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Traçage numérique ou confinements à répétition : Français, il va falloir choisir

BLOG - 7 Avril 2020

À l’apparition en Chine, puis en Asie de l’épidémie, une réaction occidentale a été de privilégier la liberté individuelle, et en particulier celle d’aller et venir, par rapport à la crise sanitaire. C’était peut-être envisageable avec une panoplie de mesures préventives – dont certaines sont déjà vues comme un début d’atteinte aux libertés. Ainsi du port du masque, qui serait une sorte de manifestation inutile de soumission collective "à l’asiatique". C’est à nouveau le cas pour le traçage numérique, et ce en dépit de succès locaux (on pense au cas de La Balme en Haute-Savoie) pour remonter et éteindre, avec des moyens bien moins élaborés, la chaîne de contamination.

La question devient brûlante avec le projet d’une application gouvernementale, qui pourrait voir le jour dans les prochaines heures ou les prochains jours. Au-delà de la remontée des flux de déplacement par les opérateurs mobiles ou par Google, qui est déjà une réalité, le traçage peut avoir deux fonctions : le traçage rétrospectif des contacts d’un usager du téléphone mobile, et donc des risques d’infection encourus (backtracking) ; le pistage en temps réel des déplacements pour vérifier l’application des confinements – ou l’observation des limites et exceptions fixées à un déconfinement.

Une application semble tenir la corde : c’est TraceTogether, création du gouvernement singapourien gérée par son ministère de la Santé. Elle est en code ouvert, et donc proposée au monde entier. La version en utilisation à Singapour conserve les données de l’utilisateur sur le téléphone et non sur un serveur, avec des identifiants attribués anonymement et régulièrement changés. La détection des contacts ne fonctionne qu’avec les dernières versions de Bluetooth. Ceci permet de déterminer avec une précision d’environ 2 mètres les contacts de l’usager (mais non sa localisation) avec un autre utilisateur de l’application, de prévenir l’un de ceux-ci du risque encouru, moment où la transmission de données stockées devient obligatoire, mais aussi de préserver l’anonymat des contacts entre eux – tout en offrant aux autorités de santé une vue nominale de tous ces contacts. Le traçage rétrospectif révèle une suspicion d’infection mais ne démontre pas celle-ci : un test médical doit évidemment être effectué. L’introduction de TraceTogether date du 21 mars – et la remontée des contaminations à Singapour est antérieure (18 mars), avant que l’application n’ait pu faire preuve de son utilité.

Comme toutes les applications digitales, TraceTogether contient des menaces pour la vie privée : en principe non-intrusive, elle finit par cerner l’ensemble de la population si deux conditions sont rassemblées : un téléchargement très large, et la multiplication de soupçons de contamination entraînant la transmission de plus en plus de données de contact. Et les problèmes habituels se posent : confiance dans les opérateurs du système, délai de conservation des données (fixé à 21 jours à Singapour), failles dans l’anonymisation qui préserve l’étanchéité entre les contacts. À cela s’ajoute, pour la France, un parc de portables français dont une partie (25 %) n’a pas le niveau Bluetooth suffisant pour une détection efficace.

Il faut une identification rapide des chaînes de contamination naissantes ou renaissantes. La problématique de sortie du confinement et de reprise d’une vie normale est donc indissociable du traçage numérique.

Ces menaces posent la question d’une supervision adéquate. Mais le risque pour les libertés est-il plus élevé que ce que nous encourons aujourd’hui ? On peut en douter pour deux raisons. La question des moyens effectivement disponibles - masques, tests, données et outils numériques - a largement préempté les choix effectifs dans la phase de montée de la crise. Conséquence : nous subissons un des confinements les plus rigoureux au monde (après celui de la Chine), et donc une amputation presque totale de notre liberté de mouvement. Les données de mobilité Google le montrent : en date du 29 mars,  - 88 % pour la fréquentation des commerces, - 87 % pour les arrêts de transports en commun, - 57 % pour les lieux de travail.

Nous approchons aujourd’hui d’un plateau, avec la perspective d’une redescente qui n’est pourtant pas la fin assurée de l’épidémie. Les reprises infectieuses endogènes qui apparaissent en Asie nous montrent, comme le croient beaucoup de virologues, qu’il peut y avoir d’autres vagues, d’une ampleur imprévisible, avant l’arrivée de vaccins eux-mêmes soumis aux mutations possibles du virus. Il faut imaginer les dégâts économiques et sociétaux que provoquerait un second confinement de grande ampleur dans les 18 mois à venir. Pour l’éviter, il faut une identification rapide des chaînes de contamination naissantes ou renaissantes. La problématique de sortie du confinement et de reprise d’une vie normale est donc indissociable du traçage numérique. Il n’est pas le seul instrument à utiliser, mais il faut arrêter le discours du "tout ou rien" qui semble avoir paralysé à plusieurs reprises l’adoption de certaines solutions.

Notre méfiance bien compréhensible en matière de collecte de données coexiste d’ailleurs avec l’acceptation quotidienne d’innombrables coups de canif à la protection de nos données personnelles. La problématique existe – à la fois sur la collecte et sur l’usage des données collectées. On regrettera par exemple que la loi sur le renseignement de 2015, prise sous la pression du terrorisme de masse, ait laissé de côté la supervision judiciaire de ces mécanismes.

Mais la protection absolue des données personnelles peut-elle justifier qu’on néglige les outils de traçage numérique ? Il est illusoire de se protéger de la contamination par autrui si ce dernier ne peut être également protégé de nous-même. Le dilemme existe aussi sur les masques chirurgicaux : c’est en protégeant les autres qu’on se protège. C’est bien l’essence du traçage : en acceptant que mes contacts rapprochés (dans une marge qu’il est important de définir) soient stockés pour être identifiés en cas de soupçon de contamination, je puis savoir avec une certaine probabilité si j’ai été au contact direct de l’épidémie.

Il existe dans le cas français un second obstacle : les cloisonnements administratifs qui freinent l’utilisation des données numériques. C’est en particulier le cas dans le domaine de la santé personnelle, des soins et de la recherche médicale : au tabou sur la première correspond une très faible harmonisation digitale des seconds. C’est si vrai que pour optimiser la charge de travail des hôpitaux, il est envisagé aujourd’hui de faire gérer leurs données par Palantir, le géant américain des données numériques. Après des décennies, le Dossier Médical Partagé reste peu utilisé, les organismes sociaux n’ayant pas de base informatique commune claire, et les hôpitaux, médecins et organismes de santé ayant des grilles communes surtout utiles pour les remboursements.

Ceci devrait être de peu d’importance dans le cas d’une épidémie majeure, puisque ce ne sont pas des données complexes de traitement médical qui s’échangent mais des informations binaires sur l’infection (oui/non…) et des données de détermination des contacts qui relèvent de l’épidémiologie et non de la santé. Mais il se trouve que le secteur de la santé serait tout de même un acteur plus neutre de l’épidémiologie que le ministère de l’Intérieur ! En Israël, le traçage d’abord confié à la sécurité intérieure a ensuite été transmis au ministère de la Santé avec une application en code ouvert. C’est le cas aussi à Singapour.

Avec des variantes considérables, les pays d’Asie orientale et quelques autres (notamment Israël) ont mis en place une ou plusieurs formes de traçage numérique. A côté du traçage rétrospectif des chaînes de contagion, le pistage en temps réel des déplacements permet l’isolement effectif d’un patient en phase de contagion, et l’application de confinements partiels. Disons-le, nous sommes en France sur ce point devant un paradoxe : un formulaire de déplacement sans équivalent au monde a été mis en place, et des dizaines de milliers de policiers sont chargés de le vérifier (et d’ailleurs d’enregistrer ces contrôles). Leur efficacité est discutable. Ces trous dans la raquette, est-ce le prix à payer pour ne pas adopter les outils numériques ?

Les applications numériques que la France adoptera doivent être d’emblée assez ouvertes pour être adoptables par les visiteurs, à commencer aujourd’hui par les transporteurs internationaux.

Les modalités et en particulier les garde-fous du traçage comme du pistage diffèrent entre les différents pays d’Asie orientale. Passons-les rapidement en revue :

  • La prudence la plus grande caractérise le Japon, qui limite aujourd’hui le pistage aux données des opérateurs téléphoniques, anonymisées, et ce pour les patients effectivement contaminés, afin d’identifier les clusters potentiels. Les usagers peuvent de plus déclarer d’eux-mêmes leurs symptômes sur une application de santé publique. Mais le Japon impose l’hospitalisation en isolement à toute personne présentant un symptôme.
     
  • À l’opposé, Corée du Sud et Hong Kong pratiquent le pistage numérique le plus intrusif et coercitif. En Corée, le traçage a commencé avec les membres d’une secte religieuse qui s’était rendue à Wuhan, puis le pistage obligatoire de tous les déplacements de ses membres. L’obligation de pistage, sans consentement, est étendue à toutes les personnes symptomatiques ou susceptibles de l’être en fonction d’un croisement des données combinant les téléphones et la localisation, l’usage des cartes bancaires ; la vidéo-surveillance (notamment pour le port du masque), le tout sans intervention judiciaire. Les personnes en quarantaine sont pistées par une application gérée par le ministère de l’Intérieur. À Hong Kong, le traçage obligatoire des visiteurs et des personnes symptomatiques s’accompagne désormais du port obligatoire de bracelet électronique pour les nouveaux arrivants et les personnes en quarantaine.
     
  • Entre ces deux options, Singapour et Taiwan présentent donc une voie moyenne. À Taiwan, les données sur les arrivées aux frontières ont été croisées avec celles des consultations médicales pour identifier les patients potentiels. Les personnes placées en quarantaine sont dotées d’un téléphone surveillant leur localisation, et elles sont même identifiées publiquement en cas de sortie intempestive.

Rien de ce qui précède n’est agréable. Mais à l’exception de Singapour (ce qui posera le problème de la vérification des codes sources), les autres pays cités sont des démocraties entières. Aucun de ces pays n’a eu à adopter un confinement total – mais tous interprètent par contre le confinement de certaines catégories (patients, arrivants…) comme un isolement total et non un simple repli sur un espace familial très vulnérable à la contamination. Tous, même la Corée frappée par l’accident de masse d’une secte religieuse, ont des bilans humains bien moins importants que les nôtres. Tous ont conservé une grande part de leurs activités économiques, comme en attestent les données de mobilité Google. Nous laissons de côté le cas de la Chine, qui relève de multiples problématiques et où les faits eux-mêmes ne sont pas assez vérifiés.

Concluons à l’adresse de nos concitoyens : nous venons de perdre entièrement la liberté d’aller et venir, une concession indispensable pour casser la courbe épidémique. Le prix économique est lui aussi colossal. Nous savons que la sortie inconditionnelle du confinement est un mythe, et que de multiples mesures intermédiaires doivent être prises. Nous sommes devant une situation à la fois exceptionnelle et d’une durée finie, même si elle reste impossible à préciser.

La sortie par étapes du confinement ne saurait donc faire l’économie d’instruments de traçage et de pistage numérique. Le gouvernement s’attaque à la question avec un peu d’avance, et c’est une bonne chose. Des solutions efficaces et acceptées passent par plusieurs caractéristiques : d’abord, le plus vite possible, une gestion distincte de celle du ministère de l’Intérieur, et donc une mise à niveau, enfin, des capacités du ministère de la Santé. Ensuite, des codes-sources ouverts et vérifiables, ainsi que des garanties sur la durée de conservation des données et une supervision a posteriori (car l’urgence, elle, est devant nous). La confiance des citoyens est à ce prix. L’équipement des Français en portables de niveau suffisant doit être soutenu pour atteindre la masse critique d’utilisateurs, que les épidémiologues estiment aux deux tiers de la population. Pour la même raison, il est contre-productif, même si c’est politiquement très tentant, de se limiter à une utilisation volontaire de ces instruments. La santé des Français est à ce prix.

Idéalement, il faudrait souhaiter l’adoption rapide de normes et de règles européennes – en particulier dans l’espace Schengen. Dans l’immédiat, cela revient à mélanger des situations totalement différentes sur le plan épidémique (Italie : 16.000 morts ; Danemark : 187), et donc à retarder tout le processus. Et pourtant, cette disparité se retrouve à l’intérieur de plusieurs pays. L’Asie combine les autres mesures avec une fermeture généralisée des frontières pour les personnes, ce qui n’est viable à terme nulle part. Les applications numériques que la France adoptera doivent être d’emblée assez ouvertes pour être adoptables par les visiteurs, à commencer aujourd’hui par les transporteurs internationaux. L’harmonisation européenne doit être l’étape suivante.

 

Copyright : Odd ANDERSEN / AFP

 

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