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Syrie/Idlib – nouvelle crise des migrants ou moment géopolitique majeur ?

BLOG - 10 Mars 2020

Le 27 février, une escadrille de chasseurs russes et syriens frappait une position occupée par l’armée turque dans la région d’Idlib, faisant 33 morts parmi les soldats turcs. Les Russes allaient par la suite expliquer que les Turcs, venus en renfort pour s’opposer à l’offensive du régime d’Assad contre la dernière enclave tenue par les rebelles, n’avaient pas signalé leur présence. Leur localisation aurait été en outre indiscernable de positions tenues par des groupes jihadistes.

La première manche de la bataille d’Idlib

Il est plus vraisemblable en réalité que Moscou se soit livré à ce que les stratèges appellent une "escalade en vue d’une désescalade", assez comparable en son principe à l’élimination du général Soleimani le 3 janvier à Bagdad par les Américains. Dans les jours qui ont suivi, les Turcs ont réagi par des violentes attaques, notamment à base de drones, contre des dispositifs de défense aérienne syriens et des unités de l’armée syrienne et du Hezbollah. Au moins deux avions syriens étaient abattus. L’offensive de Damas contre Idlib était stoppée et le régime subissait des pertes importantes – sans que la Russie ne s’interpose ni naturellement que des forces russes soient visées par les Turcs. Autrement dit, la Russie avait bien marqué un coup d’arrêt à l’intervention turque dans la zone d’Idlib tout en permettant à Recep Tayyip Erdogan de sauver la face grâce à la "leçon" infligée par son armée au régime de Damas. Ni Moscou ni Ankara n’avaient intérêt à la prolongation du bras de fer : les conditions étaient réunies pour qu’un compromis se fasse entre les deux acteurs pour geler la situation.

Erdogan et Poutine se sont donc mis d’accord à Moscou le 5 mars sur un cessez-le-feu, avalisant bien sûr les avancées des forces du régime dans la province (notamment le contrôle de l’autoroute reliant Alep à Damas), et se substituant à l’accord de Sotchi de septembre 2018.

Parallèlement à cette série d’événements, le Président turc demandait un soutien à ses alliés atlantiques. Washington émettait des signaux positifs mais se gardait de fournir les missiles sol-air Patriot demandés par Ankara. Il était difficile aux Américains de passer l’éponge sur le contentieux qui oppose l’OTAN à la Turquie concernant notamment l’achat par celle-ci des missiles russes S-400. Vis-à-vis des Européens, le Président Erdogan employait l’une des méthodes aussi contre-productives qu’odieuses dont il a le secret : il commençait à envoyer aux frontières de la Grèce et de la Bulgarie quelques milliers de réfugiés (non-syriens pour la plupart), provoquant aussitôt une réaction de "refus du chantage turc" chez les gouvernements européens.

Les images d’un million de malheureux fuyant dans un froid glacial vers des camps improvisés, près de la frontière turque hermétiquement fermée, commençaient à choquer les consciences.

Notre monde est celui de la fuite rapide des perceptions collectives : depuis la fin de l’année dernière et plus encore depuis le début février, l’opinion en Europe était de plus en plus troublée par les bombardements atroces des aviations russe et du régime d’Assad contre les populations civiles de la région d’Idlib. Les images d’un million de malheureux fuyant dans un froid glacial vers des camps improvisés, près de la frontière turque hermétiquement fermée, commençaient à choquer les consciences. Grâce à M. Erdogan, toute l’attention des Européens, traumatisés par l’épisode de 2015, est de nouveau polarisée sur le risque d’une nouvelle "crise migratoire".

La visite à Moscou du président turc le 5 mars avait débouché sur une sorte de trêve entre la Turquie et la Russie. Le déplacement à Bruxelles le 9 du même M. Erdogan a plus ou moins rétabli une relation de dialogue entre l’UE et la Turquie, moyennant probablement la promesse de nouvelles promesses européennes de financements pour mise en œuvre de l’accord UE-Turquie de 2016 sur les migrants.

Un moment géopolitique majeur

Il serait regrettable que dans les calculs des dirigeants européens, la relation conflictuelle avec Erdogan sur cette question l’emporte sur une évaluation lucide du moment géopolitique majeur qui résulte de la bataille engagée à Idlib – d’ailleurs indissociable du risque migratoire.

Pour caractériser ce moment, notons d’abord qu’il apparaît de plus en plus clairement que la guerre de Syrie n’est pas terminée. L’un des enjeux de sa phase actuelle réside dans le sort de la Turquie entre la Russie, l’Europe et l’Alliance Atlantique. Poutine traite Erdogan sans ménagement, comme on vient encore de le voir à Moscou. Les médias russes diffusent une vidéo de la délégation turque attendant debout dans une antichambre d’être reçue par l’homme du Kremlin. Poutine a intérêt cependant à poursuivre son opération visant à éloigner la Turquie de l’OTAN. Erdogan donne l’impression d’être prêt à avaler beaucoup de couleuvres de la part du président russe. D’une part, mû par le ressentiment à l’égard des Occidentaux ; d’autre part, parce que c’est la Russie qui dispose des moyens de sortir Erdogan du guêpier dans lequel il a fourré son pays en Syrie – ou au contraire d’élever le coût des engagements armés de la Turquie dans le pays voisin.

Enfin, l’accord de Moscou du 5 mars n’offre qu’un répit à Recep Tayyip Erdogan. Il y aura une seconde manche dans la bataille d’Idlib. Il n’est d’ailleurs pas complètement certain que l’accord russo-turc puisse être vraiment mis en œuvre. Certaines de ses dispositions – tel le couloir sécurisé coupant la zone en deux selon l’axe Est-Ouest et devant être surveillé par des patrouilles russo-turques – paraissent acrobatiques. Surtout le régime Assad reste déterminé à reconquérir l’ensemble de la province.

Les Russes seront enclins à le suivre sur ce point pour différentes raisons, y compris le fait que parmi les 40 à 50 000 rebelles qui demeurent dans la partie de la province d’Idlib encore sous le contrôle des Turcs, un bon nombre sont des jihadistes affiliés à al-Qaeda, et pas seulement dans les gros bataillons de Tahrir Hayat al-Sham (HTS). Certains groupes particulièrement nocifs (russophones) menacent plus ou moins directement les bases russes de Hmeimim et de Lattaquié. C’est d’ailleurs là que réside la grande faiblesse d’Erdogan vis-à-vis de Poutine. À Sotchi en septembre 2018, le Président turc s’était engagé à "faire le tri" entre les groupes armés jihadistes et les autres afin de retourner ces derniers contre les premiers. La Turquie n’y est pas parvenue.

En septembre 2018, le Président turc s’était engagé à "faire le tri" entre les groupes armés jihadistes et les autres afin de retourner ces derniers contre les premiers. La Turquie n’y est pas parvenue.

On soupçonne d’ailleurs qu’elle ne s’y soit pas vraiment efforcée, tant ses relations avec une bonne part de ces groupes paraissent ambiguës.

Dans ces conditions, l’avenir de l’accord paraît relativement prévisible. Le cessez-le-feu, à conditions inchangées, a peu de chance de tenir. Lorsque le régime aura refait ses forces, il reprendra la reconquête de la province d’Idlib. Il sera de nouveau appuyé par les Russes. Les Turcs croiseront peut-être de nouveau le fer, comme ils l’ont fait avec une incontestable efficacité en février. Peuvent-ils vraiment faire face à un déploiement de force russe si Poutine décide cette fois d’en finir ? Ankara aura-t-il d’autre choix que de tenter d’obtenir un nouveau "couloir sécuritaire", cette fois le long de sa frontière, afin de garder cet acquis minimum d’une "zone tampon", destinée à empêcher une arrivée en masse de réfugiés syriens (3,5 millions d’entre eux survivent dans la région d’Idlib) ? C’est en tout cas le scénario sur lequel les Occidentaux devraient réfléchir. Il entraîne une probabilité : des massacres de grande ampleur compte tenu de la stratégie d’Assad et de la Russie de cibler les populations civiles et aussi des résistances qu’opposeront les groupes armés. Il comporte aussi deux dangers majeurs : d’une part, des déplacements de populations (et des infiltrations de terroristes) importants, car les Turcs ne seront peut-être pas en mesure de colmater les brèches inévitables qui s’ouvriront dans leurs frontières. Par simple humanité, il faut d’ailleurs souhaiter que de telles brèches existent – mais Erdogan n’hésitera pas à ouvrir aussi les vannes vers l’Europe. D’autre part, quelle que soit la forme que prendra la reconquête d’Idlib par le régime et ses parrains, le risque est très élevé qu’elle se traduise par un ressentiment maximum de Recep Tayyip Erdogan vis-à-vis de ses alliés, qu’il ne manquera pas d’accuser de trahison.

Après ce qui vient de se passer dans la province d’Idlib, les Européens, comme les Américains, devraient cesser de détourner leurs regards de la crise syrienne en tablant sur une fin rapide de celle-ci, un dernier spasme faisant retomber définitivement le couvercle sur le peuple syrien. D’ailleurs, le "moment géopolitique" que l’on vient d’évoquer réouvre une possibilité d’action. L’une des leçons des derniers événements est que l’Europe a besoin de la Turquie et que la Turquie a besoin de ses alliés atlantiques. Un tête-à-tête exclusif d’Erdogan avec Poutine place le premier entre les mains du second. C’est dans cet esprit que la Chancelière Merkel a proposé l’établissement d’une zone de non-survol, interdisant les opérations militaires aériennes au-dessus d’Idlib. Cette idée ancienne se heurte au fait que la Russie n’a certainement pas l’intention de se priver du contrôle d’une fraction de l’espace aérien. N’est-il pas temps cependant d’un réengagement au moins partiel des Européens à l’égard de la Turquie et d’une ré-implication dans le dossier syrien ?

  • Un réengagement vis-à-vis de la Turquie : l’angle par lequel il est possible de reprendre un dialogue plus productif avec Ankara serait d’apporter à la Turquie un appui concret à la mise en œuvre de l’accord de Moscou sur Idlib. Sans doute l’OTAN peut-elle par exemple aider la Turquie à renforcer ses défenses en vue de la prochaine épreuve de forces. Un effort considérable doit aussi être déployé sur le plan humanitaire. Là où cependant les alliés de la Turquie – une coalition d’entre eux – pourraient faire une vraie différence, serait en apportant un soutien technique dans cette difficile entreprise de tri des groupes armés et de lutte contre HTS et les autres jihadistes. Si sur ce terrain le gouvernement turc ne clarifie pas sa stratégie et pour tout dire ne tranche pas le nœud gordien de ses liaisons dangereuses, la reprise inévitable de la bataille d’Idlib ne peut que mal se terminer pour lui.
     
  • Un réengagement partiel : soutenir la Turquie sur Idlib ne signifie pas lui donner quitus sur l’ensemble des contentieux que Recep Tayyip Erdogan, au fil de ses aventures extérieures, a multiplié avec ses alliés atlantiques. Un appui sur Idlib mettrait les Occidentaux en meilleure posture pour soulever avec les Turcs – et notamment avec l’opinion et la classe politique turques où Erdogan est de plus en plus isolé – les "questions qui fâchent" : politique turque au Nord-Est syrien, missile S-400, violation de la souveraineté chypriote, intervention en Libye et notamment vil de l’embargo sur les armes ;
     
  • Une ré-implication dans le dossier syrien pour relancer le dialogue politique : si les Européens devraient abandonner l’illusion d’une fin de partie rapide en Syrie, le président Poutine devrait voir aussi que la conclusion de sa campagne de Syrie peut se révéler vraiment difficile. À Idlib, ces dernières semaines, on est sorti du schéma dans lequel la Russie contrôle à peu près seule le rapport des forces. Le moment est peut-être venu pour Poutine d’une vraie négociation, seule à même de réconcilier son propre agenda avec ceux de la Turquie et des Occidentaux. S’ils sont capables d’appuyer les Turcs sur Idlib et si l’administration Trump maintient sa politique d’étranglement du régime d’Assad ("Caesar Act"), les Occidentaux auraient intérêt à reprendre l’initiative en vue d’un règlement politique.

Pour Assad, mais aussi pour la Russie, dans la ligne de sa politique en Tchétchénie, les déplacements forcés de population ne font pas partie des "dommages collatéraux", ils constituent un objectif en soi de leur stratégie.

N'y a-t-il pas cependant, face aux dilemmes que pose la suite annoncée de la bataille d’Idlib, une autre approche possible ? Certains proposent la ligne suivante : attitude intransigeante vis-à-vis d’Erdogan, collaboration avec la Russie en Syrie, impliquant bien sûr de renouer avec Assad. Ils trouvent de nouveaux arguments à l’appui de cette thèse dans la nécessité de "faire face à la vague migratoire". Notons à ce sujet une donnée essentielle, bien mise en relief par Alain Frachon dans son éditorial du Monde du 6 mars : pour Assad, mais aussi pour la Russie, dans la ligne de sa politique en Tchétchénie, les déplacements forcés de population ne font pas partie des "dommages collatéraux", ils constituent un objectif en soi de leur stratégie.

Assad poursuit dans son pays une politique "d’ingénierie démographique", à peu près tous les experts l’admettent aujourd’hui. Il ne fera rien ni pour épargner ni pour retenir les trois millions de sunnites piégés dans les montagnes d’Idlib, de même qu’il ne souhaite pas le retour de la grande majorité des Syriens qui ont fui à l’étranger son régime ou la guerre civile. Bien peu d’entre eux d’ailleurs envisage un retour au pays aussi longtemps qu’Assad sera maintenu à Damas. Quant aux Russes, peut-on sérieusement penser qu’ils ne voient pas tous les gains que la crise migratoire leur a apportés en Europe et qu’une autre crise est susceptible d’accroître ?

Il faut avoir la foi du charbonnier chevillé au corps pour croire que la Russie et Assad peuvent être des alliés pour alléger la hantise des migrants dans les opinions et chez les décideurs en Europe.

 

Copyright : Pavel Golovkin / POOL / AFP

 

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