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Xi Jinping face au coronavirus

BLOG - 12 Février 2020

"Il devrait y avoir plus d’une voix dans une société saine". Ce propos de Li Wenliang, le médecin de Wuhan dont la mort a déchaîné dans la nuit du 7 février une tempête sur les réseaux sociaux chinois, a fait la une du site international de Caixin (mais non celui du site chinois), le média le plus en pointe dans l’information sur l’épidémie. Les internautes auraient cliqué 1,5 milliard de fois en 24 heures sur son nom. Un hashtag, "je veux la liberté d’expression", aurait fait l’objet de trois millions de clicks avant de disparaître. Le 11 février, un autre hashtag dénonçant la propagande qui incite les personnes âgées à faire don de leur retraite a été vu 60 millions de fois. L’expression "ce monsieur" (nageren), périphrase désignant Xi Jinping, a dû être bannie de la toile. À nouveau, des intellectuels signent des pétitions pour la liberté d’expression.

La Chine n’est plus celle de l’époque du sang contaminé ou du SRAS. Toute la population utilise les réseaux sociaux, et plus encore en situation de confinement volontaire ou imposé pour une partie d’entre elle. Le contrôle de ces médias fait face à un dilemme : il est difficile d’enrayer un raz de marée à moins de fermer l’internet. C’est une mesure techniquement possible et déjà appliquée au Xinjiang, mais qui s’apparenterait à un état de siège à l’échelle nationale dans les circonstances présentes. La fermeture sélective des comptes – une vraie mort sociale dans la Chine d’aujourd’hui – ne peut être étendue au-delà d’un certain point.

Le régime va donc devoir se faire provisoirement à un rapport de force modifié entre l’appareil et l’opinion publique, qui existe à nouveau de façon visible. Mais les observateurs feraient bien de ne pas en tirer des conclusions hâtives sur la perte du mandat du ciel ou sur une mise en cause ouverte de Xi.

Quand a-t-on su ?

La vérité – qu’à vrai dire nous ignorons tous ! – est sans doute plus contrastée. Le retard pris par les autorités centrales pour réagir aux informations provenues de Wuhan est patent. La meilleure enquête – de source chinoise – à ce jour est celle que China Change a traduite. À ce retard s’ajoute l’impéritie de l’action locale : un banquet de 40 000 personnes dans le centre de Wuhan le 18 janvier, célébré dans la presse locale, restera dans les annales. La structure du système de santé chinois - des hôpitaux et des dispensaires plutôt que des généralistes dispersés - ne favorisait pas la prévention de la contagion, bien au contraire. La transmission d’humain à humain, évidente dès les premiers jours de janvier à partir du cas des médecins, et antérieure pour d’autres patients, n’a été reconnue que le 20 janvier : l’OMS, et derrière lui des gouvernements étrangers peu curieux, ont d’ailleurs choisi de croire à la lettre ce qui était une dissimulation. Dans la montée des festivités du Nouvel An, la propagande habituelle sur le "dirigeant du peuple" ne s’était pas interrompue.

Qu’il s’agisse d’un réflexe de sycophantes ou d’une sous-estimation, celui qui est le commandant en chef et qui a enterré l’expression de "direction collective" en porte évidemment la responsabilité.

Mais entre le 20 et le 23, Xi Jinping a opéré un tournant à 180 degrés. Il a déclenché des mesures sans précédent, tout en se mettant à l’abri, au propre comme au figuré. Une vidéo du Comité permanent du Bureau politique chinois montre les sept dirigeants en train de parler, et non dans une posture d’écoute du premier d’entre eux : subitement, l’apparence d’une direction collective resurgissait. Presque absent de la scène publique, Xi Jinping a déclenché une mobilisation générale et des mesures radicales pour enrayer l’épidémie, et lui a même donné le nom de "guerre du peuple" contre "le diable". Mais sa première visite publique, le 11 février, se veut empreinte d’écoute, de modestie et du principe de précaution: ne pas se serrer les mains, faire prendre sa température. 

La transmission d’humain à humain, évidente dès les premiers jours de janvier à partir du cas des médecins, et antérieure pour d’autres patients, n’a été reconnue que le 20 janvier.

Dans la forme, c’est bien une mobilisation totalitaire, dont le ton n’est pas si éloigné des consignes de Xi Jinping de 2014 sur le Xinjiang. L’apogée est atteinte dans le Hubei, où le confinement forcé de toute personne atteinte de symptômes, même légers, a été ordonnée "sans délai".

Les limites du pouvoir

Posons une simple question : s’il fallait fournir des masques efficaces à un tiers de la population française, à renouveler tous les jours, et des scanners thermiques, thermomètres rapides, tests, combinaisons en très grand nombre, les aurait-on ?

Confessons pourtant notre gêne. Pour s’être voulu "le président de tout", Xi est-il pour autant responsable de tout ? Ce nouveau virus a des effets mal connus : le potentiel de diffusion semble varier, les estimations de la mortalité diffèrent, il peut s’implanter sans symptômes, les tests de détection s’avèrent insuffisamment fiables. Les pénuries d’équipement prophylactique auraient lieu n’importe où, compte tenu de l’ampleur de l’épidémie et de son impact sur les individus. Le Hubei est presqu’aussi peuplé que la France, sa surface utile est très concentrée. Posons une simple question : s’il fallait fournir des masques efficaces à un tiers de la population française, à renouveler tous les jours, et des scanners thermiques, thermomètres rapides, tests, combinaisons en très grand nombre, les aurait-on ?

Il est difficile d’incriminer les autorités pour avoir tardé à déclencher les mesures d’isolement et en même temps de contester l’utilité de ces mesures. Bien sûr, les trous dans la raquette apparaissent. Mais quel autre système de santé et de défense civile aurait fait mieux, à l’échelle de la crise ? La lutte officielle contre l’épidémie a un allié important : la population, qui, dans les villes semble littéralement anticiper par précaution les mesures de confinement, et dans les campagnes retrouve des réflexes ancestraux de blocus local. Y voir la seule marque d’un pouvoir totalitaire est une erreur. C’est si vrai que depuis le 2 février, Xi Jinping lui-même change de tonalité et met en garde contre les réactions "excessives", et contre les risques pour l’économie chinoise. A-t-il ou non des informations fiables sur un éventuel pic de l’épidémie – et sur une dangerosité en baisse – ou bien lutte-t-il simplement sur deux fronts ? L’intégration internationale de l’économie chinoise – elle aussi bien plus importante qu’en 2003 – rend plus grave une interruption temporaire des échanges humains et de flux commerciaux. C’est pourquoi la diplomatie chinoise s’emploie par exemple à obtenir la reprise des vols internationaux, tandis que les grandes entreprises digitales persistent à venir à la conférence internationale de Barcelone, provoquant l’exode de leurs homologues étrangers de cette réunion.

L’autoritarisme résilient mais non triomphant

En l’absence de certitudes sur la direction et la durée de l’épidémie, tentons une conclusion provisoire : les effets néfastes d’un système autoritaire sont concentrés sur sa première phase. Même ainsi, il n’est pas sûr qu’entre début décembre et le 5 janvier – date du séquençage du génome – d’autres autorités auraient su prendre les mesures radicales de prévention qui sont rétrospectivement jugées nécessaires. La phase cruciale fut celle entre le 5 et le 20 janvier, quand des informations plus précises sont remontées. Ces 15 jours sont aussi ceux du déclenchement de la grande migration du Nouvel An, et le retard a donc eu des conséquences immenses. À partir du 23 janvier, les capacités de mobilisation du système apparaissent par contre au premier plan, y compris la limitation des déplacements et la reconversion d’usines vers la fabrication de masques et autres équipements. Si l’épidémie est enrayée, cela apparaîtra comme une mobilisation réussie.

Dans un second temps, des comptes seront soldés. Nul doute, les cadres locaux sont tout désignés. Il se peut qu’un mouvement social demande aussi un bilan réel des victimes de l’épidémie, comme c’est déjà le cas pour les médecins. à l’échelle nationale, plutôt qu’une offensive en règle contre Xi Jinping, ce sont peut-être les manifestations massives et ouvertes par les internautes chinois de leur scepticisme ou de leur colère qui peuvent laisser des traces. Mais des protestations virtuelles ne font pas un mouvement physique ou une organisation structurée. Le triomphalisme de l’ère Xi Jinping est ébranlé, le monopole du pouvoir reste intact.

 

Copyright : Philip FONG / AFP

 

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