiles, l’augmentation des pertes non combattantes et l’évacuation d’un hôpital pédiatrique constituent des signaux suffisamment graves pour justifier une enquête internationale indépendante.

La campagne américaine apparaît de moins en moins comme une mesure de protection de la navigation et de plus en plus comme une guerre punitive

Au vu de l’ampleur, de la durée et de la nature des cibles désormais visées, la campagne américaine apparaît de moins en moins comme une mesure de protection de la navigation et de plus en plus comme une guerre punitive destinée à contraindre l’Iran à abandonner son principal levier stratégique : le détroit d’Ormuz.

Le coût écologique d’une guerre menée au cœur du système énergétique mondial

À cette dimension humanitaire s’ajoute une conséquence encore insuffisamment considérée : la transformation progressive du golfe Persique en foyer de catastrophes écologiques.

Les infrastructures pétrolières, les terminaux, les raffineries, les pétroliers, les plateformes offshore et les installations pétrochimiques sont concentrés dans un espace maritime semi-fermé, chaud et peu profond. Tout incendie, toute rupture de pipeline ou tout navire endommagé peut contaminer rapidement des zones côtières fragiles, affecter la pêche, les oiseaux marins, les récifs coralliens et les réserves naturelles.

Les images de nappes d’hydrocarbures et les témoignages faisant état d’animaux touchés ou déplacés circulent désormais largement. 

L’environnement naturel ne saurait être traité comme dommage collatéral juridiquement indifférent. Le droit international humanitaire interdit de diriger une attaque contre une partie de l’environnement naturel qui ne constitue pas un objectif militaire et impose de prendre en compte les dommages environnementaux dans l’évaluation de proportionnalité. 

Ormuz : la victoire impossible de Washington

Donald Trump semble convaincu qu’une pression militaire suffisamment forte finira par obliger l’Iran à renoncer au levier stratégique qu’il exerce désormais dans le détroit. Cette hypothèse repose pourtant sur une mauvaise compréhension de la géographie et de la stratégie iranienne.

Une campagne aérienne peut détruire des radars, des embarcations, des dépôts de missiles ou des centres de commandement. Elle peut réduire temporairement la capacité d’action iranienne. Mais, elle ne peut garantir durablement la sécurité de chaque navire dans un passage aussi étroit, situé au contact immédiat du territoire iranien et exposé à des missiles côtiers, des drones, des mines ou des unités navales légères.

Pour imposer de manière permanente la navigation contre la volonté de Téhéran, Washington devrait maintenir une présence militaire considérable, neutraliser continuellement des capacités dispersées sur le littoral et éventuellement prendre le contrôle de certaines îles ou portions de côte. Donald Trump n’a pas totalement exclu une opération terrestre limitée, mais une telle escalade ouvrirait une guerre d’une tout autre nature, avec des coûts humains, militaires, économiques et politiques difficiles à soutenir. 

L’Iran, pour sa part, n’a pas besoin de contrôler chaque kilomètre du détroit. Il lui suffit de maintenir un niveau de risque assez élevé pour que les assureurs augmentent leurs primes, que les armateurs suspendent leurs passages et que les marchés intègrent une prime géopolitique durable. La chute récente du trafic et la hausse du pétrole démontrent l’efficacité de cette stratégie. 

Le temps ne travaille donc pas en faveur de Washington. Chaque semaine de guerre augmente le coût des opérations, entame encore plus les stocks de munitions, nourrit la hausse des prix énergétiques et renforce l’opposition de l’opinion publique américaine à un conflit prolongé. Téhéran subit des destructions bien plus lourdes, mais son seuil politique de tolérance aux pertes est différent. La direction iranienne estime pouvoir absorber davantage de souffrances que Donald Trump ne peut politiquement supporter une hausse du prix de l’essence, des pertes militaires ou un recul électoral.

Tôt ou tard, Washington devra probablement revenir vers les médiateurs qui ont déjà rendu possible le mémorandum : Pakistan, Qatar et Oman. 

Une rupture préoccupante dans la société iranienne

La conséquence la plus durable de cette guerre pourrait cependant ne pas être militaire. Elle concerne l’évolution du regard que la société iranienne porte sur les États-Unis et, plus largement, sur l’Occident.

Avant le 28 février, l’Iran constituait une singularité régionale. Une large partie de sa population rejetait l’idéologie anti-américaine officielle. 

La guerre du 28 février a d’abord produit un réflexe classique de ralliement national. Les cérémonies funéraires d’Ali Khamenei, organisées pendant une semaine, ont rassemblé des foules considérables à Téhéran et dans plusieurs villes. Ces mobilisations montraient que face à une attaque extérieure, la défense de la souveraineté nationale l’emporte sur l’opposition au régime. 

La reprise actuelle des frappes pourrait provoquer un basculement plus profond. Il ne s’agit plus seulement d’un réflexe autour du drapeau, mais de la consolidation d’une conviction : les États-Unis ne sont pas un interlocuteur avec lequel un accord durable est possible.

Cette conviction s’appuie sur une chronologie devenue politiquement puissante. Washington s’est retiré du JCPOA après l’avoir signé. En juin 2025, Israël et les États-Unis ont attaqué l’Iran alors que des discussions nucléaires étaient en cours. Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont de nouveau engagé la guerre alors qu’une médiation omanaise avait produit de réelles avancées. Enfin, moins d’un mois après la signature du mémorandum d’Islamabad au palais de Versailles, les frappes, le blocus et les sanctions américaines ont repris.

Chacun de ces épisodes possède ses circonstances particulières et ses responsabilités propres. Mais leur accumulation produit, dans la conscience collective iranienne, un récit simple : chaque ouverture diplomatique finit par exposer l’Iran à une nouvelle attaque ; chaque accord occidental est provisoire ; chaque concession devient une vulnérabilité.

Nous ne disposons pas encore d’enquêtes fiables permettant d’affirmer que l’anti-américanisme est devenu majoritaire. Mais les prises de position d’universitaires, d’écrivains, de journalistes et de responsables auparavant favorables au dialogue indiquent une transformation réelle. Ce phénomène est d’autant plus important qu’il ne provient plus seulement des institutions de la République islamique. Il gagne des milieux laïques, critiques du régime et historiquement ouverts à l’Occident.

Les États-Unis risquent ainsi d’accomplir ce que quarante-sept années de propagande officielle iranienne n’avaient jamais réussi à produire totalement : unir une partie croissante de la société et du pouvoir autour de l’idée que l’Amérique est structurellement incapable de respecter un accord.

Le sentiment de deux poids deux mesures

La défiance ne vise plus seulement Washington. Elle s’étend à l’Europe.

Dans les débats iraniens, les mêmes interrogations reviennent : où sont les défenseurs des droits de l’enfant lorsqu’une frappe à proximité d’un hôpital pédiatrique oblige des patients atteints de cancer à interrompre leur traitement, ou lorsque 168 enfants sont tués par des missiles Tomahawk dans le bombardement de leur école à Minab ? Où sont les organisations environnementales lorsque les infrastructures énergétiques du golfe Persique sont frappées et que des nappes d'hydrocarbures suspectées apparaissent autour des îles iraniennes ? Pourquoi la destruction d’un pont, d’un réseau électrique ou d’une voie ferrée en Iran suscite-t-elle moins d’indignation que des événements comparables en Ukraine ?

La comparaison peut être discutée dans ses détails, mais sa puissance politique est incontestable. 

Le problème n’est donc pas seulement ce que l’Europe dit, mais ce qu’elle choisit de nommer, de condamner et de sanctionner. Le droit international perd sa force lorsqu’il semble dépendre de l’identité de celui qui le viole et de celle de celui qui en subit les conséquences.

Cette perception aura des effets durables. Même si une faction pragmatique s’impose à Téhéran, elle devra désormais intégrer l’idée qu’une relation économique avec l’Occident ne constitue pas une garantie stratégique.

Le rapprochement avec la Chine, la Russie et les puissances du Sud global pourrait alors ne plus être présenté comme un choix idéologique ni comme un alignement par défaut, mais comme une politique d’assurance contre l’imprévisibilité occidentale

Le rapprochement avec la Chine, la Russie et les puissances du Sud global pourrait alors ne plus être présenté comme un choix idéologique ni comme un alignement par défaut, mais comme une politique d’assurance contre l’imprévisibilité occidentale et contre ce qui est désormais perçu comme un double standard systémique.

Cette évolution dépasse l’Iran. Dans une grande partie du Sud global, cette guerre nourrit le récit d’un ordre international à géométrie variable : souveraineté et protection des civils en Europe, logique de puissance et dommages collatéraux au Moyen-Orient. L’absence de victoire stratégique américaine, les violations répétées des engagements diplomatiques et les atteintes aux populations civiles risquent d’éroder davantage le crédit de Washington que les discours chinois ou russes.

Les États-Unis ne risqueraient alors pas seulement de perdre une guerre, mais aussi une part durable de leur crédibilité - et, avec eux, celle de l’Occident.

Épreuve de vérité pour l’Europe

Pour l’Europe, l’enjeu est d’abord celui de sa crédibilité stratégique. Elle ne peut prétendre défendre un ordre fondé sur le droit tout en appliquant ses principes de manière sélective. Elle ne peut dénoncer la destruction d’infrastructures civiles lorsqu’elle est commise par un adversaire et se contenter d’appels abstraits à la retenue lorsqu’elle est le fait d’un allié.

Une position européenne crédible ne consisterait ni à reprendre le récit iranien ni à nier la responsabilité de Téhéran dans les attaques contre les navires marchands. Elle consisterait à juger chaque acte selon les mêmes règles : condamner aussi bien les tirs iraniens contre la navigation commerciale que l’extension disproportionnée de la campagne américaine ; exiger la protection des civils en Iran comme en Ukraine ; défendre la liberté de navigation sans reconnaître à Washington un droit illimité de coercition militaire.

La France possède, plus que d’autres, les ressources historiques et diplomatiques pour porter cette ligne. Il ne s’agit pas de ressusciter artificiellement une posture gaullienne, mais d’en retrouver l’essence : autonomie de jugement, refus des alignements automatiques, respect non sélectif de la souveraineté, dialogue avec tous les acteurs et primauté de l’intérêt européen.

Paris devrait réclamer la cessation immédiate des attaques contre les infrastructures civiles, soutenir une mission internationale d’évaluation des dommages humanitaires et environnementaux, et appuyer plus fermement les initiatives diplomatiques, du Pakistan, du Qatar et d’Oman. 

Cette autonomie ne serait pas une politique anti-américaine. Elle serait la condition pour préserver une relation transatlantique adulte, dans laquelle l’alliance n’exclut pas le désaccord et où la fidélité au droit prime sur la solidarité de camp.

L’Europe doit comprendre que sa crédibilité politique déterminera aussi son influence économique future. Une région qui ne la perçoit plus comme un acteur indépendant se tournera vers d’autres partenaires pour sa sécurité, ses investissements, ses technologies et sa reconstruction.

L’Amérique de Trump est-elle encore un partenaire crédible?

Washington peut détruire des ponts, des radars, des ports et des centres de commandement. Il ne peut modifier la géographie du détroit d’Ormuz ni supprimer durablement la capacité iranienne à le contrôler sans s’engager dans une guerre terrestre qu’il ne pourrait soutenir ni économiquement ni politiquement.

La négociation reviendra donc, mais dans des conditions plus défavorables à Washington: un Iran conforté dans l’efficacité de son levier maritime; des États-Unis qui n’auront pas réussi à modifier le rapport de force et dont la crédibilité comme signataires serait davantage entamée; des opinions publiques plus radicalisées; enfin, une Europe encore plus marginalisée.

La perte la plus grave ne se mesure pas en missiles, en navires ou en milliards de dollars. Elle se mesure dans l’effondrement de la confiance. Les infrastructures détruites pourront être reconstruites. Les voies ferrées et les ponts pourront être réparés. Il sera beaucoup plus difficile de convaincre une nouvelle génération d’Iraniens que l’Occident respecte les principes qu’il proclame et les accords qu’il signe.

Copyright Eric Lee / POOL / AFP

Marco Rubio à Bahreïn le 25 juin 2026

Newsletter

Décryptons ensemble l'actualité chaque semaine

Je m'abonne