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20/04/2026
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De la Russie à l'Iran : méthode et biais de la "neutralité stratégique" chinoise

De la Russie à l'Iran : méthode et biais de la
 François Godement
Auteur
Expert Résident, Conseiller spécial - Asie et États-Unis

​Le 15 avril, les ministres des Affaires étrangères chinois et iranien se sont entretenus par téléphone, Pékin faisant pression sur Téhéran pour obtenir la réouverture du détroit d'Ormuz. Comment juger cette prise de distance apparente de la Chine à l'égard de son allié iranien, à moins d’un mois d’une rencontre entre Xi Jinping et Donald Trump ? Peut-on comparer le prudent équilibre maintenu entre les parties dans la crise au Proche-Orient et la "neutralité stratégique" alléguée par Pékin en Ukraine ? Comme le montre François Godement, loin que les guerres dans lesquelles sont plongés ses alliés ne l'affaiblissent, la Chine en sort diplomatiquement renforcée. Mais à terme, sa vulnérabilité économique ne l’incite pas à se satisfaire d’un conflit prolongé, à la différence de la guerre contre l’Ukraine.

La Chine vient d’aller envers l’Iran plus loin qu’elle ne le fait publiquement dans ses "conseils". Le 15 avril, un appel du ministre des Affaires étrangères Wang Yi à son homologue iranien Abbas Araghchi mentionne explicitement la nécessité de garantir la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz et d’y "rétablir la circulation normale" (努力恢复海峡的正常过航). Dans le contexte du bras de fer entre Donald Trump et l’Iran, cela revient à indiquer à la partie iranienne qu’elle a une obligation de résultat, et qu’une ouverture partielle n’est pas satisfaisante.

La veille, en recevant Mohammed ben Zayed, prince héritier d’Abou Dhabi, Xi Jinping critiquait la montée de la "loi de la jungle", mais il ne citait aucune des parties au conflit et se contentait de réaffirmer des principes très généraux, tout en indiquant que la Chine était prête à jouer un rôle "constructif"… et aussi à contribuer à "partager les avantages de la modernisation chinoise". C’est presque mot pour mot la déclaration faite par Xi Jinping en juin 2025, pendant la Guerre de 12 jours entre Israël et l’Iran.

C’est très probablement la conjonction du blocus maritime contre les ports iraniens dans le Golfe et en mer d'Oman, décrété par l’administration américaine et entré en vigueur le 13 avril, qui menace pour la première fois d’interrompre entièrement le flux de tankers vers la Chine - en provenance d’Iran ou "à destination d’un pays apportant son aide" à celui-ci - et la proximité de la rencontre Xi-Trump prévue à Pékin à la mi-mai, qui sont les causes de cette évolution. Une semaine auparavant, la Chine n’avait pas hésité à contrarier fortement les États du Golfe et l’Arabie Saoudite en joignant son veto à celui de la Russie lors du vote d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU permettant un usage limité de la force pour rouvrir le détroit, et ce malgré le contenu dilué de cette résolution, à quoi la France, conformément à ses propres positions d’équilibre, avait d’ailleurs fortement contribué). À cette occasion, la diplomatie chinoise s’était abritée derrière son évocation traditionnelle des "causes fondamentales" (根本原度) du blocage, en l’occurrence l’attaque américaine. 

Dans le contexte du bras de fer entre Donald Trump et l’Iran, cela revient à indiquer à la partie iranienne qu’elle a une obligation de résultat, et qu’une ouverture partielle n’est pas satisfaisante.

Cette inflexion marquée par l’appel téléphonique entre Wang et Araghchi est-elle pleinement représentative de la ligne officielle de la Chine ou de sa réflexion stratégique ? Non, bien sûr. Il y a officiellement une aide humanitaire chinoise à l’Iran - annoncée en deux fois, pour des montants dérisoires (200 000 USD le 18 mars et explicitement destinés aux enfants victimes d’un bombardement américain sur leur école), et 58 tonnes de médicaments en avril. Cela reste d’une prudence extrême. Pour le reste, et notamment pour des technologies duales, des pièces détachées ou des armes, nous sommes bien davantage dans le brouillard que dans le cas de l’aide chinoise à la Russie.


D’une part, l’ouverture en 2025 d’une liaison ferroviaire directe et rapide reliant Téhéran à la Chine via l’Asie Centrale autorise toutes les suppositions - cette ligne ayant d’ailleurs été ciblée par Israël dans l’est de l’Iran. Mais surtout, nous dépendons complètement des informations de source américaine qui fuitent - parfois opportunément -dans le domaine public. Or dans leur jeu complexe avec la Chine, les États-Unis - qu’importe l’administration en place - peuvent aussi bien retenir ces informations que les pousser au moment opportun.

Une logique géopolitique d’"équilibre biaisé"

Cette prise de distance apparente de la Chine avec l’Iran diffère sans doute de la matrice appliquée au partenaire russe dans sa guerre contre l’Ukraine. Dans ce cas, c’est à l’Ukraine que sont destinées les pressions chinoises à la négociation, sinon à la capitulation.

On se souvient des zigzags dans le positionnement chinois après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Ces zigzags sont allés du partenariat stratégique "sans limites" (proclamé trois semaines avant cette invasion) à la réaffirmation du principe de l’intégrité et de la souveraineté territoriale (que la diplomatie chinoise n’a toutefois pas décliné concrètement en faveur de l’Ukraine), de la retenue initiale affichée (on se souviendra de l’interdiction faite à l’entreprise DJI, principal fabricant chinois de drones, d’exporter ses matériels en principe civils vers la Russie ou l’Ukraine en septembre 2024) à la démonstration, que nous avons pu entendre avec nos propres oreilles, de la neutralité chinoise par le fait qu’elle exportait des drones… vers les deux belligérants.

La position chinoise, finalement explicitée sans ambages à l’intention de l’Union européenne par Wang Yi en juin 2024, a eu au fond le mérite d’une franchise plus grande que ce qu’on lui reconnaît souvent : "La Chine ne peut accepter une défaite de la Russie", preuve bien sûr que la neutralité précédemment affichée n’était qu’une façade diplomatique.

Mais Wang Yi n’a pas non plus exprimé un soutien chinois direct et total à la Russie - laissant entière l’hypothèse, à côté de celle d’une victoire russe, d’un conflit se prolongeant. Et c’est bien peut-être là que se situe le point d’équilibre de la véritable position chinoise : un conflit long mobilise les ressources européennes et jusqu’ici américaines. Il rend la Russie toujours plus dépendante de la Chine, poumon financier et commercial, fournisseur de matériels et technologies duales, acheteur principal du pétrole et du gaz russe. La Chine n’a pas d’objection à tout cela…

Un conflit long mobilise les ressources européennes et jusqu’ici américaines. Il rend la Russie toujours plus dépendante de la Chine, poumon financier et commercial, fournisseur de matériels et technologies duales, acheteur principal du pétrole et du gaz russe. La Chine n’a pas d’objection à tout cela…

Cette matrice-là s’est accompagnée de dénégations officieuses, selon lesquelles la Chine n’avait pas été avertie par Poutine en amont de l’invasion, et ne l’approuvait pas, et de petits contre-feux : un échange téléphonique en mars 2023 entre Dimitri Kuleba, le ministre des Affaires étrangères d’Ukraine alors en poste, et son homologue chinois, Qin Gang, évincé depuis, suivi d’une visite de Kuleba à Pékin en juillet 2024, et enfin d'un seul et unique entretien téléphonique de Xi jinping avec Volodymyr Zelensky le 26 avril 2023 (dont certains affirment qu’il était une manière de remercier le président Macron de ses propos sur Taïwan.


D’autres contre-arguments à la thèse de la retenue stratégique chinoise existent. D’abord, bien sûr, de nombreuses voix sur les réseaux sociaux et chez les intellectuels officiels dénoncent l’inconséquence de l’initiative américaine, et prédisent son échec face à un régime iranien pour lequel cette guerre est existentielle. Chez les plus proches du renseignement chinois effectif, on prête plutôt à Trump une stratégie fondée avant tout sur le contrôle du pétrole mondial, certes appuyée sur le cas du Venezuela et du Groenland. Cela rappelle la vieille thèse selon laquelle George H.W. Bush avait déclenché la guerre contre l’Irak d’abord pour s’emparer de son pétrole. Et comme à propos de la guerre contre l’Ukraine, l’idée d’un enlisement américain éventuel a tout pour séduire la vision chinoise.

 

Il y a toutefois des différences majeures de situation. La Chine a des intérêts économiques bien plus importants avec les pays du Golfe ou avec l’Arabie Saoudite qu’avec l’Iran. Elle s’est vantée d’avoir été l’agent principal d’un accord de reprise des relations diplomatiques entre l’Arabie Saoudite et l’Iran conclu en mars 2023. À cette occasion, elle a rendu sa politique envers la région plus ambitieuse, alors qu’elle était précédemment cantonnée dans des relations opportunistes avec toutes les parties. La Chine s’était faufilée à travers les précédentes guerres du Golfe, obtenant par exemple des États-Unis une exemption des interdictions d’exportation du pétrole iranien, ou extrayant des Houthis yéménites une immunité pratique (et unique) pour les navires chinois en Mer Rouge.
 

Mais là où la Chine avait signé et ratifié en 1994 le protocole de Budapest, donnant à l’Ukraine des "assurances" de sécurité en échange de l’abandon du nucléaire militaire, elle n’a aucun engagement envers l’Iran ni avec ses voisins arabes, et seuls des accords plus ou moins poussés existent : un "partenariat stratégique global" pour 25 ans avec l’Iran, ainsi qu’avec l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et Bahreïn - les trois autres États du Golfe n’ayant que de simples "partenariats stratégiques".
 

La Chine a fourni des technologies duales à l’Iran et des missiles anti-navires : du Silkworm (HY-1) tiré par le Hezbollah en 2006 contre une frégate israélienne, jusqu’aux modèles plus sophistiqués utilisés dans le conflit actuel. Mais la Chine a aussi vendu, depuis l’ère Deng Xiaoping, des missiles balistiques à portée intermédiaire à l’Arabie Saoudite, puis des drones en grand nombre. Ces drones, également co-produits localement, ont d’ailleurs été utilisés par les Saoudiens contre les Houthis au Yémen. La Chine les vend également aux Émirats arabes unis. Elle a bénéficié enfin, dans les années 90, de coopérations technologiques militaires avec Israël avant que les États-Unis n’y mettent le holà : sur le temps long, la Chine est réellement œcuménique au Moyen-Orient.

Les contraintes économiques et monétaires : le vrai facteur déterminant

La dépendance pétrolière à l’égard de l’Iran est réelle – 13 % des importations pétrolières chinoises – et s’expliquait avant tout par les rabais permis par les sanctions internationales. Mais par ailleurs, 40 % des importations de pétrole proviennent des autres pays de la région. Le blocage du détroit d’Ormuz, déjà réel quand il était le fait de l’Iran – étant donné la faible quantité de navires qui sont alors passés – est devenu absolu depuis que le déploiement maritime américain est en place.

Un bénéfice au moins est indéniable : la dédollarisation, au moins temporaire, des règlements par la Chine du pétrole qu’elle importe de la région.

Un bénéfice au moins est indéniable : la dédollarisation, au moins temporaire, des règlements par la Chine du pétrole qu’elle importe de la région. Jusqu’ici, le plus grand obstacle à la montée du renminbi dans les transactions avec la région tenait au fait que celle-ci n’avait rien à vendre en échange de ses achats à la Chine, hormis le pétrole dont le règlement se faisait en dollars. Les sanctions contre l’Iran avaient déjà ouvert une brèche, aujourd’hui élargie. Cette perspective qui ravit les économistes monétaires croyant à l’ascension du yuan comme monnaie de réserve - et même à la libération du compte des capitaux chinois - est battue en brèche par quelques chiffres : jamais l’accumulation de réserves en dollars par la Chine n’a été aussi importante, comme l’a montré à plusieurs reprises l’économiste Brad W. Setser.


On ne peut prédire l’avenir - bien qu’il serait logique que dans un monde qui se fragmente, le dollar américain perde du terrain. Ce n’est pourtant pas encore le cas. À court terme, en revanche, la croissance chinoise dépend toujours plus de la vigueur de ses exportations, notamment en volume vers l’Europe et vers les économies demandeuses de biens et d’intrants chinois. Sans revenir sur des chiffres de mieux en mieux connus et vulgarisés, expliquons seulement qu’une baisse de la demande extérieure éteindrait le principal moteur de la croissance chinoise - laquelle n’a pas résolu ses autres problèmes, de la crise immobilière à la défiance des épargnants.


Un mois avant la rencontre prévue avec les États-Unis à Pékin, ce risque est certainement soupesé par les dirigeants chinois. Quels que soient les gains d’opportunité - diplomatie publique de "stabilité" et d’assurances verbales au "Sud Global", répit financier pour le partenaire russe, précédent du détroit d’Ormuz pour un blocus éventuel de Taiwan - ces gains ne sont que formels et rhétoriques.


Certes, les dirigeants chinois aiment ces gains de face, mais ils sont assez réalistes pour voir que leurs enjeux économiques dépassent de très loin le sort d’un partenaire iranien fort affaibli.


Copyright image : Athit Perawongmetha / POOL / AFP
Xi Jinping et le ministre des Affaires étrangères Wang Yi.

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