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Une couronne pour le roi ? Comment Viktor Orbán a fait du Covid-19 une arme politique

BLOG - 3 Avril 2020

L’après-midi du 30 mars dernier, le Parlement hongrois a adopté la loi coronavirus, également appelée loi d'habilitation. Cette loi accorde au gouvernement de Viktor Orbán des pouvoirs sans précédent, car elle permet à l'exécutif de gouverner par décret pour une durée indéterminée. Le gouvernement hongrois avait déjà déclaré l'état d'urgence le 11 mars, mais la mise en œuvre de mesures sanitaires, économiques et sociales extraordinaires contre le coronavirus par des décrets expirant tous les 15 jours nécessitait une prolongation approuvée par le Parlement. Ainsi, cette nouvelle loi permet au gouvernement d’étendre ces prolongations indéfiniment, ou du moins jusqu'à ce que le Parlement décide de révoquer cette autorisation avant que l'état d'urgence ne soit déclaré par le gouvernement lui-même. Selon les partis d'opposition et les médias indépendants hongrois, la loi en question pourrait sonner le glas du système démocratique post-1989. Comment le Premier ministre hongrois a-t-il transformé l'urgence sanitaire en une occasion unique d'élargir encore son pouvoir ?

Au cours du mois dernier, l'approche du gouvernement hongrois concernant le Covid-19 est passée par quatre étapes différentes. À partir du 4 mars, lorsque les premiers cas de Covid-19 ont été repérés en Hongrie, le gouvernement semblait prendre l'épidémie à la légère ("Le Covid-19 ressemble à une grippe saisonnière"), et axait sa communication sur la responsabilité étrangère dans la propagation du virus. Comme la plupart des premiers tests positifs concernaient des citoyens étrangers, et en particulier des étudiants en médecine iraniens de l'université Semmelweis de Budapest, la communication officielle a blâmé et condamné le "virus étranger", établissant un lien entre la "migration" et la propagation du nouveau virus en Hongrie.

Le 13 mars, alors que la majeure partie de l’Europe acceptait peu à peu l’idée d’un confinement, Viktor Orbán s’est prononcé contre la fermeture des écoles et des administrations publiques en Hongrie.

Ce récit s’est néanmoins effondré la semaine suivante, lorsqu’il est devenu évident qu’en raison du peu de tests effectués, les cas officiellement recensés ne représentaient qu’une fraction des nouvelles infections. De plus, les nouveaux patients déclarés étaient des citoyens de nationalité hongroise, sans antécédents migratoires, qui n’avaient jamais voyagé en Chine ou en Iran. La plupart d’entre eux étaient des citoyens ordinaires infectés par d’autres Hongrois qui rentraient de vacances au ski en Autriche, ou qui avaient été rapatriés de pays de l’Union européenne.

Lors de cette deuxième étape, le gouvernement a commencé à instaurer des mesures d’endiguement à l’échelle nationale, sans pour autant imposer un confinement ou une distanciation sociale. Le 11 mars, Orbán a décrété l’état d’urgence, ce qui lui a permis de gouverner par décret pendant 15 jours, conformément à la Loi fondamentale hongroise. Cependant, Orbán a refusé de prendre des mesures restrictives sévères avant le week-end dramatique des 14 et 15 mars, partageant plutôt l’euphémisme dédaigneux de la pandémie du président américain Donald Trump et du président brésilien Jair Bolsonaro. De nombreux leaders mondiaux, du Premier ministre britannique Boris Johnson à la chancelière allemande Angela Merkel, s’accordaient alors sur la nécessité de maintenir le rythme habituel du commerce ("business as usual") et de préserver la capacité financière. Le 12 mars, Orbán s’est rendu en Moldavie dans le cadre d’une visite officielle et a choqué ses hôtes en leur serrant la main. Le lendemain, il s’est rendu à Belgrade pour rencontrer le président serbe Vucic. D’après les déclarations officielles, ils auraient discuté de la pandémie et de la question migratoire mais, pour certains, Orbán aurait tenté de contacter des entreprises étrangères afin d’accélérer l’acquisition d’équipements nécessaires. Néanmoins le 13 mars, alors que la majeure partie de l’Europe acceptait peu à peu l’idée d’un confinement afin d’endiguer la propagation mondiale du virus, Viktor Orbán s’est prononcé contre la fermeture des écoles et des administrations publiques en Hongrie. D’autre part, il a menacé les enseignants de leur imposer un congé sans solde pour le reste de l’année scolaire, et a prévenu les parents que les élèves ne pourraient pas rattraper cette année scolaire en cas de suspension.  

Le jour même, cette annonce a provoqué un large mouvement d'opposition sur les réseaux sociaux et au sein du parti au pouvoir. Le 13 mars au soir, Orban a déclaré la suspension de toute activité normale dans les écoles hongroises à partir du 16 mars, et a promis de protéger la vie de ses citoyens. Le gouvernement a également annoncé la fermeture temporaire de ses frontières aux étrangers, tout en autorisant la répartition des ressortissants hongrois à l'étranger.

Orbán entrait ainsi dans l'étape suivante de la gestion politique d'un défi qui offrait à ce dirigeant, fatigué et usé par la politique, l'occasion d’incarner son rôle favori : un commandant en chef déterminé à sauver sa patrie. Sa stratégie politique face à la crise de Covid-19 est passée d'un euphémisme dédaigneux à une attitude plus paternaliste, autoritaire et militariste. Orbán a octroyé un pouvoir décisionnel à onze "groupes opérationnels" en charge d'un large éventail de questions publiques concernant la pandémie. L'une des mesures les plus importantes fut de permettre aux militaires de s'emparer et de prendre le contrôle de plus de cent "entreprises stratégiques", qu'il s'agisse d'entreprises hongroises ou de multinationales opérant en Hongrie.

Vers le 20 mars, alors que la courbe de la pandémie commençait à progresser de manière exponentielle en Hongrie, mais avant que le système de santé ne connaisse des perturbations majeures, Orbán et ses experts ont mis en place les prémices de la quatrième et dernière étape : la transformation des décrets d'urgence en une nouvelle norme juridique, en rendant le gouvernement non responsable et potentiellement inatteignable. Orbán a ainsi entamé une manœuvre complexe pour prolonger l'état d'urgence et introduire une "loi coronavirus" ; loi parlementaire permettant au gouvernement de diriger par décret sans délai prédéterminé. Selon l'explication officielle, il y aurait un vide juridique à partir du 26 mars si les décrets publiés 15 jours auparavant n'étaient pas convertis en loi.

Cependant, d’après les juristes constitutionnels, le gouvernement aurait pu contourner le problème en publiant un décret "copié-collé" juste avant l'expiration du précédent décret. L'objectif d'Orbán était donc beaucoup plus ambitieux : consolider davantage son pouvoir. Pour atteindre cet objectif, il devait reprocher à l'opposition de ne pas soutenir le gouvernement dans sa tentative de résoudre la crise de Covid-19. Le 23 mars, les partis d'opposition ont réussi à bloquer la procédure d'urgence pour l'approbation de la loi d'habilitation - ils n’ont finalement gagné qu'une semaine de plus - alors que les médias gouvernementaux ont dénoncé leur position intransigeante comme un acte de crime national.

Orbán entrait ainsi dans l'étape suivante de la gestion politique d'un défi qui offrait à ce dirigeant, fatigué et usé par la politique, l'occasion d’incarner son rôle favori : un commandant en chef déterminé à sauver sa patrie.

Le 30 mars, le Parlement hongrois a finalement adopté la loi d'habilitation controversée. Certains analystes affirment qu'Orbán a ainsi garanti son maintien au pouvoir à vie, tout comme l'a fait le président russe Vladimir Poutine il y a quelque temps. Sous cet angle, la loi d'habilitation peut être considérée comme l'acte de décès de la démocratie hongroise post-communiste. Pour l'instant, il semble que Viktor Orbán ait profité de la crise sanitaire et économique pour minimiser les chances d'un changement de système - soit par des élections, soit par un coup d'État interne. Selon les sondages d'opinion, une majorité écrasante de la population hongroise soutient la stratégie du gouvernement sur Covid-19 et approuve l'idée qu’une période exceptionnelle nécessite la prise de mesures non conventionnelles.

Orbán a réussi à transformer la pandémie en une arme politique contre l'opposition et contre les médias critiques de la gestion précoce de la crise du Covid-19. La loi d'habilitation stipule que toute personne diffusant des déclarations "connues pour être fausses ou déformant des faits réels" est passible d'une peine d'emprisonnement de 1 à 5 ans si cette personne le fait "d'une manière susceptible d'entraver ou de faire dérailler l'efficacité de l'effort de réponse".

Jusqu'à présent, la Hongrie ne figure pas parmi les pays les plus touchés et la stratégie nationale d'endiguement semble fonctionner, puisque les statistiques officielles au 30 mars font état de moins de 500 cas de Covid-19 et de 13 décès sur une population de près de 10 millions d'habitants. Le consensus sociétal autour de la gestion autoritaire de la crise par Orbán survivra-t-il au cours des prochains mois, alors que l'urgence sanitaire et la crise économique risquent de s'aggraver en Hongrie ?

 

 

Copyright : Attila KISBENEDEK / AFP

 

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