AccueilExpressions par Montaigne Brexit : l'Europe face à son paradoxe britanniqueLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne qui donne aussi la parole à des contributeurs externes. Coopérations internationales Europe23/06/2026ImprimerPARTAGER Brexit : l'Europe face à son paradoxe britanniqueAuteur Jeanne Lebaudy Chargée de projets - Programme Europe Auteur Eve Talkowski Chargée de projets - Programme Europe Should the United Kingdom remain a member of the EU or leave the EU? ("Le Royaume-Uni doit-il rester membre de l'UE ou quitter l'UE ?") : le 23 juin 2016, 51,9 % des Britanniques choisissaient de quitter l'UE (72,2 % de participation). Dix ans après, le bilan est sans conteste négatif et l'UE et le Royaume-Uni ont tout à gagner au rapprochement, mais il s'avère d'un niveau de priorité asymétrique. En quoi le Brexit a-t-il échoué ? Quels sont les scénarios d'un rapprochement et pourquoi est-il souhaitable ? Dix ans après le Brexit, un paradoxe s'installe. L'heure est au rapprochement mais Londres et Bruxelles ne parlent plus tout à fait la même langue. Au Royaume-Uni, la relation avec l'Union européenne redevient un sujet politique décisif. Sur le continent, elle est désormais abordée comme un dossier parmi d'autres. Les deux rives de la Manche se regardent à nouveau, sans savoir laquelle devrait avancer la première. Mais partagent-elles le même cap ?Au Royaume-Uni, le Brexit est redevenu un sujet politique de premier planAprès la sortie du Royaume-Uni du bloc européen en janvier 2020, le Covid puis l’invasion russe en l’Ukraine ont régné en maître sur les actualités outre-Manche. Le Brexit, qui avait été au cœur de l’attention médiatique pendant quatre ans, devient alors marginal dans l’imaginaire national. Depuis quelques mois, voilà que les relations entre le Royaume-Uni et l’UE reviennent sur le devant de la scène du débat public britannique. Trois facteurs expliquent ce retour en force.D’abord, les promesses d’un avenir post-Brexit se sont révélées fausses, tant sur le plan économique que concernant la question migratoire.Si le débat au Royaume-Uni pré-référendum s’est cantonné en partie à des questions économiques, les chocs liés au Covid et à la guerre en Ukraine ont rendu l’évaluation des coûts liés à la sortie de l’UE difficile. Au cours des deux dernières années, plusieurs travaux empiriques ont pu mettre en évidence l’échec économique du Brexit. Une étude récente du Bureau national pour la recherche économique (NBER) observe une baisse du PIB d’entre 6 % à 8 % au Royaume-Uni sur la période 2016-2025, de 12 % à 13 % dans l'investissement et de 3 % à 4 % dans la productivité. Ces constats, qui dépassent de nombreuses estimations faites avant le référendum de 2016, font aujourd’hui consensus dans le milieu académique. Longtemps ignorée, cette réalité finit seulement par percer les certitudes de la sphère politique.Le constat est similaire sur l'immigration, pourtant promesse phare de la campagne Leave de 2016. La sortie de l'Union n'a pas permis d'atteindre l'objectif de reprise du contrôle des flux migratoires. Les traversées de la Manche par les "small boats" ont atteint des niveaux records après le Brexit (avec un pic d’environ 46 000 personnes en 2022). Par ailleurs, l'immigration nette après une libéralisation des politiques migratoires sous le gouvernement conservateur en 2021 a enregistré un niveau record d’environ 672 000 personnes sur la période 2022-2023, portée principalement par l'immigration extra-européenne.Par ailleurs, privé de l’effet de levier européen, le Royaume-Uni peine à faire entendre sa voix sur les grandes crises internationales (au Moyen-Orient par exemple), Westminster n’a obtenu qu’une moisson limitée sur le plan commercial et découvre que sa relation historique avec Washington ne lui garantit plus l’influence d’hier.Enfin, dix ans après, aucun État membre ne songe à suivre l’exemple britannique. C’est peut-être le verdict le plus sévère porté sur le Brexit.Enfin, dix ans après, aucun État membre ne songe à suivre l’exemple britannique. C’est peut-être le verdict le plus sévère porté sur le Brexit. Deuxièmement, le gouvernement travailliste implose, et de nouveau la question de la relation avec l’UE est l’une des principales lignes de fracture. La mi-mai est marquée par deux démissions structurantes. D’abord Wes Streeting, ancien ardent défenseur de la campagne Remain et alors secrétaire d’État à la Santé, démissionne, exprimant sa défiance à l’égard du leadership de Keir Starmer, et se positionnant surtout en successeur putatif. Le même jour, le député travailliste de Makerfield, une circonscription alors peu connue dans le Nord-Ouest de l’Angleterre, démissionne. La raison ? Ouvrir la voie de la députation au maire travailliste de Manchester, Andy Burnham, étape obligatoire avant le fameux 10 Downing Street. Mais Andy Burnham doit également composer avec les réalités électorales. Élu dans une circonscription qui avait voté à près de 65 % en faveur du Leave en 2016, au cœur d’une région où Reform UK de Nigel Farage a recueilli près de 50 % des suffrages lors des élections locales cette année, il continue d’affirmer qu’un rapprochement avec l’UE ne figure pas parmi ses priorités. Enfin, après des années d'atermoiement, une préférence légèrement plus marquée de l’opinion publique émerge en faveur du Rejoin. D’après les derniers sondages, 55 % des Britanniques seraient favorables au retour du Royaume-Uni dans l’Union européenne et 34 % seraient contre. Ce taux en faveur du retour atteint 23 % au sein même des électeurs qui avaient voté Leave il y a dix ans. Signe de ce revirement, un membre du gouvernement travailliste a, pour la première fois, publiquement soutenu le camp du Rejoin. Puisque rien n’est simple dans la politique britannique, un tel ralliement contrevient frontalement avec la ligne sur laquelle le parti a fait campagne en 2024. Toute clarification politique ne pourra intervenir qu’après la fin de cette mandature.À droite de l'échiquier politique, on n’observe aucun mouvement en direction du Rejoin ni même du rapprochement avec l’UE. La montée en puissance de Reform UK agit comme un puissant rappel à l’ordre. Alors même que l’opinion publique évolue, le coût politique d’une remise en cause du Brexit demeure élevé pour les conservateurs, déjà fragilisés par le départ d’une partie de leur électorat vers le camp Farage. La perspective, de plus en plus probable, de la nomination d’Andy Burnham à la tête du gouvernement travailliste jette sur le renforcement des liens UK-EU une incertitude accrue.Sur le continent, le Royaume-Uni n’est plus un dossier prioritairePendant que la question européenne reprend le devant de la scène dans les débats outre-Manche, l'Union européenne semble, elle, avoir tourné la page du Brexit. Cette dissymétrie apparaît clairement dans les priorités politiques du continent. Depuis 2022, l'agenda européen est dominé par deux grands sujets : la guerre en Ukraine et la nécessité de restaurer la compétitivité européenne face aux États-Unis et à la Chine. À Bruxelles, les débats portent sur la mise en œuvre du rapport Draghi, le financement de la défense européenne, les droits de douane américains, les chaînes d'approvisionnement critiques, l'avenir du marché unique ou encore le prochain cadre financier pluriannuel. Dans cet environnement stratégique profondément transformé, le Royaume-Uni n'occupe plus la place centrale qu'il avait durant les pourparlers de 2016.Un sujet fait figure d’exception qui confirme la règle : la défense. Depuis 2022, Londres est restée l'un des principaux soutiens militaires de Kyiv, avec un engagement de 4,5 milliards de livres (environ 5,2 milliards d’euros) d'aide militaire pour la seule année 2025, et la coprésidence du Ukraine Defence Contact Group aux côtés de l'Allemagne. De plus, ses capacités industrielles, son rôle au sein de l'OTAN et sa dissuasion nucléaire en font un acteur incontournable de la sécurité européenne. Le sommet UE-Royaume-Uni du 19 mai 2025, qui a débouché sur un partenariat de sécurité et de défense et sur l'ouverture de nouvelles coopérations sectorielles, illustre ce rapprochement pragmatique.Pour autant, même dans ce domaine, les limites ne sauraient être ignorées. Les discussions autour de SAFE (Security Action for Europe), l’instrument européen de 150 milliards d’euros destiné à financer les investissements de défense, ont montré que la convergence stratégique née de la guerre en Ukraine ne suffisait pas à lever certains blocages hérités du Brexit. Malgré une convergence d'intérêts évidente, les discussions achoppent régulièrement sur les conditions d'accès aux financements européens, aux marchés publics de défense ou aux chaînes de valeur industrielles soutenues par l'Union. Ces négociations illustrent la difficulté persistante à définir les modalités d'association du Royaume-Uni aux nouveaux outils européens. La coopération progresse, dossier par dossier.Le risque d’un dialogue de sourdsLe paradoxe du moment tient à ce décalage. Au Royaume-Uni, le Brexit redevient une question politique parce que ses effets deviennent de plus en plus criants. Sur le continent, il reste traité comme un dossier utile mais de facto secondaire, que l’on aborde par fragments : défense, pêche, mobilité des jeunes, énergie, normes sanitaires, marchés carbone.Au Royaume-Uni, le Brexit redevient une question politique parce que ses effets deviennent de plus en plus criants. Sur le continent, il reste traité comme un dossier utile mais de facto secondaire, que l’on aborde par fragments : défense, pêche, mobilité des jeunes, énergie, normes sanitaires, marchés carbone.Ce décalage explique la nature du "reset" engagé depuis 2025. Le sommet UE-Royaume-Uni de mai 2025 a bien ouvert une nouvelle séquence : partenariat de sécurité et de défense, agenda de coopération renouvelé, discussions sur un régime de mobilité des jeunes, Erasmus, l’électricité, les produits agroalimentaires ou encore le Emissions trading system (ETS). Mais cette méthode dit aussi ses limites. Elle organise le rapprochement sans nommer son horizon. Elle additionne les points de contact sans définir le statut politique du Royaume-Uni dans l’ordre européen.Or le problème britannique ne peut plus être réduit à une simple question de fluidification administrative. Les travaux économiques récents confirment ce que le Trésor britannique avait déjà anticipé en 2016 : plus la relation avec l’Union est distante, plus le coût économique est élevé. La question n’est donc plus de savoir si le Brexit a eu un impact économique nettement négatif, mais quel type de relation peut désormais en limiter les effets sans rouvrir mécaniquement la question de l’adhésion, toujours interdite politiquement à l’exécutif britannique en l’état.Trois scénarios se dessinent.Le premier est celui du partenariat pragmatique. C’est la voie actuelle. Elle consiste à multiplier les accords sectoriels, sans modifier l’architecture générale issue du Brexit. Cette option a l’avantage de la faisabilité : elle permet d’avancer sur la défense, l’énergie, la coopération policière, la mobilité ou les normes agroalimentaires sans rouvrir le divorce de 2016. Toutefois, elle porte en elle une fragilité : à force de traiter les symptômes, elle laisse intacte la question du cadre.Le deuxième scénario serait celui d’un cercle européen élargi - vers un statut d’État associé. Le Royaume-Uni ne redeviendrait pas membre de l’Union, mais ne serait plus traité comme un État tiers parmi d’autres. Il pourrait être associé à certains biens publics européens (défense, énergie, recherche, industrie, infrastructures critiques) en contrepartie d’un alignement réglementaire et d’une contribution financière. Ce scénario aurait l’avantage de reconnaître une évidence stratégique : le Royaume-Uni est extérieur aux institutions européennes, mais partie prenante de nombreux sous espaces, de la sécurité intérieure à l’espace de sécurité, d’énergie, de recherche et de puissance du continent. Européen sans l’Union, en somme.Le troisième scénario est celui du retour. Il demeure politiquement plus lointain, pour ne pas dire incertain, mais n’est plus tout à fait théorique. Comme évoqué en début d’article, un semblant de majorité durable pointe. Une telle perspective poserait immédiatement trois questions. Le Royaume-Uni accepterait-il de revenir sans les opt-outs qui avaient marqué son ancienne appartenance à l’Union, par exemple en adoptant l'euro ? Ou encore de rejoindre l’espace Schengen, une question sensible pour l’Irlande quant à son opt-out dans le respect du Good Friday Agreement [le Cadre de Windsor adopté en 2023 pour compléter le le Protocole sur l'Irlande du Nord de 2016, facilite les échanges entre l’Irlande du Nord, partie intégrante du Royaume-Uni et hors UE, et la République d’Irlande, État membre] ? Les États membres accepteraient-ils de rouvrir la porte à Londres alors que plusieurs pays candidats qui attendent depuis des années montrent une volonté politique active pour le projet européen (comme l’Albanie, sans parler de l’Ukraine) ? Et surtout, que signifierait un retour britannique pour l’équilibre interne d’une Union déjà travaillée par l’élargissement, la guerre et la question de sa capacité à décider ?En toile de fond se trouve une interrogation rarement exprimée mais omniprésente depuis 2016 : quel précédent l'Union est-elle prête à créer ? Une relation trop généreuse avec Londres risquerait d’écorner l'un des principaux enseignements politiques tirés du Brexit : quitter l'Union a un coût. À l'inverse, une relation trop restrictive pourrait conduire l'Europe à se priver durablement de l'une des principales puissances militaires, diplomatiques et économiques du continent. La question britannique est donc aussi la nouvelle déclinaison d’une sempiternelle question de doctrine pour l’Union européenne : comment organiser la proximité avec un voisin qui demeure européen hors de l'Union, sans pour autant galvauder la valeur de l’adhésion ?C'est là que le paradoxe britannique prend toute sa dimension. Dans un environnement géopolitique et économique plus instable et menaçant, les deux rives de la Manche ont plus intérêt que jamais au rapprochement. Si l’union pré-Brexit n’est pas politiquement possible à court terme, l’urgence des défis nous oblige alors à trouver des solutions moins ambitieuses. Les leçons d’une asymétrie précaire Dix ans après le référendum, le Brexit n’est plus le même objet politique. Il n’est plus seulement le récit d’une sortie : il devient la question d’un après. Au Royaume-Uni, ce débat progresse sous la contrainte des faits, économiques et géopolitiques. Dans l’Union, il avance plus discrètement, par dossiers, sans doctrine d’ensemble.C’est cette asymétrie qui rend le moment précaire. Le Royaume-Uni redécouvre la nécessité européenne au moment où l’Union regarde ailleurs. Mais niLondres ni Bruxelles ne pourront durablement s’en tenir à une relation faite d’arrangements successifs. La question posée par le Brexit n’est plus seulement celle de la séparation. Elle est désormais celle de la forme politique que peut prendre, demain, l’interdépendance européenne sans l’adhésion.Copyright CARLOS JASSO / AFPImprimerPARTAGERcontenus associés 21/04/2026 [Débat] - 18 mois après le rapport Draghi : faut-il choisir entre Europe po... François Chimits Nicolas Leron