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Traité du Quirinal : vers un nouvel équilibre européen ?

Trois questions à Marc Lazar

INTERVIEW - 3 Décembre 2021

En 2019, les relations transalpines étaient si mal en point que l’ambassadeur français était rappelé à Paris suite à la rencontre non déclarée entre un vice-président du Conseil italien et des représentants du mouvement dit des "gilets jaunes". Depuis, la France et l’Italie ont signé, le 26 novembre 2021, le traité du Quirinal, nouveau partenariat stratégique qui doit permettre de renforcer les liens qui unissent les deux Nations. Quelles sont les grandes lignes de cet accord et quels sont les enjeux pour la France ? Marc Lazar, professeur d’histoire et de sociologie politique à Sciences Po et président de la School of government de la Luiss à Rome, nous livre son analyse sur le sujet.

Selon vous, en quoi ce traité représente-t-il une nouveauté ? 

La signature du traité du Quirinal, lieu de la résidence à Rome de la Présidence de la République italienne, représente un geste politique notable à la fois pour la France et pour l’Italie. Au sein de l’Union européenne, la France n’avait jusqu’ici signé qu’un seul document équivalent, le fameux traité de l’Élysée du 22 janvier 1963 voulu par le général de Gaulle et le Chancelier allemand Konrad Adenauer, suivi par le traité d’Aix-la-Chapelle du 22 janvier 2019, paraphé cette fois-ci par Emmanuel Macron et Angela Merkel. C’est le président de la République française qui, en 2017, a proposé au Président du Conseil italien de l’époque, Paolo Gentiloni, d’établir un traité entre la France et l’Italie, puisqu’en effet, aux termes de la Constitution italienne, c’est le chef du gouvernement qui signe les traités internationaux. 

Depuis l’établissement de la Vème République, Emmanuel Macron est sans doute le Président le plus italophile après François Mitterrand. Cela n’a cependant pas empêché l’éruption de plusieurs tensions entre Paris et Rome depuis le début de son quinquennat. À titre d’exemples, on peut notamment citer les Chantiers de l’Atlantique, lorsque la France bloqua la tentative de contrôle de cette entreprise de construction navale par la société italienne de Fincantieri, le cas des migrants débarqués sur les côtes italiennes et cherchant à traverser la frontière ou encore la Libye, l’Italie ayant fréquemment accusé Paris de ne poursuivre que ses propres objectifs politiques, pétrolifères et stratégiques en ignorant ses intérêts à elle. Justement, il s’agissait cette fois de dépasser ces crises et d’établir une relation plus stable entre Paris et Rome. 

Depuis l’établissement de la Vème République, Emmanuel Macron est sans doute le Président le plus italophile après François Mitterrand. 

L’élaboration de ce texte a pris du temps, notamment parce qu’en Italie le premier gouvernement de Giuseppe Conte, en fonction de juin 2018 à septembre 2019 et qui reposait sur une alliance avec la Ligue de Matteo Salvini et le Mouvement 5 étoiles, a souvent vivement critiqué la France. Pire, après la visite en France, non déclarée, de l’un des deux vice-présidents du Conseil, Luigi Di Maio, par ailleurs dirigeant du Mouvement 5 étoiles, pour soutenir les gilets jaunes en février 2019, notre ambassadeur a été rappelé à Paris. Ce n’était pas arrivé depuis 1940, lorsque Mussolini avait déclaré la guerre à la France. 

Le climat a complètement changé avec l’arrivée en février dernier de Mario Draghi à la présidence du Conseil. Les rapports personnels, fondés sur une estime réciproque, entre l’ancien président de la Banque centrale européenne et Emmanuel Macron sont excellents, et cela a facilité les choses. Mais surtout, les deux pays partagent de nombreux intérêts communs. Cela a amené l’Italie à abandonner sa politique traditionnelle, qui visait depuis les lendemains de la Seconde guerre mondiale à œuvrer en faveur de l’Europe dans sa globalité, et à accepter de s’engager avec un pays plus spécifique, en l’occurrence la France. 

Ce traité incarne-t-il une refonte des équilibres au sein de l’Europe ?

Ce traité est bilatéral en même temps qu’il revêt une dimension européenne clairement indiquée. Le texte, qui commence par un rappel de ce qui nourrit historiquement l’amitié franco-italienne et l’énonciation des valeurs communes que partagent les deux pays, est complété par une "feuille de route" extrêmement détaillée. Sont énumérées toutes les coopérations possibles dans des domaines variés : l’économie, l’énergie, la défense, l’espace, le numérique, la lutte contre le changement climatique, la protection des Alpes et de la Méditerranée, le développement durable et inclusif, la sécurité, l’éducation, la recherche, la culture, etc. 

Il est prévu d’établir des relations renforcées entre les ministres, les diplomates, les polices frontalières ou encore les forces armées. De même, pour permettre le rapprochement des jeunesses des deux pays, le lancement d’un service civique commun est prévu pour 2022. Pourtant, l’ambition européenne est claire, et elle irrigue même l’ensemble du texte. Elle est inscrite entre autres dans l’article 3 du traité. Il y est dit notamment que les deux pays sont en faveur d’une "Europe démocratique, unie et souveraine" et "pour le développement de l’autonomie stratégique européenne". Les signataires annoncent un renforcement de leur coopération et de leur coordination sur tous les sujets. 

En particulier, ils entendent "promouvoir des mécanismes de convergence fiscale", "la transparence et la participation des citoyens au processus décisionnel". Enfin, dans le respect des traités européens, ils veulent favoriser "un recours au système de la majorité qualifiée pour la prise de décision au sein du Conseil". La France et l’Italie souhaitent agir de concert pour renforcer l’unité européenne, mais aussi faire évoluer la politique européenne, notamment par rapport aux critères dits de Maastricht ou en matière de défense européenne. Sur ce point, l’Italie a évolué sensiblement et a rejoint la position française. 

La France et l’Italie souhaitent agir de concert pour renforcer l’unité européenne, mais aussi faire évoluer la politique européenne.

La primauté du rapport franco-allemand n’est pas remise en cause, me semble-t-il, par Paris, ni contestée par Rome. Mais ce qui est sous-jacent avec ce texte, c’est que s’esquisse une forme de relation à trois plus équilibrée. Reste à savoir comment, et si cette intention se concrétisera dans le temps. La France et l’Allemagne sont habituées à travailler ensemble depuis longtemps, et il faudra donc vérifier comment l’Italie s'insère dans cette coopération. Par ailleurs, si la France et l’Italie ont des points d’accord fondamentaux, notamment sur la révision des questions budgétaires, les actes du nouveau gouvernement allemand en cette matière sont attendus avec impatience, au-delà de l’accord de coalition signé entre les sociaux-démocrates, les libéraux et les écologistes ; accord qui donne lieu à des interprétations divergentes entre certains observateurs qui croient y déceler le maintien d’une ligne orthodoxe en matière budgétaire qui serait incarnée, par exemple, par le ministre libéral des finances, Christian Lindner, et d’autres qui perçoivent des formes d’ouverture possible grâce à la présence du dirigeant vert Robert Habeck qui a hérité des portefeuilles de l’économie, de l’énergie et du climat. 

Une note d’attention, enfin, puisque dans certaines capitales européennes la signature du traité du Quirinal a été mal vécue. C’est le cas dans les pays de Visegrad, par exemple, qui y voient la constitution d’un axe Paris-Rome hostile à leur endroit, mais aussi en Espagne, qui se demande pourquoi elle est ainsi exclue alors qu’en tant que pays du Sud elle a, elle aussi, nombre de points d’accord avec Paris et Rome. 

Que deviendra ce traité ?

Ce traité peut rester un simple parchemin, sans aucune conséquence pratique. À l’inverse, il peut aussi servir de tremplin pour la mise en place de certaines initiatives au niveau des responsables politiques et de la haute fonction publique. Ceci dit, il reste une vraie incertitude politique. En France, si Emmanuel Macron n’est pas réélu, je ne suis pas certain que ses rivaux marquent le même intérêt pour l’Italie que lui. Par ailleurs, on sait qu’une grande partie de la haute administration française n’a pas toujours manifesté une grande italophilie, bien au contraire. 

L’Italie, quant à elle, sera bientôt confrontée à d’importantes échéances politiques. En début d’année prochaine aura d’abord lieu l’élection du successeur de Sergio Mattarella, un homme qui a œuvré aussi en faveur de la signature de ce traité, à la présidence de la République italienne. Ensuite, et en cas de dissolution anticipée des Chambres, les élections dites politiques pour renouveler la Chambre des députés et le Sénat devraient avoir lieu en 2023, voir en 2022. 

L’Italie, quant à elle, sera bientôt confrontée à d’importantes échéances politiques. [...] Si c’est la droite qui l’emporte, celle-ci ne se montre guère francophile

Or, si c’est la droite qui l’emporte, celle-ci ne se montre guère francophile. La Ligue et Fratelli d’Italia, le parti d’extrême droite dirigé par Giorgia Meloni, ont critiqué, tout comme certains journaux, experts et intellectuels de droite, le traité du Quirinal, considérant que cet acte n’était pas démocratique car le Parlement n’avait pas été consulté (il sera appelé à l’approuver prochainement), et surtout qu’il servait avant tout les intérêts français. Et de reprendre l’antienne selon laquelle la France "fait son marché en Italie" en s’emparant d’entreprises italiennes ; d’où également la dénonciation de "l’impérialisme français". 

Or, ces argumentaires alimentent parfois un sentiment de méfiance, voire de défiance et même d’hostilité, à l’égard de la France. En juin 2019, dans le cadre des Dialogues franco-italiens pour l’Europe fondés par Sciences Po et l’Université romaine de la Luiss, nous avions fait un sondage qui faisait apparaître que 38 à 40 % des Italiens avaient de l’antipathie pour les Français et la France. Il y avait certainement un effet de conjoncture, puisque cette enquête avait été effectuée quelques semaines après la crise diplomatique franco-italienne. Il n’en demeure pas moins que la France doit prendre en considération cet état d’esprit qu’arbore une partie des Italiens, exaspérés par ce qu’ils considèrent être notre suffisance et notre arrogance. C’est également un sentiment partagé par d’autres européens. 

Toutefois, il convient de rappeler qu’il existe déjà des rapports très étroits entre nos deux pays au niveau de la société civile. La France et l’Italie sont les deuxièmes partenaires commerciaux et nos échanges économiques sont considérables. En outre, la France est la deuxième destination des étudiants italiens en mobilité à l’étranger et le deuxième pays d’origine des étudiants en mobilité en Italie. Le Medef et la Confindustria, les puissantes structures patronales française et italienne, avec l’organisation homologue allemande, ont des rapports de coopération extrêmement étroits et denses. Beaucoup peut encore être développé. Ainsi en est-il des jumelages des villes et villages qui ne sont pas que des actes folkloriques mais permettent d’apprendre à se connaître et à travailler ensemble. Alors qu’il en existe plus de 2 500 entre la France et l’Allemagne, il n’y en a que 970 entre la France et l’Italie. Bref, l’avenir du Traité du Quirinal dépendra de ce qu’en feront les Français et les Italiens.

 

 

Copyright : Domenico Stinellis / POOL / AFP

 

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