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Vladimir Poutine, en marche vers un nouvel impérialisme russe ?

ARTICLES - 7 Février 2022

De quoi la crise ukrainienne est-elle le nom ? Alors que les troupes russes s’amoncellent à la frontière entre les deux pays, et que la communauté internationale à les yeux rivés sur le point de tension le plus chaud en Europe depuis la fin de la Guerre Froide, l’Institut Montaigne rassemble ses Fellows autour de la série Ukraine, Russie : le destin d'un conflit. Dans ce premier épisode, Dominique Moïsi, conseiller spécial en géopolitique, questionne la situation à l'aune du retour d’un certain impérialisme russe. 

Retrouvez la timeline de l’Institut Montaigne dédiée à remonter le temps et saisir la chronologie du conflit.

1922-2022. C’est à Rapallo que fut signé il y a un siècle le Traité éponyme entre deux pays, parias à l’époque du système international, et qui par cette démarche commune se conféraient l’un à l’autre un complément de légitimité. L’Allemagne vaincue, l’URSS naissante mais stigmatisée par la nature de son régime, les deux cosignataires du Traité de Rapallo, apparaissent de manière rétrospective comme l’exact absolu de ce que sont aujourd’hui la Chine de Xi Jinping et la Russie de Vladimir Poutine : les deux autoritarismes centraux de la planète qui, en se rapprochant toujours davantage, donnent plus de crédibilité à leur volonté de transformer l’équilibre géopolitique du monde.

Venons nous d’assister à l’émergence de ce que les historiens décriront peut-être demain comme "la Doctrine Poutine-Xi" ? C’est un peu tôt pour le dire. Ce qui est sûr c’est qu’à la veille de l’ouverture des Jeux olympiques d’Hiver 2022 à Pékin, la Chine a ouvertement rejoint la Russie dans son opposition à l’élargissement de l’OTAN. On la croyait plus réservée et distante sur la question de l’Ukraine. L’intégrité territoriale des États n’est-il pas un principe farouchement défendu par Pékin ? Les Chinois n’ont que modérément apprécié le retour par la force de la Crimée dans le giron russe en 2014. 

Et pourtant, aujourd’hui, Chinois et Russes s’abritent derrière une interprétation commune pour expliquer la nouvelle montée des tensions dans le monde : à savoir, l’intérêt excessif que portent les États-Unis à l’équilibre des forces en Europe et en Asie. Leur raisonnement semble imparable, pour peu que l’on oublie bien sûr l’encerclement de l’Ukraine par les troupes russes et l’activité grandissante des flottes chinoises en Mer de Chine ! De fait, pour Moscou et Pékin, si le monde d’aujourd’hui apparaît à ce point confus et dangereux, c’est parce que les États-Unis continuent de se comporter comme s’ils étaient encore une puissance régionale en Europe et en Asie, deux régions du monde où ils n’ont plus rien à faire selon les Russes et les Chinois. Les États-Unis de 2022 - Poutine et Xi en sont convaincus - n’ont plus ni les moyens ni la volonté de jouer ce rôle de balancier qui était auparavant celui de la Grande-Bretagne au XIXème siècle. Peu importe si les Européens de l’Est comme de l’Ouest, rendus nerveux par le comportement de Moscou, ou si les voisins de la Chine, de plus en plus inquiets devant le comportement de Pékin, souhaitent tous plus que jamais le maintien de cette présence américaine. 

C’est le paradoxe de la situation actuelle. En réalité Moscou et Pékin poussent les Européens et les Asiatiques dans les bras des États-Unis. Ils perçoivent le pays de Joe Biden, les uns comme les autres, comme une forme ultime - même si fragile - d’assurance vie. À l’heure de Poutine et de Xi Jinping, est-ce une vision à ce point idéologique et rétrograde du monde ?

On peut se demander si la Russie et la Chine n’ont jamais accepté la fin de leur statut impérial traditionnel.

L’année 2022 restera sur le plan international comme celle de la clarification. Nous savons désormais ce que veulent les Russes et les Chinois. Ce n’est rien de moins que la fin du statu quo existant depuis la fin de la guerre froide et résultant de l’implosion de l’URSS sur elle-même il y a un peu plus de trente ans. De manière plus fondamentale, on peut se demander si la Russie et la Chine n’ont jamais accepté la fin de leur statut impérial traditionnel : pour la Russie, les limites à leur influence politique sur Hong Kong et l’autonomie de Taiwan pour la Chine ? 

Nous, Occidentaux, prétendons être surpris par ce retour de l’Histoire : nous ne devrions pas l’être. Avec un parfait cynisme, comme s’ils s’encourageaient l’un l’autre - comme peuvent le faire deux élèves turbulents dans une même classe - Poutine et Xi sont arrivés à la conclusion que le moment était venu pour faire tomber les masques. Présentant leur démarche offensive, sous le signe de la défensive, Russes et Chinois considèrent sans doute que Washington est trop faible et l’Europe trop divisée pour s’opposer à leur volonté de réécriture de l’Histoire. Moscou et Pékin ont été confortés dans leur conviction que le temps jouait irrésistiblement en leur faveur avec la succession de deux évènements clés en 2021 : la marche sur le Capitole de Washington le 6 janvier et la chute de Kaboul le 15 août. Fragilisés à l’intérieur et humiliés à l’extérieur, les États-Unis ne sont plus ce qu’ils étaient lorsque, portés par l’implosion de l’URSS et le relatif isolement qui fût celui de la Chine après la répression de Tiananmen en 1989, ils étaient amenés à devenir pour plus d’une décennie la puissance unipolaire du monde. 

Pour la Russie, retrouver le statut qui fut celui de l’Union soviétique en poursuivant les ambitions impériales de l’Empire russe n’est pas une divine surprise, mais l’aboutissement d’un projet longuement mûri par son tsar actuel, Vladimir Poutine. Moscou a repris l’initiative, se donnant les moyens militaires pour le faire. Tant pis si les hôpitaux, et plus globalement le système de santé russe, montrent leurs failles et leurs limites, avec un bilan de près de 700 000 morts victimes du Covid-19 (six fois plus que la France pour une population qui n'est qu'un peu plus que deux fois la nôtre). La modernisation de ses armées permet à la Russie de retrouver la place qu’elle n’aurait jamais dû perdre au sein d’un nouveau triangle reconstitué : Washington, Pékin, Moscou. Même si la Russie demeure l’élément le plus faible de ce triangle, et de très loin sur les plans économique et démographique, le chemin parcouru en un peu plus de vingt ans est considérable, spectaculaire même sur le plan militaire. De la Crimée à la Syrie en passant par le Kazakhstan, plus personne ne peut désormais mettre en doute l’efficacité des troupes et commandos d’élite russes.

Et pourtant, ce succès a un coût. En allant trop vite, trop loin, au moment où le monde occidental allait plutôt dans la direction inverse, faisant presque toujours trop peu et trop tard, la Russie a redonné vie à l’OTAN et la Chine a donné naissance à AUKUS, l’alliance militaire tripartite formée par l'Australie, les États-Unis et le Royaume-Uni.

La chute de l’URSS et le comportement initial de la Russie ensuite avaient rendu l’OTAN orpheline de sa raison d’être. À bout de souffle et de projet, et s’étant perdu en route dans la malheureuse aventure afghane, l’OTAN a retrouvé du sens avec le retour de sa mission originelle : protéger l’Europe de la Russie.

L’OTAN a retrouvé du sens avec le retour de sa mission originelle : protéger l’Europe de la Russie. 

Il devrait y avoir demain des statues à la gloire de Poutine devant le siège de l’OTAN à Bruxelles sur lesquelles serait inscrite la formule suivante : "À son recréateur, l’Organisation de l’Alliance reconnaissante". De fait, en utilisant leurs humiliations passées comme le moteur de leurs ambitions présentes, la Russie et la Chine ont réveillé la peur chez leurs voisins immédiats et lointains. 

"La peur est mauvaise conseillère" dit la sagesse populaire. Mais il devient difficile de se faire des illusions sur les intentions respectives de Moscou et de Pékin. Et même si les États-Unis ne sont plus ce qu’ils étaient, ils demeurent la première puissance militaire mondiale. Le pays peut, quand il en a la volonté et qu’il s’en donne les moyens, éliminer tous ceux qu’il considère comme ses pires ennemis. Les dirigeants successifs de Daech en ont fait la douloureuse expérience, comme il y a quelques jours en Syrie. Et qu'importe si l'OTAN manque de réactivité, de dynamisme ou de leadership, quand le vent souffle fort, sa seule existence est en elle-même rassurante.

Poutine a transformé pour le meilleur les relations transatlantiques au point que l’on peut penser qu’il existe presque une forme de division du travail aujourd’hui entre Paris et Washington. Aux États-Unis la mission de parler fort et d’envoyer des troupes ; à la France et après elle à l’Allemagne incombe la tâche de maintenir ouvert le dialogue et la négociation diplomatique. Mais ni Paris, ni Washington, ni même sans doute Berlin, ne se font la moindre illusion sur la nature réelle des objectifs russes. Au moment où l’ambition de Moscou est de se substituer à nous au Mali, sinon en Afrique francophone dans son ensemble, comment la France pourrait-elle être dupe ? 

La Russie n’a pas peur de l’expansion occidentale à ses frontières. Elle s’en sert comme d’un prétexte pour avancer ses pions et redevenir ce qu’elle a toujours été : un empire en expansion. N’est ce pas là sa nature profonde, la condition de son bien être identitaire ?

 

Copyright : Alexei Druzhinin / SPUTNIK / AFP

 

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