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Syrie, année zéro – huit ans après le début du soulèvement

BLOG - 26 Mars 2019

En mars 2011 – dans le contexte du "printemps arabe", qui avait pris son essor en Tunisie, en Egypte et en Libye –, de premières manifestations à Damas et dans la ville de Deraa commencèrent à mettre en cause le régime syrien. Depuis 1970, en Syrie, le pouvoir est entre les mains d’une famille, les Assad, qui elle-même s’appuie sur une minorité, les Alaouites (11 % environ d’une population de 21 à 22 millions d’habitants avant la guerre actuelle, très majoritairement sunnite). Le clan des Assad et la communauté alaouite ont noyauté le système de parti unique instauré par le parti Baas, ainsi que les services de sécurité qui tiennent le pays, tout en cooptant, dans le domaine des affaires, une partie de la bourgeoisie sunnite. Les Alaouites perçoivent leur maintien au pouvoir comme une question de vie ou de mort pour leur communauté.

Tous les observateurs au fait des affaire syriennes savaient qu’en cas de crise menaçant le régime – telle celle qui s’était produite au début des années 1980 et qui avait conduit au massacre de Hama en 1982 (sans doute 20 000 morts) –, les Alaouites se battraient de la manière la plus impitoyable pour conserver leur contrôle sur le pays. Les Alaouites, ou en tout cas les Assad, ne pouvaient envisager quelque partage du pouvoir que ce soit. Les observateurs avertis n’ont été surpris que sur un point : c’est, en mars-avril 2011, dès le début du mouvement, alors que celui-ci restait encore assez bénin et qu’un large espace existait pour un règlement politique, que le régime a envoyé des troupes d’élite à Deraa et fait tirer sur la foule.

Peut-être s’agissait-il, dans l’esprit de Bachar al-Assad et de ses conseillers, de frapper fort pour dissuader le peuple de suivre l’exemple des autres révoltes arabes. La brutalité de la répression produisit l’effet inverse.

Huit ans plus tard, le sentiment qui domine, quelles que soient les analyses que soutiennent les uns ou les autres, peut se résumer en quelques mots : Syrie, année zéro.

On ne croise pratiquement plus de jeunes civils en Syrie : ils sont morts, ils sont enrôlés dans l’armée ou dans les milices.

Syrie, année zéro, d’abord si l’on dresse le constat de la catastrophe absolue qui s’est abattue sur le pays. Un dossier publié par le journal Le Monde le 17 mars, fait état de quelques données : le conflit syrien a coûté au pays entre 300 000 et 500 000 morts ; environ 7 millions de réfugiés (dont 5,6 millions recensés par le HCR) ont fui le pays ; il y aurait 1,5 million d’invalides et 80 000 détenus. En additionnant ces chiffres, le Monde conclut que la Syrie est amputée de près de la moitié de sa population.

À cela il faudrait ajouter que plus de 6 millions de Syriens vivent la situation très difficile de "déplacés internes". On ne croise pratiquement plus de  jeunes civils en Syrie : ils sont morts, ils sont enrôlés dans l’armée ou dans les milices, ou ils se cachent pour échapper à la conscription forcée. Selon l’UNESCO, seuls 37% des enfants syriens auraient accès à l’éducation primaire (contre 91 % avant 2011). 11% des hôpitaux ont été détruits et 45 % endommagés. On estime qu’un tiers du tissu urbain a été pulvérisé. Il ne reste pratiquement rien de l’appareil productif et la plupart des ressources stratégiques – barrages hydroélectriques, champs d’hydrocarbures, mines de phosphates (cédées aux Russes) – échappent au contrôle des autorités de Damas.

Maître des ruines

Sur le plan politique, Assad est considéré comme le vainqueur de la guerre civile qui s’achève. Un tiers du territoire syrien reste cependant aux mains des Turcs au Nord, des milices kurdes soutenues par les Américains dans le Nord-Ouest ou, dans la province d’Idlib, d’un dernier mais très puissant carré de djihadistes (Hayat Tahrir al-Sham ou HTS). D’autre part, le président syrien n’est plus guère que le fondé de pouvoir des Iraniens et des Russes qui, à partir de 2012 pour les premiers et 2015 pour les seconds, ont sauvé son régime et le maintiennent à bout de bras. Des milices chiites de toutes nationalités sillonnent le pays et des officiers russes et iraniens s’insèrent dans toutes les chaînes de commandement.

La formule "Syrie, année zéro" peut aussi être utilisée dans un autre sens : huit ans après, rien n’est vraiment réglé pour les Syriens, ni pour les nombreux acteurs régionaux ou internationaux, qui ont fait de la crise syrienne ce que l’on peut appeler une guerre civile globalisée.

En Syrie même, les parrains russes et iraniens du régime anticipent une consolidation à leurs yeux inévitable du régime de Bachar al-Assad. Ils tablent sur la lassitude de la population pour que l’ordre revienne progressivement. Ils constatent qu’un début de normalisation des relations avec les autres pays arabes – réouverture de l’ambassade des Emirats Arabes Unis, discussions en vue de la réintégration de la Syrie dans la Ligue arabe – commence à se produire. Les Russes insistent auprès des Européens sur l’intérêt que présenterait pour ceux-ci, s’ils veulent faciliter le retour des réfugiés, une attitude positive à l’égard de la reconstruction du pays. Sans engagement de leur part sur ce terrain, les Européens risquent, selon l’argumentaire de Moscou, de perdre tout "levier" et de voir un jour ou l’autre la Chine se substituer à leur présence traditionnelle au Levant.

Dans cette vision, les zones du territoire syrien qui échappent encore à l’autorité de Damas sont vouées à revenir un jour ou l’autre dans le giron du pouvoir. La première étape sera une offensive sur Idlib pour déloger HTS. Ensuite, un accord finira par être trouvé entre Damas et les Kurdes – compte tenu de l’évident désir de Washington de ne pas s’attarder sur les bords de l’Euphrate. Il restera à trouver un accommodement avec la Turquie mais jusqu’ici Vladimir Poutine a su manier M. Erdogan autrement mieux que les dirigeants occidentaux.

Des milices chiites de toutes nationalités sillonnent le pays et des officiers russes et iraniens s’insèrent dans toutes les chaînes de commandement.

Disons-le sans ambages : un scénario de consolidation progressive du régime Assad malgré son état de grande faiblesse actuelle ne saurait en effet être exclu, surtout si les opinions occidentales passent du silence devant les crimes de masse du régime à un véritable assentiment. Et si à Washington, un incroyable mépris de la sensibilité des opinions du monde arabe continue à être la règle, comme le laisse penser la décision de Donald Trump de reconnaître l’annexion du Golan par Israël : en discréditant encore plus l’Amérique aux yeux des Syriens, cette décision bénéficie à Assad autant qu’à Netanyahou.

Une victoire pas si inéluctable

D’autres facteurs jettent cependant un doute sur l’inéluctabilité de la victoire d’Assad. Sur le plan intérieur, même là où le gouvernement central a rétabli son autorité, des manifestations persistent, y compris à Deraa. Des protestations se multiplient au sein même de la base du régime, qui constate que la victoire n’atténue en rien l’état de pénurie généralisée. Surtout, le régime syrien confirme chaque jour son incapacité à changer de logiciel : il met des obstacles (expropriations par exemple) au retour des réfugiés qui est le principal "argument de vente" des Russes vis-à-vis des Européens ; il continue à arrêter et exécuter des rebelles ralliés ou parfois des réfugiés qui se sont risqués à revenir au pays ; il ne donne aucun signe d’une volonté d’ouverture, allant jusqu’à mettre en œuvre un programme de réinstallation des statues d’Hafez el-Assad.

Le président syrien entend certainement jouer de la rivalité inévitable entre la Russie et l’Iran, dont les signaux se multiplient (concurrence pour la gestion du port de Lattaquié, mise à l’écart de Maher al-Assad par les Russes), mais c’est un jeu auquel il peut se brûler les doigts. Au demeurant, le principal paramètre d’une consolidation éventuelle du régime réside dans l’équation géopolitique.

L’administration Trump, malgré sa versatilité et son imprévisibilité, semble avoir compris que son désengagement complet des affaires syriennes ferait le jeu des Iraniens.

Pour l’instant, l’administration Trump, malgré sa versatilité et son imprévisibilité, semble avoir compris que son désengagement complet des affaires syriennes ferait le jeu des Iraniens. Assez étrangement, en dessous du radar (par le biais des nouvelles sanctions par exemple), elle se montre beaucoup plus offensive que ne l’était l’administration Obama vis-à-vis du régime syrien. Israël, avec ou sans Netanyahou, peut difficilement accepter la place prise par le Hezbollah et l’Iran dans la Syrie voisine. Le rôle gratifiant de la Russie comme régulateur des frappes israéliennes contre des positions iraniennes en Syrie peut rapidement se retourner en une position inconfortable si le conflit larvé entre les deux ennemis tournait à l’escalade incontrôlable. La Turquie, de son côté, peut souhaiter un deal avec la Russie mais un tel deal pourra difficilement être acceptable à la fois par Ankara et par Damas.

Bref, l’équilibre instable actuel entre les forces hostiles qui s’observent et se donnent de temps en temps des coups sur le territoire syrien ne fournit pas une base très solide pour une consolidation du régime. La victoire contre Daesh étant acquise, l’idée revient en outre dans les chancelleries occidentales que la perpétuation du règne des Assad à Damas signifie la prorogation des conditions de mécontentement de la population qui ont contribué à l’émergence des grandes centrales terroristes. Certains signes, comme des actions judiciaires en Allemagne et en France contre des agents du régime syrien, laissent penser qu’un mouvement de disqualification du clan Assad reste possible dans les pays occidentaux.

Beaucoup de Syriens, de toutes opinions, lorsqu’ils évoquent la situation de leur pays, recourent à la même expression : "Tout cela pour en arriver là ! Tant de morts et de destructions pour en être revenus au même point !". Cela est vrai : le pays est absolument exsangue, les Occidentaux ont subi en Syrie un revers stratégique majeur, les Russes et les Iraniens ont marqué des points très importants, la menace de Daesh a été largement (sinon totalement) écartée et Assad est remis en selle, mais, finalement, tout reste à faire pour sortir de la crise syrienne.

 

Copyright : Delil souleiman / AFP

 

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