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Vu d'Helsinki : l'Europe et le développement de la technologie

BLOG - 18 Octobre 2019

La transformation numérique de l’industrie et de la société européennes nécessite que les institutions européennes investissent massivement dans la recherche et le développement, faute de quoi les citoyens européens dépenderont de manière croissante de services étrangers. Après le Digital Excellence Forum et l’ICT Proposers’ Day organisés par la Commission européenne les 19 et 20 septembre, Théophile Lenoir, chargé d’études sur les questions numériques à l'Institut Montaigne, nous partage ses réflexions sur ces enjeux et le développement des politiques publiques en matière de technologies.

Pour les décideurs politiques travaillant dans le domaine des technologies, l'Europe, c’est l'avenir. Les entreprises étrangères de services numériques sont tout simplement trop grandes pour que les acteurs nationaux européens puissent rivaliser seuls à l'échelle internationale. La solution ne réside pas seulement dans la taille du marché européen - bien qu’il offre aux entreprises 510 millions de consommateurs potentiels. L’échelon européen donne surtout accès au financement et aux talents : l'accès à un grand marché, aux meilleurs profils et aux investissements sont à ce titre les leviers sur lesquels la Commission européenne mise pour créer des alternatives aux services technologiques étrangers.
 
Ces alternatives sont essentielles : comme l'a mentionné l'ancienne députée européenne Marietje Schaake dans une interview pour Altinget, les enjeux sont dans de nombreux cas trop importants pour que l’Europe s’en remette uniquement à des acteurs étrangers pour effectuer des services de base tels que le transport ou le traitement des données. Il est donc vital d'encourager le développement des technologies européennes, non pas parce que l'innovation nous rend la vie plus facile (en répondant plus rapidement à nos besoins), mais parce qu’elle influence directement la géopolitique (en jouant sur le pouvoir économique et l'accès à l'information).

Quels sont les enjeux ?

Le problème de la technologie est qu'elle véhicule et accentue des valeurs qui ont un impact sur notre mode de vie. Globalement, l’enjeu est de développer des technologies qui diffusent des messages dans lesquels nous, Européens, nous reconnaissons. En Europe, nous craignons que la technologie transmette des valeurs qui ne respectent pas les droits de l’Homme les plus fondamentaux. Dans le domaine de l'intelligence artificielle (IA) et de l'éthique par exemple, définir les utilisations de l'IA qui sont acceptables et celles qui ne le sont pas a fait récemment l'objet de débats animés : jusqu'à présent, nous trouvons inacceptable la reconnaissance faciale mise au service de la surveillance de masse, de même pour les décisions automatisées injustes et discriminatoires.
 

L’enjeu est de développer des technologies qui diffusent des messages dans lesquels nous, Européens, nous reconnaissons. En Europe, nous craignons que la technologie transmette des valeurs qui ne respectent pas les droits de l’Homme les plus fondamentaux.

Sur la scène mondiale, l'Europe a joué un rôle dans le façonnement de la technologie à travers la législation, la plus célèbre de ces dernières années étant le Règlement général sur la protection des données (RGPD). La législation est un moyen efficace de faire entendre sa voix et l'Institut Montaigne attend avec impatience de découvrir l'agenda législatif détaillé de la Commission européenne pour la stratégie numérique de l'Europe. Cependant, la principale raison pour laquelle la législation européenne a eu un impact sur les règles mondiales est que le marché européen, qui concentre des consommateurs riches, est très précieux pour les entreprises étrangères. Toutefois, à long terme, si l'Europe ne crée pas de valeur ajoutée et ne parvient pas à enrichir les nations qui la composent, les acteurs étrangers détourneront peut-être leur regard de son marché. L'Europe deviendrait ainsi le consommateur de services de base qui échapperaient à son pouvoir, que ce soit en termes de certification, de sécurité ou de négociation tarifaire.

Il s'agit donc de trouver d'autres leviers que la législation pour influencer le développement des technologies. Si la compétitivité ne fait pas tout (heureusement, tout dans le monde n'est pas qu’une question de chiffres et de parts de marché), dans le domaine des technologies, elle a de grandes conséquences. En effet, la diffusion de technologies innovantes est avant tout une question de compétitivité : le meilleur produit au prix le plus bas se diffusera plus rapidement qu’un produit plus cher ou de moindre qualité. Et en fin de compte, une technologie qui se diffuse (aussi bien chez les utilisateurs individuels que dans les entreprises) est une technologie qui a de l’influence. Afin de devenir des influenceurs et de diffuser les messages qui nous correspondent, nous devons trouver des moyens de rendre nos produits compétitifs, de sorte que nous puissions concevoir nous-mêmes les technologies qui créeront de la valeur et qui influenceront le développement de la technologie.

Rendre l'Europe compétitive : investir dans la recherche et le déploiement

Une première option serait de réduire le coût de l’innovation et de sa diffusion, coût qui pèse sur les acteurs privés. Que fait la Commission européenne pour atteindre cet objectif ? Ses programmes visant à encourager l'innovation et l'adoption des technologies ont été présentés par Khalil Rouhana, directeur général adjoint à la Direction générale des réseaux de communication, du contenu et des technologies de la Commission européenne, lors du Digital Excellence Forum. Ces programmes mettent l'accent sur la recherche et l'innovation d'une part, et sur le déploiement de la technologie d'autre part.

Premièrement, un vaste programme d'investissement dans la recherche et l'innovation, Horizon Europe, succèdera bientôt au programme Horizon 2020. Au total, 100 milliards d'euros seront mis à disposition au cours des années 2021-2027 pour favoriser l'émergence d’innnovations technologiques. Deuxièmement, le programme Digital Europe se concentre sur la construction d'infrastructures numériques et sur la facilitation du déploiement de technologies en Europe (5G, intelligence artificielle, etc.) pour la même période 2021-2027. Ce programme d'investissement de 9,2 milliards d'euros sera divisé en cinq domaines : 2,7 milliards d'euros seront destinés aux superordinateurs, 2,5 milliards d'euros à l’IA, 2 milliards d'euros à la cybersécurité, 700 millions d'euros au renforcement des compétences numériques et enfin 1,3 milliard d'euros pour assurer la large utilisation des technologies numériques dans l'économie et la société.

Ces chiffres impressionnants doivent cependant être comparés aux investissements réalisés par les acteurs étrangers. Une étude de PwC montre qu'en 2018, l’entreprise Amazon à elle seule a investi 22,6 milliards de dollars en recherche et développement ; et l’entreprise américaine Alphabet, qui regroupe des sociétés précédemment détenues par Google, 16,2 milliards. Néanmoins, les montants investis par ces sociétés ne doivent pas dévaloriser les efforts de la Commission européenne : à ce stade, il est important de souligner certaines de ses avancées. À titre d'exemple, dans le domaine des superordinateurs, l'objectif de l'Entreprise européenne commune de calcul haute performance (European High-Performance Computing Joint Undertaking) est de développer des ordinateurs exascale haut de gamme (ordinateurs pouvant exécuter un milliard de milliard - 1018 - de calculs par seconde). Dans cette perspective de long terme, trois centres en Europe (Barcelone, Bologne et Kajaani) ont été sélectionnés pour accueillir trois superordinateurs, d'une capacité de 150 à 200 petaFLOPS (1015 opérations par seconde). En cohérence avec la stratégie générale du programme Digital Europe, l'objectif à partir de 2021 sera de mettre cette puissance de calcul à la disposition de projets indépendants..

La nécessité d’efforts publics renforcés

Par conséquent, les réalisations de la Commission européenne doivent être saluées, tout en gardant à l'esprit que ces efforts, tant en termes de financement que de création de réseaux, doivent se poursuivre et s'intensifier dans un avenir proche. Le livre de Margaret O'Mara, The Code : Silicon Valley and the Remaking of America nous rappelle le rôle du gouvernement américain dans la promotion de l'innovation et de l'entrepreneuriat au début des années 1960. Par exemple, le Small Business Investment Act de 1958 a donné la possibilité à toutes les entreprises enregistrées sous le statut de Small Business Investment Company (SBIC) d'accéder à de larges montants de financement : pour chaque dollar investi, le gouvernement américain en apporterait trois en prêts de long terme. Bien que le programme ait été interrompu peu de temps après (il était trop coûteux), il montre l'état d'esprit qui a influencé la politique industrielle dans les premiers temps de l'industrie technologique contemporaine et jette les bases de l'émergence d'une économie de l'innovation dynamique. Aujourd'hui, nous trouvons des méthodes similaires en Europe (dans des proportions différentes) : pensons par exemple à l'initiative QuantERA, réseau de 31 organisations issues de 26 pays, soutenant des projets de recherche internationaux dans le domaine des Technologies Quantum (QT). Pour financer ce projet, la Commission européenne investit un tiers des montants versés par les participants individuels.

Les Etats doivent jouer le rôle d'entreprises privées

Des dépenses publiques importantes sont aujourd’hui nécessaires. Les entreprises européennes n'ayant pas connu la révolution des technologies de l'information et de la communication (TIC), l'Europe ne dispose pas d'acteurs privés capables d'investir massivement dans la recherche de pointe comme l'intelligence artificielle ou l'informatique quantique. Comme mentionné précédemment, ces technologies émergentes peuvent avoir des répercussions profondes sur la façon dont l'information est traitée et, par conséquent, sur la sécurité d'un pays. Dans le cas de l'informatique quantique, s'assurer de l'existence de ces technologies au sein de l'Union européenne est une question de sécurité nationale : l'informatique quantique sera nécessaire pour protéger les informations qui concernent les citoyens européens (militaires, dans secteur énergétique, l’économie, etc.).

Plus généralement, le rôle des pouvoirs publics est d'empêcher les citoyens européens d'être dans une situation de dépendance vis-à-vis d'acteurs étrangers (la capacité de Huawei à couper la communication dans les lieux utilisant leurs logiciels et antennes a récemment été mentionnée dans certains pays pour justifier le blocage du fournisseur de matériel). La Commission européenne et les États membres ont donc un rôle important à jouer pour montrer la voie et encourager les investissements.

La Commission européenne et les États membres ont donc un rôle important à jouer pour montrer la voie et encourager les investissements.

Les discussions avec des entrepreneurs qui font l’innovation et des chercheurs européens aident à contextualiser la position des technologies européennes par rapport aux États-Unis et à la Chine. Dans l'ensemble, il est difficile d'avoir une évaluation objective de la position européenne dans le domaine technologique, en partie parce que les entreprises chinoises et américaines ont des armées de responsables des relations publiques qui façonnent le discours sur leurs avancées, la qualité de leurs services ou encore la bonté de leurs intentions. La 5G est ici un bon exemple. Si le futur réseau est déjà disponible dans certaines villes américaines, les promesses de faible latence et de fiabilité accrue ne sont pas encore standardisées. Cela signifie que personne n'a encore commencé à utiliser la 5G à son plein potentiel, même si des acteurs américains ont affirmé l’avoir rendue accessible. S'il est difficile de nier que l’Europe est en retard, peut être qu’elle n'est pas aussi loin dans les classements qu’on nous le fait croire.

 

Copyright : Digital Excellence Forum - ICT Proposers Day 2019

 

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