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Sri Lanka, en pleine crise constitutionnelle entre ambiguïté et corruption

Trois questions à Christophe Jaffrelot

INTERVIEW - 7 Novembre 2018

Les séquelles des violences subies ces trois dernières décennies sont encore visibles, alors que Sri Lanka voit sa reprise de stabilité menacée depuis le vendredi 26 octobre : le Président Sirisena a limogé le chef du gouvernement Ranil Wickremesinghe, pour le remplacer par l’ancien Président Mahinda Rajapakse. Une menace effrayante pour les Tamouls de l'île, un geste de mépris pour la communauté internationale des droits de l'homme et du droit international, mettant en péril la paix si difficilement obtenue. Son emplacement géographique stratégique et ses relations commerciales extérieures font de la stabilité de l’île un enjeu majeur pour la région Pacifique. Christophe Jaffrelot revient sur les dérives en cours dans les hautes sphères politiques du pays, et nous explique le dessous des cartes d’un pays meurtri et corrompu.

Quels sont les enjeux de la crise constitutionnelle que traverse Sri Lanka ? 

Les enjeux ne sont autres que la stabilité politique de l’une des plus vieilles démocraties d’Asie, voire la pérennité de son régime. Le 26 octobre, le Président Maithripala Sirisena a en effet limogé son Premier ministre, pour le remplacer par l’ancien Président, Mahinda Rajapakse, dont les deux mandats de cinq ans (2005-2015) avaient manifesté ses tendances liberticides, son mépris pour l’indépendance de la justice, ses méthodes corrompues et son goût pour la manière forte. Ce limogeage inattendu reflétait le fait que le Président et le Premier ministre, Ranil Wickramasinghe, issus de deux partis différents (ils s’étaient unis en 2014 pour mettre fin au règne de Rajapakse), ne s’entendaient plus. Le premier cherchait à préserver son avenir politique à la suite d’élections municipales remportées par Rajapakse, le tout à la veille d’élections présidentielles mal engagées pour le président sortant étant donné ses déboires : l’économie est en crise et la corruption reste très répandue.

 Le Président Maithripala Sirisena a limogé son Premier ministre, pour le remplacer par l’ancien Président, Mahinda Rajapakse

Maintenant, la décision du Président est dénoncée comme inconstitutionnelle par Wickramasinghe, qui ne souhaite pas céder la place, et par bien d’autres observateurs qui soulignent que le Président fonde son geste sur un article de la Constitution qui autorise le Président à nommer le Premier ministre, non pas à le démettre.

De fait, le 19ème amendement, voté en 2015, a réduit les pouvoirs du président (en rétablissant par exemple la limite des deux mandats que Rajapakse avait fait disparaître). Mais les institutions sri lankaises souffrent d’ambiguïtés dues à la présidentialisation d’un régime, à l’origine parlementaire - processus qui remonte aux années 1970.

Dans quel contexte historique s’inscrit la situation politique actuelle du pays ?

Sri Lanka se remet lentement d’une guerre civile qui a opposé la minorité tamoule (hindoue et, en partie, musulmane) à la majorité cinghalaise (et bouddhiste) pendant près de trente ans - qui avait d’ailleurs servi à justifier la dérive autoritaire. Si un processus de réconciliation a été amorcé, à travers des programmes de réparation et le travail de l’Office des Personnes Disparues, il s’agit d’une oeuvre de longue haleine dont les résultats ne se voient pas encore. En outre, les auteurs du bain de sang par lequel Rajpakse a mis fin à la guerre civile n’ont pas été jugés, comme cela avait aussi été promis en 2014-2015.

Ces hommes sont apparemment encore en liberté - en dépit, de surcroît, des affaires de corruption dans lesquelles ils étaient impliqués -, à la protection dont les fait bénéficier le Président Sirisena. Celui-ci a empêché à quatre reprises l’arrestation de Gotabhaya Rajapakse, le frère de Mahinda, qui était en charge de la défense nationale dans l’équipe gouvernementale précédente. Sirisena espère maintenant rester président avec l’aide des Rajapakse. Cela dépendra de l’attitude de Wickramasinghe, qui s’accroche à son poste, et de celle des députés quand le Parlement - suspendu pour trois semaines - se réunira à nouveau.

Pour les séduire, Rajapakse - très populaire dans certains milieux ethno-nationalistes - jouera à n’en pas douter la carte national-populiste, pour se poser en héraut de la majorité cinghalaise, et n’hésitera pas à acheter les voix qui lui manquent. Il pourrait aussi recourir à la manière forte.

Les auteurs du bain de sang par lequel Rajpakse a mis fin à la guerre civile n’ont pas été jugés.

L’absolutisme du parti au pouvoir est concomitante d’une cession bien entamée depuis quelques années d’exercice de souveraineté du pays, qui joue un rôle clé dans la rivalité entre la Chine et l’Inde pour contrôler l’Océan Indien. Quelles conséquences cette crise peut-elle revêtir pour ces deux puissances ?

Le jeu politique sri lankais est en effet faussé depuis plusieurs années par l’influence de la Chine qui non seulement a fourni à Rajapakse les armes permettant d’écraser la guérilla tamoule, mais qui a aussi investi dans l’île et consenti à Colombo des prêts qu’elle ne parvient pas à rembourser. C’est la raison pour laquelle Sri Lanka vient d’ailleurs d’octroyer à la Chine un port en eaux profondes, Hambatota, pour 99 ans. Ce port jouant un rôle stratégique dans le cadre de la Roads and Belt Initiative de Xi Jinping, New Delhi - qui craint d’y voir accoster des sous-marins chinois - ne cache pas son inquiétude.

La réaction indienne aux événements sri lankais n’en est pas moins très modérée pour l’instant, comme si New Delhi se résignait à devoir travailler avec Rajapakse - qu’elle avait contribué à faire battre en 2015 pour mieux contenir la présence chinoise dans le voisinage. Cette modération reflète peut-être une nouvelle stratégie indienne vis-à-vis de la Chine, le passage, dans certains cas, du "containment" à l' "engagement".

 

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