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18/02/2026
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Allemagne : vers une économie de guerre ?

Allemagne : vers une économie de guerre ?
 Benoît Claveranne
Auteur
Gérant de la banque franco-allemande ODDO BHF
 Alexandre Robinet-Borgomano
Auteur
Expert Associé - Allemagne

Kriegswirtschaft : économie de guerre. Un concept nouveau dans le débat public allemand. Peut-on appliquer ce terme à une Allemagne qui, malgré un tournant conséquent sur le plan budgétaire, ne consacre que 2,4 % de son PIB à la Défense ? Une armée pénalisée par des décennies de sous-investissements mais une base industrielle de Défense plus puissante qu’il n’y paraît : que retenir du modèle allemand ? Quels sont les impacts économiques de la volonté, affirmée par Friedrich Merz, de faire de la Bundeswehr la première armée conventionnelle d’Europe ? Comment les Länder cherchent-ils à utiliser la Défense pour renforcer leur potentiel économique à l’échelle régionale ?  Dans quelle mesure l'Allemagne parvient-elle à inscrire sa politique de Défense dans un cadre européen ?

"Wir brauchen so etwas wie eine Kriegswirtschaft in Deutschland". Dans une interview accordée à la Süddeutsche Zeitung, Clemens Fuest, influent président de l’Institut de recherche économique Ifo Munich, critique l’insuffisance des investissements allemands en matière de Défense et appelle à mobiliser davantage l’économie au service de l’effort de guerre : "Nous vivons avec la menace d’une guerre, c’est pourquoi nous avons besoin en Allemagne d’une économie qui s’apparente à une économie de guerre (Kriegswirtschaft)".

Kriegswirtschaft : l’utilisation de ce concept polémique, renvoyant aux années les plus sombres de l’histoire allemande, est peu commune en Allemagne. Dès mars 2025 pourtant, le Bavarois Manfred Weber, puissant président du Parti Populaire Européen, exhortait l’Europe à adopter une véritable "économie de guerre", en accélérant les procédures d’autorisation, le rythme de production d’armes et de munitions et en favorisant la reconversion de certaines industries civiles à des fins militaires. Depuis 2024, l’armée allemande (Bundeswehr) actualise régulièrement un document secret intitulé "Operationsplan Deutschland", qui prévoit notamment la mobilisation de certaines entreprises en cas de déclenchement d’un conflit armé. S’il demeure peu courant, le concept d’économie de guerre gagne désormais en visibilité.

On entend par "économie de guerre" la (re)structuration de l'économie d'un pays pour mobiliser ses ressources en direction de la guerre.

On entend par "économie de guerre" la (re)structuration de l'économie d'un pays pour mobiliser ses ressources en direction de la guerre. Cela comprend des mesures telles que l'économie planifiée, la régulation des prix, le rationnement et l'augmentation des dépenses publiques pour l'armée. Ainsi défini, pour Hubertus Bardt, le Directeur de l’Institut de l’économie allemande, "l’utilisation du concept d’économie de guerre dramatise de manière excessive la situation économique allemande".

Rien ne permet d’affirmer, à l’heure actuelle, que l’Allemagne s’apprêterait à entrer en économie de guerre. La part du produit intérieur brut (PIB) consacrée à la Défense atteint 2,4 % en 2025, bien loin derrière l’Ukraine (34 %) et la Russie (7,1 %) en situation de conflit, l’Arabie Saoudite (7,1 %) ou encore la Pologne (4,48 %). Pour autant, plusieurs évolutions importantes intervenues en Allemagne depuis le déclenchement de la Guerre en Ukraine justifient le développement d’une réflexion nouvelle sur ce sujet :

  • La volonté assumée par le gouvernement allemand de faire de la Bundeswehr la première armée conventionnelle d’Europe, se traduit par des investissements massifs dans le secteur de la Défense. Ces nouvelles enveloppes budgétaires entretiennent un "boom" de l’industrie d’armement, que symbolise, notamment, le succès de du fabricant de chars et de munitions Rheinmetall.

  • L’essor de l’industrie allemande de Défense offre de nouveaux débouchés à des secteurs industriels en crise, tels que l’automobile ou la sidérurgie. Il contribue, dans le même temps, au développement de secteurs d’avenir, tels que l’IA ou le spatial, contribuant ainsi à soutenir la croissance économique allemande. Comme l’affirme l’économiste Clemens Fuest dans son entretien à la Süddeutsche Zeitung : "Nous investissons dans l’armement pour assurer notre sécurité et pour éviter une guerre, pas pour modifier la conjoncture. Néanmoins, si des nouveaux produits et de nouvelles solutions sont développés dans le domaine militaire et possèdent des applications civiles intéressantes, cela peut avoir des effets positifs sur l’économie privée."

  • Le nouveau discours sur la Défense se traduit également par une remise en cause de l’ordolibéralisme allemand, principal fondement de la pensée économique allemande depuis la fin de la guerre, au profit d’une intervention publique accrue. La conversion du pays aux principes de politique industrielle tout comme le développement d’une programmation stratégique des participations de l’État fédéral témoignent ainsi d’un renouveau de la politique économique impulsé par les nécessités de la guerre.

"Le débat sur l’économie de guerre est un débat que nous devons mener en Allemagne ; pour des raisons historiques, nous avons trop longtemps entretenu une certaine distance sur ce sujet." affirme désormais Clemens Fuest. Face au retard à rattraper après des années de sous-investissement, à la nécessité de réduire la dépendance excessive de l’Allemagne vis-à-vis des États-Unis, et dans un contexte où la dissuasion nucléaire redevient clé, le débat allemand sur l’économie de guerre ne peut que s’inscrire dans un cadre européen.

Une hausse spectaculaire des budgets de Défense

Dans le premier discours de politique générale qu’il prononce en mai 2025, quelques jours à peine après son élection comme nouveau Chancelier d’Allemagne, Friedrich Merz annonce sa volonté de "faire de la Bundeswehr la première armée conventionnelle d’Europe" en mettant à sa disposition les moyens financiers dont elle a besoin.

Pour réaliser cette ambition, Friedrich Merz bénéficie, sur le plan budgétaire, de deux innovations majeures. La première est l’œuvre de son prédécesseur, le Chancelier social-démocrate Olaf Scholz, qui avait ouvert un cycle d’investissements militaires sans précédent lors de son discours historique sur la Zeitenwende, prononcé devant le Bundestag le 27 février 2022. L’élément central de son intervention réside dans la création d’un fonds spécial (Sondervermögen) de 100 milliards d’euros, qui permet à l’Allemagne d’acquérir rapidement les équipements indispensables pour équiper et moderniser une armée pénalisée par plusieurs décennies de sous-investissement.

Si le réarmement de l’Allemagne est encore jugé en 2024 comme "Too Little, Too Slow, Too Uncertain" par le Groupe d’étude sur la Zeitenwende du Conseil allemand des affaires étrangères (DGAP), la réalité de ses dépenses militaires n’en demeure pas moins impressionnante. En 2024, le pays a ainsi dépensé 88,5 milliards d’euros, ce qui représente une hausse de 28 % par rapport à l’année précédente, faisant de l’Allemagne et de la Russie les deux économies développées ayant accru le plus massivement leurs investissements militaires par rapport à l’année précédente.

La Russie et l’Allemagne ont massivement augmenté leurs dépenses militaires

Pays dont les dépenses militaires ont été plus importantes en 2024 (en milliards de dollars)

Pays dont les dépenses militaires ont été plus importantes en 2024 (en milliards de dollars)

Source : SIPRI

Le "Kiel Military Procurement Tracker", un rapport publié en juin 2025 par le think tank Bruegel et l’Institut de Kiel pour l’économie mondiale, suit avec précision les achats d’armements des principales puissances européennes. Ce rapport permet d’envisager la vitesse à laquelle le fonds spécial destiné à la Bundeswehr est réellement dépensé, ainsi que la nature et l’origine des équipements achetés. Le cas de l’Allemagne y est particulièrement bien documenté, dans la mesure où toute dépense militaire supérieure à 25 millions d’euros doit être approuvée par la commission du Budget du Bundestag. Il ressort de ce rapport plusieurs enseignements :

  • Entre janvier 2020 à avril 2025, le rapport recense pour l’Allemagne 213 commandes contenant 291 articles, pour un montant total de 170,5 milliards d'euros.

  • Jusqu'à 74 milliards d'euros de commandes ont été pris en charge par le fonds spécial pour la modernisation de la Bundeswehr. La majorité des commandes financées uniquement par le Sondervermögen concernent du matériel particulièrement coûteux, provenant principalement de fournisseurs extra-européens. Parmi ceux-ci figurent notamment les États-Unis, auprès desquels ont été commandés 35 chasseurs F-35 (8,3 milliards d'euros), 60 hélicoptères CH-47F Chinook (7 milliards d'euros) et 3 avions P-8A Poseidon (1,1 milliard d'euros). Un système de défense aérienne Arrow 3 et des missiles (4 milliards d'euros) ont aussi été achetés à Israël. L’industrie allemande d’armement reste néanmoins le premier bénéficiaire de ces commandes : selon une enquête de la télévision allemande ZDF, l’entreprise Rheinmetall aurait reçu, à elle seule, des commandes du Gouvernement s’élevant à hauteur de 42 milliards d’euros, s’imposant comme le principal bénéficiaire du nouveau paradigme sécuritaire allemand.

  • Une part importante des achats militaires allemands a uniquement servi à remplacer les engagements en matière d'armement envers l'Ukraine. L’Allemagne s’est en effet imposée comme le principal soutien de l’Ukraine en Europe. Fin 2025, le montant du soutien militaire accordé depuis le début du conflit par l’Allemagne à l’Ukraine s’élevait à plus de 19,6 milliards d’euros, contre 64,62 milliards pour les États-Unis, 13, 8 milliards provenant du Royaume-Uni et moins de 6 milliards de la France. Par conséquent, le rapport considère que l'augmentation des capacités allemandes est moins importante que ne le suggèrent les données relatives aux achats.

Sur le plan des stocks d’armes conventionnelles, le portrait de l’Allemagne en 2024 apparaît assez proche de ses principaux voisins européens.

Le discours d’Olaf Scholz sur la Zeitenwende représente un véritable tournant dans le rapport que l’Allemagne, traversée par un puissant courant pacifiste, entretient avec la question militaire. Quinze ans après la démission du Président fédéral Horst Köhler, coupable, à l’époque, d’avoir affirmé qu’une puissance comme l’Allemagne pouvait être amenée à intervenir militairement pour défendre ses intérêts, le Chancelier Olaf Scholz affirme sa volonté de renforcer la Bundeswehr pour la rendre capable de défendre le Continent.

Pour autant, les experts s’accordent à considérer que la mise en place d’un fonds spécial de 100 milliards d’euros n’aurait pu suffire à combler les lacunes de l’armée allemande. Le nouveau paradigme sécuritaire impulsé par Olaf Scholz serait resté anecdotique, s’il ne s’était accompagné d’une véritable révolution copernicienne dans le domaine des finances publiques.

Le nouveau paradigme sécuritaire impulsé par Olaf Scholz serait resté anecdotique, s’il ne s’était accompagné d’une véritable révolution copernicienne dans le domaine des finances publiques.

Au lendemain des élections fédérales de 2025, et avant même son accession à la Chancellerie, Friedrich Merz s’allie aux Sociaux-démocrates et aux Verts pour faire passer en force une réforme du frein à l’endettement (Schuldenbremse), inscrit depuis 2009 dans la Constitution. Adoptée en mars 2025, cette réforme prévoit notamment que les dépenses de Défense et de Sécurité ne seront plus soumises au frein à l’endettement, au-delà de 1 % du PIB. Cela concerne les dépenses dévolues à la Bundeswehr, mais également à la protection civile, au renseignement, à la protection des systèmes informatiques et au soutien aux pays subissant une agression en violation du droit international, tels que l’Ukraine.

Conséquence de cette révolution : en 2025, le budget allemand de la Défense atteint 62,3 milliards d’euros, auxquels s’ajoutent 24 milliards issus du Sondervermögen, soit un effort total d’environ 86 milliards d’euros, représentant 2,4 % du PIB. Bénéficiant de la réforme du frein à l’endettement qui prévoit que les dépenses de Défense ne sont plus prises en compte au-delà de 1 % du PIB, le Gouvernement n’a plus besoin d’utiliser le recours à des fonds spéciaux. Les projections gouvernementales prévoient ainsi 93,35 milliards en 2027, 136,48 milliards en 2028 et 153 milliards d’euros de dépenses de défense en 2029, avec un objectif implicite d’atteindre 3 à 3,5 % du PIB à l’horizon 2030. L’Allemagne dispose désormais des marges de manœuvre constitutionnelles et budgétaires nécessaires pour constituer la première armée conventionnelle d’Europe.

Le boom de l’industrie allemande d’armement

Bien qu’une part significative des dépenses supportée par le fonds spécial pour la Bundeswehr ait servi à alimenter l’achat de matériel américain ou israélien, la base industrielle et technologique de Défense (BITD) allemande bénéficie pleinement du nouveau paradigme sécuritaire européen et en particulier des achats d’armement décidés par le gouvernement allemand.

La puissance cachée de la BITD allemande contraste, en effet, avec la faiblesse apparente des équipements de la Bundeswehr. Essentiellement tournée vers l’export, l’industrie allemande de Défense a construit son succès dans l’ombre, en ne bénéficiant que d’un soutien limité de la part des pouvoirs publics, contrainte de composer avec un contrôle fédéral des exportations d’armement particulièrement contraignant.

Pour prendre la mesure de ce paradoxe, il convient de se rappeler d’une part qu’en 2013, l’ancien Chancelier Helmut Schmidt appelait dans Die Zeit à stopper, purement et simplement, les exportations d’armes d’une Allemagne devenue le 3e exportateur mondial, et d’autre part que quelques mois avant l’agression russe en Ukraine, le contrat de coalition signé par les Verts, les Sociaux-démocrates et les Libéraux, prévoyait de renforcer drastiquement la limitation des exportations d’armes.

Longtemps considérée comme secondaires et encombrants, les industriels de défense redeviennent au lendemain de ce discours des acteurs économiques de premier plan, reçus à la Chancellerie et dans les médias.

Le discours d’Olaf Scholz sur la Zeitenwende, qui acte le réarmement de la Bundeswehr, représente ainsi un tournant essentiel dans le rapport que les pouvoirs publics et l’opinion allemande entretiennent avec I’industrie de défense. Longtemps considérée comme secondaires et encombrants, les industriels de défense redeviennent au lendemain de ce discours des acteurs économiques de premier plan, reçus à la Chancellerie et dans les médias, à l’instar de l’ancienne CEO de Renk, Susanne Wiegand, ou du tempétueux CEO de Rheinmetall, Armin Papperger, qualifié par The Economist de "Lord of War".

Longtemps occultées, les forces de l’industrie allemande de Défense gagnent désormais en légitimité. Dans un article intitulé "A Zeitenwende for Germany’s Defense Industry" Sophia Besch, chercheuse à la Fondation Carnegie pour la paix internationale, rappelle qu’en 2020, l'industrie allemande de la défense employait 55 500 salariés hautement qualifiés, et jusqu'à 135 000 personnes en incluant les fournisseurs et les prestataires de services. La base industrielle allemande de défense comprend également près 1 350 entreprises de taille moyenne, chacune comptant jusqu'à 1 000 employés et réalisant un chiffre d'affaires annuel pouvant atteindre 300 millions d'euros, qui sont souvent des fournisseurs d'autres fabricants européens.

Quatre entreprises allemandes figurent par ailleurs dans la liste des 100 plus grandes entreprises d’armements établie par le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) : Rheinmetall (20e place), le plus grand fabricant allemand de chars, de véhicules de combat, de munitions et d'artillerie ; le groupe d'électronique de défense Huensoldt (61e place) ; ThyssenKrupp Marine Système (62e place), principalement reconnu pour ses sous-marins ; et le fournisseur de systèmes de défense aérienne Diehl Group (80e place). Les entreprises Airbus Industrie, MBDA (leader européen dans conception de missiles) et KNDS (leader européen de la défense terrestre), trois entreprises intra-européennes à participation allemande, figurent également sur cette liste.

La montée en puissance de l’industrie allemande de défense, qu’illustre bien l’augmentation spectaculaire de la valorisation boursière de Rheinmetall, dépasse de façon significative celle de ses concurrents européens. Selon les derniers chiffres du SIPRI publiés en décembre 2025, les quatre principales entreprises allemandes de Défense - Rheinmetall, Diehl, ThyssenKrupp Marine Systems et Hensoldt - ont augmenté leurs revenus issus des ventes des armes de 36 %, pour atteindre 14,9 milliards de dollars (12,9 milliards d'euros), alors que la hausse moyenne des entreprises de défense européennes se situe autour de 13 %.

Si les acteurs traditionnels de la défense bénéficient des nouvelles commandes du gouvernement allemand, le nouveau paradigme sécuritaire bénéficie également à la création de start-up allemandes spécialisées dans la production de drones.

Si les acteurs traditionnels de la défense bénéficient des nouvelles commandes du gouvernement allemand, le nouveau paradigme sécuritaire bénéficie également à la création de start-up allemandes spécialisées dans la production de drones. Pour Ulrike Franke, chercheuse au Conseil européen pour les relations internationales, "l’évolution du débat sur l’utilisation des drones armés cristallise aujourd’hui les enjeux liés aux discussions sur l’économie de guerre". En quelques années en effet, un véritable écosystème de start-up a vu le jour en Allemagne, soutenu par d’importants investissements par capital-risque, porté, notamment, par le succès de l’entreprise Helsing.

Fondée en 2021 à Munich, cette entreprise européenne, qui développe des drones de combat, des systèmes de surveillance sous-marine et des logiciels d'intelligence artificielle destinés à améliorer les systèmes d'armes, est aujourd’hui valorisée à hauteur de 12 milliards d’euros. Dans son sillage, plusieurs entreprises productrices de drones, telles que Quantum Systems ou STARK, forment aujourd’hui les piliers d’une "German Defense Tech" en pleine croissance. En décembre 2025, l’Allemand Quantum Systems et l’entreprise ukrainienne de Défense Frontline Robotics ont annoncé le lancement de la première coproduction de drones ukrainiens en Europe dans le cadre d'une nouvelle initiative gouvernementale germano-ukrainienne.

Technologies de défense : top 100 des Start-ups allemandes

Technologies de défense : top 100 des Start-ups allemandes

Source : Dealroom, own research

À l’instar de Munich, qui entend s’imposer comme la capitale de l’innovation dans les domaines de la défense et du spatial, on observe une volonté des différents Länder d’utiliser la défense comme un levier de promotion économique régionale. Ainsi, le Bade-Wurtemberg veut devenir le "leader de la recherche militaire" et prévoit de créer un "campus d'innovation pour la sécurité et la défense". La Bavière insiste sur son rôle de site de défense de premier plan et mise sur des plateformes de mise en réseau, telles que le " Technologie-hub" et le "Defense Lab", pour la technologie de drones. La Rhénanie-du-Nord-Westphalie développe quant à elle son cluster d'armement avec l'agence de réseau "DEFENCE.NRW". Cette politique de pôles de compétitivité met l’accent sur l'intégration systématique des centres de recherche et des petites et moyennes entreprises présentes sur l’ensemble du territoire allemand. 

L’analyse de ces différentes stratégies révèle l’écart entre les Länder ayant une longue tradition militaire et ceux qui cherchent encore leur place dans la nouvelle "économie de guerre".

Une opportunité pour l’économie ?

L’essor de l’industrie d’armement ne bénéficie pas de manière homogène à l’ensemble du territoire. Les pôles de compétitivité spécialisés dans la défense sont presque tous situés dans les régions les plus riches et les plus industrialisées de l’Ouest du pays. Pour autant, la nécessité pour l’industrie allemande de défense de monter en cadence représente une opportunité incontestable pour certaines régions et pour certains secteurs en crise, à commencer par l’automobile et la sidérurgie

Dans l’étude Plus de Défense avec moins d’USA de l’Institut de l’économie allemande, les économiste Klaus Heiner Rohl et Hubertus Bardt analysent les principaux défis que doit aujourd’hui affronter l’industrie de Défense allemande, sommée à la fois de faire face à la menace russe, de combler des décennies de sous-investissement et de réduire sa dépendance technologique et matérielle vis-à-vis des États-Unis. Les deux chercheurs affirment ainsi qu’"avec une augmentation des dépenses de défense à 3 % du PIB, voire plus, la production d’armement pourrait passer d’un stade de fabrication quasi artisanale à une production en série, ce qui permettrait incontestablement de réduire les coûts par unité. L'autorisation et la construction de nouvelles usines pour la production d'armement sont toutefois longues et coûteuses. L'intégration des capacités industrielles sous-utilisées des secteurs civils dans la production d'équipements de défense devient donc une priorité".

Cette intégration est en passe de devenir une réalité. Rheinmetall a ainsi annoncé que des usines de sa division équipementiers automobiles participeraient à des projets pour le secteur militaire, et envisage très sérieusement de reprendre l’usine Volkswagen d’Osnabrück en Basse Saxe, pour la réorienter vers la production de chars. Dans l’est de l’Allemagne, KNDS, le constructeur de chars, a quant à lui racheté à ALSTOM l'usine de wagons de Görlitz, qui était sur le point de fermer. Si la reconversion d’une chaîne de montage automobile vers la production de chars d’assauts apparaît à la fois symbolique et coûteuse, les équipementiers automobile, situés en amont de la chaîne de valeur, ont quant à eux déjà initié cette transition. Klaus Rosenfeld, à la tête de Schaeffler Group, l’un des plus grands équipementiers automobiles, affirme ainsi que l’ensemble du secteur réfléchit actuellement à sa reconversion vers la Défense : pour lui, "la question n’est pas si nous devons le faire, mais comment".

Outre l’automobile, l’autre secteur susceptible de bénéficier le plus directement de l’essor de l’industrie de défense est la sidérurgie.

Outre l’automobile, l’autre secteur susceptible de bénéficier le plus directement de l’essor de l’industrie de défense est la sidérurgie. Contraint d’investir massivement dans sa décarbonation, confronté à une hausse dramatique des prix de l’énergie depuis le début de la guerre et menacé par la concurrence agressive de l’Inde et de la Chine, le secteur allemand de l’acier lutte depuis plusieurs années pour sa survie. Aujourd’hui, la nécessité de renforcer l’autonomie stratégique de l’Europe en sécurisant les chaînes d’approvisionnement de l’industrie de défense alimente un nouveau débat sur une possible entrée de l’État dans le capital des grandes aciéries

Les experts économiques reconnaissent toutefois de façon unanime que le potentiel économique des investissements dans la défense reste limité :

  • Le poids de cette industrie est aujourd’hui sans commune mesure avec celui de l’automobile, de la chimie ou des machines-outils : d’après les chiffres fournis par le ministère allemand de l’Économie (BMWK), l'industrie allemande de la Sécurité et de la Défense génère un chiffre d'affaires annuel de plus de 47 milliards d'euros. Si l'on tient compte des effets économiques indirects, l'importance totale de cette industrie s'élève à 83 milliards d'euros, soit… 1,3 % de la valeur totale de la production industrielle en Allemagne.

  • Le multiplicateur d’investissement appliqué aux dépenses de Défense apparaît quant à lui réduit. Dans une étude publiée en juin 2025 par la prestigieuse Université de Mannheim, les économistes Tom Krebs et Patrick Kaczmarczyk affirment ainsi que "Le multiplicateur budgétaire, qui mesure l'augmentation du PIB qu'entraîne une dépense publique supplémentaire, est au maximum de 0,5 pour les dépenses militaires en Allemagne", un chiffre assez proche de celui avancé par le conseil des sages économiques allemands (0,4 %) et très largement inférieur au multiplicateur attribué aux dépenses d’infrastructures ou d’éducation.

Tout en reconnaissant le potentiel limité du réarmement de l’Allemagne pour relancer une économie en berne, le Handelsblatt Research Institute évoque, dans une importante étude publiée en janvier 2026, l’importance pour l’avenir de l’économie allemande des financements accordés par le gouvernement aux secteurs du Spatial et de la Cybersécurité, compte tenu des applications civiles qui peuvent immédiatement en résulter. En septembre 2025, le ministre de la Défense Boris Pistorius annonçait précisément lors du sommet spatial de la Fédération de l’industrie allemande (BDI) la volonté de l’Allemagne d’investir 35 milliards d’euros d’ici 2030 pour construire une nouvelle architecture de sécurité fondée sur la cybersécurité et les constellations.

Une profonde rupture doctrinale

Le réarmement allemand marque pour l’Allemagne une rupture doctrinale profonde, marquée par le recours à l’endettement, l’intervention étatique et une proximité nouvelle entre l’État et les industriels de Défense. La base industrielle et technologique de Défense, qui connaît actuellement un développement sans précédent, bénéficie pleinement de la marge de manœuvre budgétaire dont dispose le gouvernement allemand. Ce dernier semble vouloir appliquer au renforcement des capacités militaires de l’Allemagne le principe du "quoi qu’il en coûte".

Le réarmement allemand marque pour l’Allemagne une rupture doctrinale profonde, marquée par le recours à l’endettement, l’intervention étatique et une proximité nouvelle entre l’État et les industriels de Défense.

Si l’argent, pour un temps, semble ne plus être un problème, d’autres enjeux se posent à l’industrie allemande de défense pour lui permettre de passer en "économie de guerre". Le premier a trait aux hommes et aux femmes et à la nécessité de recruter une main d’œuvre qualifiée, dans un secteur qui semblait jusqu’ici appartenir au passé. Le second est lié au temps, et à la nécessité de monter rapidement en cadence pour constituer des stocks et préparer l’armée allemande à une possible agression russe sur le sol européen avant 2030. Le troisième concerne les États-Unis, et la nécessité de réduire la dépendance de l’Allemagne vis-à-vis d’un partenaire qui ne se comporte plus comme un allié.

Coordonner les efforts de Défense des différents États membres apparaît aujourd’hui comme une priorité pour permettre à l’Europe d’affirmer sa souveraineté. Alors que la Commission européenne a présenté en mars 2024 sa stratégie pour renforcer l'industrie de Défense européenne, prévoyant notamment que 40 % des équipements devraient être achetés en commun par les États membres, et 50 % devraient être fabriqués en Europe, l’Allemagne, tiraillée entre ses penchants transatlantiques et la tentation du "Germany First", peine dans les faits à inscrire son réarmement dans un cadre européen.

Lors du discours qu’il a prononcé en ouverture de la dernière Conférence de sécurité de Munich, le Chancelier Friedrich Merz a également partagé sa conviction sur la nécessité de renforcer la souveraineté européenne.

Lors du discours qu’il a prononcé en ouverture de la dernière Conférence de sécurité de Munich, le Chancelier Friedrich Merz, tout en rappelant sa volonté de faire de la Bundeswehr la première armée conventionnelle d’Europe, a également partagé sa conviction sur la nécessité de renforcer la souveraineté européenne : "La politique des grandes puissances en Europe n’est pas une option pour l’Allemagne. Un leadership fondé sur le partenariat, oui. Des fantasmes hégémoniques, Non." Les questions soulevées par le nouveau débat sur "l’économie de guerre" apparaissent comme le reflet d’une ambivalence persistante entre responsabilité stratégique et retenue historique. Une ambivalence inséparable de l’Allemagne moderne.

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