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Syrie – la maison Assad ébranlée

BLOG - 26 Mai 2020

Depuis plusieurs semaines, d’étranges craquements se produisent dans le système en place autour de Bachar al-Assad.

Échange de messages entre Moscou et Damas

Tout d’abord, des articles inhabituels ont commencé à paraître début avril dans des médias russes : le régime de Damas, allié de la Russie, était présenté comme gangrené par la corruption, impuissant face à la situation économique catastrophique du pays, incapable de procéder aux réformes nécessaires dans la phase de sortie de la guerre civile.

Il était même question d’un sondage qu’une improbable "Fondation (russe) pour les valeurs nationales" aurait effectué auprès de la population syrienne, démontrant l’impopularité du régime. 43,1 % des personnes interrogées auraient une "opinion négative" du président et 53,5 % n’envisageraient pas de voter en sa faveur s’il se représentait à la prochaine élection présidentielle en 2021.

Une grande partie de ces articles venaient d’agences de presse ou de sites relativement confidentiels. Un journal de l’establishment, Kommersant, offrait toutefois le 17 avril une tribune à un ancien ambassadeur respecté, vice-président du Russian International Affairs Council (RIAC), Alexandr Aksenenok, également très critique du régime Assad. Le RIAC est un interlocuteur régulier de l’Institut Montaigne. Le 19 avril l’"Agence Fédérale de Presse" annonçait : "la corruption à l’intérieur du gouvernement syrien détruit l’économie".

Il devait se révéler cependant que le cœur de la "campagne" – car il était difficile de ne pas voir dans ce flot d’articles une intention délibérée – était orchestré par des médias appartenant à l’empire de l’oligarque ami de Vladimir Poutine, Yevgeny Prigojine. On sait que celui-ci serait notamment le propriétaire de la société de mercenaires Wagner, très présente en Syrie, mais aussi d’autres sociétés impliquées dans des trafics en tout genre dans la malheureuse Syrie. On pense par exemple à EuroPolis, qui aurait obtenu des autorités syriennes un quart de la production d’hydrocarbures du pays.

Une interprétation de cette soudaine mise en cause du régime de Damas par des proches du Kremlin pouvait donc venir naturellement à l’esprit : il s’agissait avant tout d’un règlement de compte de type "business" dans le sens que ce mot revêt dans les pays où l’économie de l’ombre joue un grand rôle. Autrement dit, les collaborateurs de Prigojine faisait passer le message : "ne faisons pas confiance à un régime de moins en moins profitable pour nos affaires".

Même dans cette optique cependant la connotation politique de la campagne ne pouvait être ignorée. Un article de Pravda.ru concluait par exemple le 13 avril : "incapable de rétablir une économie convenablement gérée dans son pays, le président syrien pourrait reperdre une partie du territoire syrien" (sous entendant : "cette fois, nous ne serons pas à ses côtés"). Le 25 avril Svobodnaya Pressa titrait "le Kremlin est prêt à faire partir Assad", citant deux personnalités qui pourraient remplacer l’actuel président (dont le Premier ministre, Imad Khamis, qui ne doit pas se sentir rassuré).

Les choses étaient-elles allées trop loin ? Le porte-parole de M. Poutine, Dmitry Peskov, finit par siffler la fin de la récréation et par dénoncer la "dissémination de fausses informations". Cette prise de distance était formulée cependant en termes suffisamment tièdes pour laisser le sentiment que le Kremlin n’était pas mécontent qu’une forme de menace ait été ainsi adressée au régime syrien.

Le porte-parole de M. Poutine, Dmitry Peskov, finit par siffler la fin de la récréation et par dénoncer la "dissémination de fausses informations".

De son côté, le pouvoir syrien ne restait pas totalement muet. Un député connu pour sa proximité avec le palais présidentiel – Khaled al-Aboud – se lançait dans une diatribe contre les Russes, en prédisant des attaques contre les bases russes en Syrie, venant des Alaouites (la minorité dont est issue la famille Assad) si le gouvernement de Moscou ne respectait pas son allié de Damas. "Poutine a davantage besoin d’Assad que l’inverse", proclamait-il – grâce notamment à l’alliance avec l’Iran.

Dissensions dans la famille régnante

Sur ces entrefaites, le feuilleton russe était relayé par un autre encore plus étonnant, celui de l’affaire Makhlouf.

Début mai, le cousin affairiste du président Assad, Rami Makhlouf, commençait à diffuser sur les réseaux sociaux des vidéos implorant le président Assad de mettre un terme à la pression fiscale contre la compagnie de téléphonie qu’il possède (Syriatel). Puis, il dénonçait les arrestations de certains de ses collaborateurs et plus généralement les exactions des services de sécurité.

La mise en scène de ces vidéos et le langage utilisé par Rami Makhlouf avaient de quoi fasciner les Syriens et notamment la base alaouite du régime : l’homme d’affaires, connu pour son cynisme sans limite, insider parmi les insiders depuis des décennies, se présentait en homme modeste et pieux, indigné par l’injustice dont il était victime, paraissant découvrir les méthodes habituelles des séides du régime.

Le bon apôtre rappelait aussi avec insistance le rôle important qu’il avait joué dans la lutte contre le soulèvement, en finançant une partie des milices du régime et en versant des sommes considérables aux proches des combattant morts au service de la cause.

Il était évident que le cousin du président s’adressait ainsi à la base du régime, plus exactement aux nombreuses familles modestes de la communauté alaouite, notamment dans les villages, qui ont servi de "chair à canon" dans la guerre civile et souffrent comme le reste de la population de la misère générale. En Syrie, le PIB s’élève actuellement à un quart de ce qu’il était avant la guerre civile et 80 % de la population est-en dessous du seuil de pauvreté.

Mais qui est Rami Makhlouf ? Son père, Mohammed Makhlouf était le beau-frère d’Hafez, le père de Bachar et fondateur de la dynastie. Les Makhlouf sont alaouites comme les Assad bien sûr, mais d’une tribu plus prestigieuse que celle des Assad. Mohammed a joué un rôle majeur dans l’économie syrienne pendant les trente ans de règne d’Hafez al-Assad. Il a naturellement amassé une fortune importante.

A l’arrivée au pouvoir de Bachar en 2000, Rami prend son envol. À son tour il acquiert une place de plus en plus envahissante dans l’économie nationale. Il est l’un des principaux bénéficiaires de l’ouverture économique, notamment lorsqu’il obtient la licence de l’une des deux entreprises de téléphonie du pays.

Au fil des années, il devient impossible en Syrie d’obtenir un contrat ou de faire des affaires sans laisser un pourcentage à Makhlouf, dont par ailleurs le frère et d’autres parents occupent des postes importants dans les services de sécurité. À la fin des années 2000, les Makhlouf et les Assad semblent former un seul bloc, les uns trustant l’économie, les autres (Bachar et son frère Maher) gérant la politique : les Makhlouf sont l’aile affairiste de la famille régnante.

Cette famille présente toutefois des ressemblances avec celles des Atrides. Hafez al-Assad avait dû au début des années 80 se séparer de son frère Rifaat, qui avait cherché à l’évincer du pouvoir. En 2012, le beau-frère de Bachar, Assef Chawkat, trouvait la mort dans un attentat qui apparaît rétrospectivement comme ayant été commandité par le palais présidentiel et probablement les Iraniens.

En 2011, lorsque le soulèvement commence, Rami Makhlouf polarise sur lui une grande partie de la détestation dont le régime est l’objet dans la population. Assad ne peut pas ne pas le comprendre. Il eût été expédient pour lui de mettre son cousin au cachot ou en tout cas de se distancier de lui. Makhlouf prend les devants, annonce qu’il renonce aux affaires pour se consacrer à la philanthropie. Mais une philanthropie assez orientée : sa fondation (al-Bustan) s’emploie à lever des milices en milieu alaouite et à subventionner les victimes alaouites de la guerre civile.

De même que l’étoile d’Aseff al-Chawkat (chef de file des services de sécurité au début du règne de Bachar) avait commencé à pâlir plusieurs années avant sa fin "accidentelle", de même la disgrâce de Rami Makhlouf en ce début d’année 2020 avait commencé sans doute quelques mois, peut-être quelques années plus tôt. D’ailleurs, au cours de la guerre civile, une nouvelle génération d’opérateurs économiques (on n’ose parler d’ "hommes d’affaires") fait irruption et prospère dans l’économie de guerre.

En Syrie, le PIB s’élève actuellement à un quart de ce qu’il était avant la guerre civile et 80 % de la population est-en dessous du seuil de pauvreté.

Il fait peu de doutes que ceux-ci – les frères al-Qatirji, Samir Foz par exemple – sont de mèche avec le palais.

En tout cas, à l’automne 2019, aux abois sur le plan financier, le régime exige des grand hommes d’affaires du pays qu’ils rapatrient leurs devises à Damas. Les entreprises sont accablées de taxes et de droits de douanes de plus en plus exorbitants. C’est à ce moment-là que les premières tensions visibles se font jour entre Assad et Makhlouf. Il est probable que la femme de Bachar, Asma al-Assad, n’est pas étrangère à la discorde entre les cousins : elle même vise pour sa propre famille les dépouilles de l’empire de Rami.

Au moment où cet article est publié, les biens de Makhlouf ont été confisqués, sa résidence de la banlieue huppée de Damas est encerclée par des forces armées, les milices relevant de sa générosité ont été intégrées dans le corps d’armée que commande Maher al-Assad. Peut-être les vidéos diffusées par Rami Makhlouf sont-elles destinées à lui épargner le sort classique des dignitaires du régime tombés en disgrâce, c’est à dire le suicide sur commande.

La Syrie, grande exportatrice de hashish et autres substances

Y a-t-il une connexion entre la campagne russe et l’affaire Makhlouf ? Dans les deux cas, on retrouve le contexte d’effondrement de l’économie, aggravé par les sanctions américaines et par la pandémie. Beaucoup d’observateurs voient aussi dans la querelle entre les cousins une illustration de la concurrence à laquelle se livrent en Syrie les Russes et les Iraniens, notamment à la suite de la trêve sur Idlib intervenue le 5 mars entre Poutine et Erdogan, qui aurait beaucoup irrité Téhéran.

Si tel est le cas, il n’est pas évident de discerner qui est le poulain de qui. Certains pensent que Bachar agit contre son cousin sur instructions de Moscou, en observant que la mise au pas de Makhlouf coïncide plus ou moins avec la campagne russe. Dans ce scénario, Rami bénéficierait du soutien des Iraniens, sans lesquels il ne pourrait pas prendre le risque incroyable de résister au pouvoir. Pour d’autres, Makhlouf serait l’homme des Russes : son père réside à Moscou, son frère Hafez s’était aussi rendu à Moscou lorsqu’il avait perdu son poste dans les services de sécurité.

Apportons une pièce supplémentaire à un puzzle qui en comporte sans aucun doute de nombreuses autres. À Port-Saïd, également en avril, la douane égyptienne mettait la main sur quatre tonnes de hashish dissimulées dans des emballages de produits laitiers vendus en Égypte par une société appartenant à Makhlouf. En janvier ce sont des stocks de pilules d’amphétamine qui ont été découverts à Dubaï ; en Arabie saoudite 45 millions de comprimés de captagon – tout cela venant de Syrie. Au fil des années, l’exportation de drogue est devenue l’une des rares sources de devises du régime syrien, avec l’appui entre autres du Hezbollah. Notons au passage que Makhlouf travaillerait dans ces affaires avec Maher al-Assad, dont les forces armées contrôlent en particulier certains points de passage avec le Liban.

Au fil des années, l’exportation de drogue est devenue l’une des rares sources de devises du régime syrien, avec l’appui entre autres du Hezbollah

Le Spiegel (hebdomadaire allemand) avance à ce sujet une hypothèse. Les Russes n’avaient vu jusqu’ici aucun inconvénient à l’industrie massive de la drogue en Syrie. S’ils commencent à "fuiter" les bonnes affaires du régime, ce serait pour gêner… les Iraniens. Ruinés par les sanctions américaines, ces derniers ne pourraient se maintenir en Syrie que s’ils en tirent un profit – et donc couper le régime de l’une de ses dernières ressources reviendrait à faire partir les milices iraniennes sans avoir à les affronter sur le terrain.

Arrêtons là notre rapide tableau en ajoutant deux touches finales : l’Iran, sans retirer ses forces de Syrie comme certains officiels israéliens l’ont annoncé un peu vite, a commencé à restructurer celles-ci en réduisant l’empreinte des Gardiens de la Révolution Islamique ; par ailleurs, un canal officiel de dialogue entre la Russie et les États-Unis sur la question syrienne est rétabli également depuis quelques semaines. Le représentant spécial américain pour la Syrie, l’Ambassadeur Jim Jeffrey, a solennellement déclaré que "les États-Unis ne demanderaient pas le départ des bases russes de Syrie, son objectif étant uniquement le retrait des forces affiliées à l’Iran".

Ambiance de fin de règne à Damas

À Damas, le bruit court avec insistance que "les Russes et les Américains se sont mis d’accord pour trouver un successeur à Bachar al-Assad". Précisons que nous n’accordons aucune foi pour notre part à cette rumeur ; l’annonce de la chute imminente de la maison Assad nous paraît prématuréemême si une ambiance de fin de règne commence en effet à se répandre dans la capitale syrienne.

Quoi qu’il en soit, les craquements dont on vient de faire état doivent être suivis avec attention :

  • Les Russes ont peu de leviers directs sur le régime syrien. Il est probable qu’ils ont cette fois voulu montrer qu’ils sont quand même en mesure de le déstabiliser. Avec quel objectif final ? Cela reste difficile à discerner : s’agit-il seulement de créer des conditions optimales pour les firmes russes en Syrie ? D’obtenir du régime suffisamment de concessions dans le cadre du lent processus onusien pour parvenir à un accord politique qui consacrerait leur "victoire" sur le terrain ? Et dans cette dernière hypothèse, sont-ils prêts à aller jusqu’à provoquer ou au moins accompagner le remplacement de Bachar al-Assad par un de leurs hommes liges provenant du régime ?
     
  • Un premier test à court terme sera la prochaine réunion sous médiation onusienne ("comité constitutionnel"). Ce processus pour l’instant n’a pas progressé du fait de l’obstruction de Damas. Il sera important d’observer si, lors de la prochaine rencontre (à la date non encore fixée pour des raisons sanitaires), les représentants du régime sortent de leur mantra qui est à ce stade l’exigence de la levée des sanctions. Un second test pourrait être plus sérieux si les Américains ou les Occidentaux insistaient pour que les Nations-Unies jouent un rôle important dans l’organisation et le contrôle des élections présidentielles syriennes de 2021, en laissant entendre que c’est là le moyen "légal" d’assurer une transition politique dans l’ordre à Damas.
     
  • Dans l’immédiat, les fondements même du pouvoir des Assad ont commencé, comme on l’a vu, à sérieusement trembler. Le consensus des spécialistes était jusqu’ici que Bachar al-Assad saurait exploiter à son profit les divergences entre ses deux parrains, russe et iranien ; on le pensait expert à jouer l’un contre l’autre. Au point où en sont les choses, on peut se demander si au contraire la concurrence irano-russe ne se retourne pas désormais contre lui.

 

 

Copyright : DELIL SOULEIMAN / AFP

 

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