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Energie / Développement durable

Un regain d’énergie en Afrique subsaharienne ? Trois questions à Ludovic Morinière

BLOG - 10 Octobre 2018

Par Institut Montaigne

Réunis à Lomé le mardi 11 septembre dernier, le Bénin, le Burkina Faso, le Gabon, le Mali, le Niger et le Togo ont lancé une initiative mondiale visant à mobiliser des investissements pour le compte de l’Alliance Solaire Internationale (ASI). Inaugurée par l’Inde et la France à l’occasion de la COP 21, cette Alliance a pour objectif de rassembler 121 pays de la zone intertropicale - 68 pays en font partie aujourd’hui - afin d’y déployer massivement l’énergie solaire. L’occasion pour Ludovic Morinière, rapporteur du groupe de travail de l’Institut Montaigne Prêts pour l’Afrique d’aujourd’hui ?, et directeur Afrique et développement international au sein du cabinet BearingPoint, de nous livrer son analyse de l’état actuel de l’énergie renouvelable sur le continent africain. 

En quoi consiste le protocole international institué par six pays africains pour promouvoir le développement de l’énergie solaire ? 

Cette initiative, qui entre dans le cadre de l'Affordable Finance at Scale, l’un des cinq programmes de l’Alliance Solaire Internationale (ASI), consiste à mobiliser des investissements pour le compte de l’Alliance. Directement portée par les chefs d’Etat signataires, cette initiative prend la forme d’un protocole international ouvert à tous les pays membres de l’ASI et se veut une réponse directe aux priorités fixées lors du sommet de New Delhi en 2018.

Il semble que les chefs d’Etat de ces six pays africains aient initié la mise en place d'un cadre réglementaire et contractuel collectif pour les projets de valorisation de l’énergie solaire, considérant qu’il s’agit d’un levier indispensable pour collecter et structurer les demandes de financement multiples et la mise en place d’outils de garantie adaptés. L’objectif est également une diminution massive des coûts de financement des petits projets.

Cette initiative est intéressante, car elle permet d’harmoniser et simplifier l’accès aux financements de projets solaires pour des pays souvent oubliés par la communauté internationale sur ces sujets. Elle le sera d’autant plus si ce protocole ne reste pas cantonné au niveau des six pays initiateurs qui devront convaincre les 62 autres pays signataires de l’ASI de les rejoindre et, pourquoi pas, de convaincre tous les autres pays au potentiel énergétique solaire important, mais non signataires, de rejoindre l’ASI.

L’énergie renouvelable peut-elle constituer un levier de développement économique pour le continent africain ?

La faiblesse dans le domaine de l’approvisionnement en électricité est un frein majeur au développement social et économique de l’Afrique, notamment de l’Afrique subsaharienne. La problématique principale se situe dans la rentabilité des distributeurs d’électricité, qui n’ont pas la capacité de maintenir, de développer et d’étendre leurs réseaux pour s’adapter à la démographie du continent et aux progrès technologiques. Ainsi, une très grande partie de la population a encore un accès limité à l’électricité, dû à une couverture du réseau et à une continuité d’approvisionnement très faibles. S’ajoutent à ce constat de grandes disparités entre les populations urbaines et rurales, ces dernières étant quasiment délaissées dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne. L’électricité est donc un produit rare en Afrique qui pointe à la dernière place mondiale des continents en termes de production et de consommation électrique, mais aussi d’accès aux réseaux : le continent représente moins de 5 % de la consommation électrique mondiale alors que 16 % de la population est africaine et la consommation moyenne par habitant est de l’ordre de 530 kWh, soit sept fois moins que celle de la France.

Pour autant, l’Afrique détient de nombreuses ressources naturelles, telles que l’eau, le vent et le soleil. Au vu du fort ensoleillement, l’énergie solaire peut notamment présenter une solution prometteuse : la production d’électricité au moyen de panneaux photovoltaïques est plus compétitive que l’utilisation d’un groupe électrogène sur une large part des zones rurales africaines. Néanmoins, si l’énergie renouvelable peut réellement constituer un premier levier de développement économique pour le continent africain, encore faut-il mettre en place des systèmes de production, mais surtout de distribution, adaptés aux usages des Africains et ne pas reproduire le modèle ultra-centralisé de la production-distribution européenne.

Le second levier pourrait être le développement du secteur des télécommunications, notamment le mobile, dont la couverture réseau s’est étendue bien au-delà du réseau électrique et qui est à l’origine des principaux développements sur le continent. En effet, ce secteur a étendu son domaine d’application en développant des moyens de paiement et des services bancaires révolutionnaires ainsi que des solutions innovantes dans les secteurs du e-commerce, de la santé ou encore de l’agriculture. Poursuivant son développement, le secteur des télécommunications a commencé à s’impliquer dans le secteur de l’énergie pour trois raisons : 

  • Premièrement, le sous-dimensionnement du réseau électrique constitue un frein majeur au développement des infrastructures télécoms (antennes relais, fibre optique, data centers). 
     
  • Deuxièmement, l’énergie représente un domaine d’application prometteur pour les services actuels du mobile (paiement mobile, media, gestion de données,etc.) 

Enfin, le secteur de l’énergie présente de véritables perspectives de diversification des offres pour les opérateurs télécoms (compteurs intelligents, kits solaires individuels, écosystèmes électriques, prestation de services énergétiques, etc.).

Ainsi, la convergence du secteur des Télécoms et de l’électricité pourrait avoir un impact majeur sur le développement du continent, en premier lieu en améliorant la rentabilité des opérateurs électriques via la fourniture et la gestion de compteurs intelligents, mais également en diversifiant leurs sources de revenus via le développement d’une offre d’électricité en tant que service. Cette convergence participerait également au développement de l’accès à l’électricité et au réseau télécom en zone rurale à travers des offres individuelles ou communautaires.

L’Afrique subsaharienne peut-elle émerger comme un acteur majeur de la transition énergétique ?

Oui, elle peut émerger comme un acteur majeur de la transition énergétique, et notamment pour les raisons évoquées précédemment. La convergence du développement des secteurs énergétiques, télécoms, bancaires, agricoles, etc. démontre qu’il existe encore un certain nombre de modèles à inventer pour donner accès à l’énergie aux populations africaines. La place pour de nouveaux modèles de production (décentralisés, individualisés, hors réseau), non polluants (solaire notamment) et de distribution est considérable. Aussi, tous les acteurs qui s’intéressent directement ou indirectement aux secteurs de l’énergie ont leur place à prendre.

Le défi de la transition énergétique en Afrique subsaharienne ne réside pas tant dans les modes de production qu’elle adaptera : s’il existe en Afrique encore trop de centrales au fuel et de groupes électrogènes ultra polluants, très peu, voire aucun grand projet d’investissement prévu sur le continent aujourd’hui porte sur les énergies fossiles. Les sources énergétiques investies seront donc essentiellement non polluantes.

Ce n’est cependant pas sur les sources énergétiques que nous pourrons dire de l’Afrique qu’elle est ou non un acteur majeur de la transition énergétique, car cette transition devrait s’opérer aussi vite, sinon plus vite, en Europe et en Chine. C’est bien dans les modes de distribution et de consommation que cette transition aura lieu. Tout comme l’Afrique a été précurseur du paiement mobile et qu’elle est, dans beaucoup de pays, en passe de devenir précurseur dans d’autres secteurs comme l’e-ID - au travers de projets de mise en place d’états civils biométriques-, la e-Agriculture - au travers de projets de plateformes coopératives et digitales - ou la e-Santé - avec le développement de la télémédecine en zone rurale -, elle pourrait l’être dans le développement de la e-Energie.

 

Crédit photo : SEYLLOU / AFP

 

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