AccueilExpressions[Campagnes électorales] - 1994, Italie : et Berlusconi révolutionna la politiqueSÉRIECampagnes électorales 19/08/2026 [Campagnes électorales] - 1994, Italie : et Berlusconi révolutionna la politiqueVie démocratiquePARTAGER Marc Lazar Expert Associé - Démocratie et Populisme, Italie Découvreznotre série Campagnes électoralesDans le contexte de la gigantesque affaire de corruption qui conduit à la dissolution du Parlement, en 1994, un homme d'affaires s'impose à la tête du pouvoir : Silvio Berlusconi. Il crée son parti, Forza Italia, initie une coalition avec l'extrême droite et inaugure un nouveau style politique, inspiré de la télévision et du marketing. Quand bien même Berlusconi doit démissionner sept mois plus tard, 1994 a marqué un nouvel âge de la spectacularisation du politique.26 janvier 1994. Les Italiens découvrent stupéfaits sur tous les écrans de télévision une vidéo de 9 minutes dans laquelle le richissime homme d’affaires Silvio Berlusconi, au visage tout lisse, souriant mais déterminé, s’adresse à eux depuis ce qui semble être son bureau. Il commence par ces mots : "L’Italie est le pays que j’aime. Ici sont mes racines, mes espoirs, mes horizons. Ici j’ai appris par mon père et la vie mon métier de chef d’entreprise. Ici, j’ai appris la passion de la liberté. J’ai choisi de descendre sur le terrain et de m’occuper de la chose publique parce que je ne veux pas vivre dans un pays illibéral, gouverné par des forces immatures et des hommes liés de manière intime à un passé qui a failli politiquement et économiquement". Il annonce aussi lancer un nouveau parti, Forza Italia, dans la perspective des élections prévues pour les 25 et 26 mars.Silvio Berlusconi vient de révolutionner la communication. Jusqu’à cette date, les politiques ne délivraient pas ce type de message.Silvio Berlusconi vient de révolutionner la communication. Jusqu’à cette date, les politiques ne délivraient pas ce type de message, à part le président de la République lorsqu’il présentait, de manière formelle, un peu guindée, ses vœux aux Italiens le 31 décembre. Là, la mise en scène est parfaitement pensée et soignée : ce qui semblait être son bureau personnel n’était en fait qu’un décor de studio de télévision, le maquillage, la lumière et la manière de le filmer visaient à lui donner une apparence presque juvénile alors qu’il avait 58 ans, le tout afin de créer une proximité immédiate entre Berlusconi et le public.Le contenu de son discours s’impose par sa clarté : Berlusconi se présente comme un libéral, un modernisateur de l’économie, de la société et de la politique, un ardent promoteur de la fierté italienne, et il s’érige en rempart contre la gauche implicitement désignée comme communiste, quand bien même le Parti communiste italien, le plus puissant de l’Europe occidentale, a répudié en 1991 son identité communiste et changé de nom. Le langage est simple et net, Berlusconi, propriétaire du club du Milan AC alors au sommet de la gloire, ne lésinant pas sur la métaphore sportive, "descendre sur le terrain", et la référence aux cris des tifosi [supporters, du nom des motifs humains géants dessinés par les fans dans les gradins, les tifo] de l’équipe nationale de football, Forza Italia (Allez l’Italie).La machine Silvio Berlusconi est immédiatement lancée, d’autant plus efficacement qu’elle dispose de sa fortune personnelle - il est milliardaire -, et qu’elle est préparée depuis des mois par ses proches, les collaborateurs de sa holding la Fininvest, des intellectuels, des personnalités politiques venues du Parti socialiste, de la Démocratie chrétienne, du Parti libéral, du Parti radical, des communicants et de ses vendeurs commerciaux. Ses équipes recourent à toute la panoplie du marketing : promotion incessante de sa personne et de son image, interventions répétées sur ses chaînes de télévision - il possède la moitié du paysage audiovisuel -, campagnes massives d’affichage dans tout le pays avec sa photo, enquêtes de marché pour identifier les attentes des Italiens et tester les slogans mis au point, sondages quotidiens pour repérer les mouvements de fond de l’opinion, utilisation pleine et entière, obsédante même, de ces enquêtes pour tenter de conditionner les électeurs, transformation immédiate des clubs Forza Italia apparus en décembre en 1993 en parti, sélection des cadres et des candidats de celui-ci à partir du vivier de ses entreprises et selon des méthodes commerciales expérimentées. Une véritable tornade s’abat sur l’Italie, suscitant aussitôt des réactions politiques favorables ou hostiles et incitant à des élaborations théoriques : divers penseurs et analystes se sont mis, par exemple, à parler de télécratie ou de populisme télévisuel. À l’évidence, posséder d’importantes chaînes de télévision a contribué aux succès de l’opération engagée par Silvio Berlsuconi, comme la parfaite maîtrise par lui-même et les siens des techniques du marketing. Mais il ne faut pas non plus négliger les facteurs profondément politiques.Berlusconi décide de "s’occuper de la chose publique" alors que celle-ci est plongée dans une crise politique d’une gravité exceptionnelle. En 1992, des juges milanais ont révélé l’ampleur de de la corruption politique et quasiment décapité la classe politique. Les partis de gouvernement - Démocratie chrétienne, Parti socialiste, Parti libéral, Parti républicain et Parti social-démocrate - explosent ou disparaissent. Les partis d’opposition, le PCI d’un côté, et de l’autre le parti néofasciste le Mouvement Social Italien (MSI), se métamorphosent : le premier prend le nom de Parti démocrate de gauche (PDS), le second entame un changement notable et devient postfasciste avec un nouveau nom, Alliance Nationale. Un nouveau parti, la Ligue du Nord, apparu quelques années auparavant, fait entendre sa voix principalement dans la partie septentrionale. Le rejet des politiques est considérable et, précisément, Silvio Berlusconi apparaît comme un homme nouveau, n’appartenant pas au monde de la politique qu’il critique souvent, ayant réussi en affaires donc susceptible de bien faire fonctionner l’Italie comme, prétend-il, il sut le faire à la tête de ses propres entreprises.Le rejet des politiques est considérable et, précisément, Silvio Berlusconi apparaît comme un homme nouveau;Mais Silvio Berlusconi se révèle vite comme un habile politique. D’abord, parce qu’il s’efforce de séduire divers électeurs, ceux du nord et ceux du sud, les chefs d’entreprise et les salariés, les personnes âgées et les jeunes, les catholiques et les laïcs. Pour ce faire, il adapte son discours et son programme en fonction des électeurs insistant sur son aspect modernisateur et libéral en économie dans le nord du pays, se disant protecteur et même protectionniste au sud, se proclamant pro-européen et ardent défenseur de la nation, se voulant respectueux des valeurs traditionnelle mais aussi quelque peu "libertaire". Parallèlement, il invente un nouveau type de parti puisqu’il est totalement personnel, au service exclusif du chef qui ne ressent pas le besoin d’organiser une vie démocratique. Forza Italia est aussi un parti-entreprise, d’abord parce qu’au départ il est une excroissance de la Fininvest, ensuite parce qu’il est conçu comme une entreprise, enfin parce qu’il considère que la politique n’est qu’un marché où le meilleur produit peut l’emporter à condition de séduire les consommateurs. Par ailleurs Berlusconi, bien conseillé et entouré, a compris les effets de la nouvelle loi électorale adoptée en 1993. Celle-ci a instauré un système mixte, 75 % d’élus au scrutin uninominal à un tour, 25 % à la proportionnelle. Ses dispositions assez complexes favorisaient de facto l’émergence d’un bipolarisme et encourageaient la personnalisation des campagnes. Aussi a-t-il été l’ingénieux artisan d’accords qui semblaient improbables entre d’une part son parti, d’autre part la Ligue du Nord, autonomiste et sécessionniste, ancré dans le nord de la péninsule, ainsi que l’Alliance Nationale, hérault de l’intégrité de la nation italienne, surtout présent dans le Sud - ces deux formations s’insultant régulièrement. Berlusconi réussit à les convaincre de surmonter leurs différends. Il créa au nord le Pôle per les libertés, au sud le Pôle du bon gouvernement, formant ainsi une coalition à laquelle adhérèrent des petits partis centristes et modérés, et s’impose comme leader incontesté d’une coalition de centre droit.S’engage alors une campagne-éclair marquée par la confrontation entre cette coalition, le "Pacte pour l’Italie" qui rassemble des centristes et nombre de démocrate chrétiens, et les "Progressistes", regroupement des gauches dominé par le PDS que Berlusconi présente comme étant toujours profondément communiste, ce qui lui permet de réactiver le profond anticommunisme qui existe en Italie. Les résultats sont sans appel. Berlusconi et ses alliés l’emportent largement, avec, pour la Chambre des députés, 43 % des voix pour la partie proportionnelle. Forza Italia devient le premier parti italien avec 21 % des suffrages, tandis que les gauches n’y obtiennent que 34,4 % des suffrages et le Centre 15,7 %. Silvio Berlusconi est donc nommé président du Conseil des ministres, forme un gouvernement avec ses alliés, suscitant l’enthousiasme de ses électeurs, la consternation de ses opposants mais aussi leur mobilisation dans les rues, et un gigantesque débat en Europe et au niveau international.La politique n’est qu’un marché où le meilleur produit peut l’emporter à condition de séduire les consommateurs.Sept mois plus tard, il est contraint à la démission suite à l’ouverture d’une enquête judiciaire à son encontre pour corruption au profit de certaines de ses entreprises et à la défection de la Ligue du Nord. Mais le phénomène Berlusconi, et ce que l’on peut appeler le berlusconisme, persistent. Qu’il soit dans l’opposition ou au pouvoir - Il Cavaliere vaincra en 2001 et de nouveau en 2008 -, il a littéralement obsédé l’Italie et modifié profondément et durablement la manière de faire de la politique car il y a introduit et incarné sa médiatisation, sa personnalisation et même sa spectacularisation.Copyright Gabriel BOUYS / AFPSilvio Berlusconi lors d’une conférence de presse à Rome, le 1er juillet 2000.PARTAGERcontenus associés 22/07/2024 [Gouverner avec son opposant] - L'Italie, de la crise à l’union ? Marc Lazar 21/07/2026 [Campagnes électorales] - 1965, France : la première campagne pour l’Élysée... Marc Lazar