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Soudan et Algérie – retour ou seconde mort du "printemps arabe" ?

Entretien croisé de Michel Duclos et Stéphane Lacroix

INTERVIEW - 25 Juin 2019

En Algérie, d’importantes manifestations pacifiques se tiennent depuis le mois d’avril, réclamant le retrait de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika pour un cinquième mandat présidentiel. Ce mouvement s’inscrit dans le cadre plus large d’une revendication en faveur de davantage de démocratie dans le pays. Au Soudan, d’importants mouvements populaires ont également mené à la destitution du Président al-Bashir au mois d’avril 2019 ; la période de transition qui s’en suit a d’abord été marquée par l’occupation pacifique de la place al-Qiyada à Khartoum, puis de sa répression au mois de juin. Les évènements récents au Soudan et en Algérie peuvent-ils être interprétés dans le même cadre conceptuel que les Printemps arabes de 2010-11 ? Michel Duclos, conseiller spécial géopolitique, et ancien ambassadeur, et Stéphane Lacroix, professeur associé à l'Ecole des affaires internationales de Sciences Po, répondent à nos questions. 

Les révolutions soudanaise et algérienne sont-elles une réédition des printemps arabes de 2011 ?

STÉPHANE LACROIX

Oui et non. Les revendications sont certes similaires : les manifestants parlent de "dignité", demandent la chute d’un régime jugé corrompu, et réclament des libertés politiques. Mais les configurations sont assez différentes de celles des révolutions de 2011.

D’abord, il faut dire que l’Algérie et le Soudan partagent le fait d’avoir fait leur "printemps arabe" bien avant tous les autres pays de la région, il y a près de trente ans. En ce sens, Algériens et Soudanais ont en quelque sorte pour eux d’avoir été des précurseurs. A Khartoum, en 1985, la rue a renversé le régime militaire de Jaafar Nimeiri, ouvrant la voie à une parenthèse démocratique qui a duré quatre ans, jusqu’au coup d’Etat d’Omar al-Bachir, soutenu par les islamistes du Front National Islamique mené par Hasan al-Tourabi. En Algérie, c’est encore la rue qui, en 1988, a poussé le régime de parti unique du FLN à poser les bases d’une transition démocratique. Celle-ci s’est abruptement terminée par le coup d’Etat militaire de janvier 1992, au moment où les islamistes du Front Islamique du Salut s’apprêtaient à triompher dans les urnes. S’en est suivie une guerre civile particulièrement sanglante, jusqu’à la fin des années 1990.

Ces histoires expliquent pourquoi, au Soudan comme en Algérie, la rue est en quelque sorte "vaccinée" contre les deux "solutions miracle" qui se sont imposées dans l’après-2011 : la solution islamiste et la solution militaire.

Pour ce qui est des islamistes, s’ils continuent sans aucun doute de jouir d’une vraie base sociale dans les deux pays, il est clair qu’ils ont souffert des expériences du passé : au Soudan, ils ont porté al-Bachir au pouvoir et, si ce dernier a rompu en 1999 avec son éminence grise Hasan al-Tourabi (passé ensuite à l’opposition), le régime a continué de se réclamer d’un islamisme d’Etat vécu par la population comme une continuité de celui du Front National Islamique. En Algérie, la mémoire de la "décennie noire" continue d’entacher l’image du mouvement islamiste, même si c’est bien le régime qui porte, pour l’essentiel, la responsabilité du basculement dans le violence. Si un FIS reconstitué se présentait à de futures élections libres en Algérie, il ferait certainement un bon score, mais il est peu probable qu’il susciterait un raz-de-marée comparable à celui obtenu trente ans plus tôt.

Les manifestants parlent de "dignité", demandent la chute d’un régime jugé corrompu, et réclament des libertés politiques. Mais les configurations sont assez différentes de celles des révolutions de 2011.

Quant à l’armée, le fait qu’elle soit au pouvoir, directement (au Soudan) ou indirectement (en Algérie), explique que, lorsqu’elle n’est pas directement ciblée, elle est largement démonétisée auprès des contestataires. Et si l’on a pu entendre dans les rues d’Alger ou de Khartoum des slogans appelant les militaires à fraterniser avec le peuple, personne n’est véritablement dupe. Un scénario "à la Sissi" où, comme en juin 2013 au Caire, une partie de la rue réclamerait à cor et à cri l’intervention des militaires semble peu probable dans les deux pays. C’est ce que certains manifestants algériens ont voulu signifier en écrivant sur leurs banderoles que l’Algérie était tout autant "insubMORSIble" qu’ "inSISSIsable".

Tout cela ne signifie aucunement hélas que l’armée ne pourra pas in fine remporter la partie dans les deux pays. Mais si elle s’impose, ce sera par la force brute, sans le soutien populaire dont elle a pu se prévaloir en Égypte en février 2011 comme à l’été 2013.

Ajoutons enfin que les protestataires soudanais et algériens semblent avoir tiré les leçons de l’échec des mouvements de 2011. Pour contrer l’accusation – dont les forces contre-révolutionnaires ont fait un usage immodéré ailleurs – d’être des facteurs de désordre, les manifestants ont pris grand soin à mettre en scène la "civilité" de leur démarche, allant, à Alger, jusqu’à nettoyer les rues après leur passage. Au Soudan, pour se prémunir de l’effritement stratégique qui avait miné les mouvements révolutionnaires de 2011, la contestation a été planifiée en amont par un fantomatique mais bien réel Rassemblement des Professionnels Soudanais, très structuré, et véritable cerveau du mouvement.
 
MICHEL DUCLOS

J’ajouterais à cette analyse de Stéphane Lacroix une référence au cas de la Syrie. Bachar al-Assad, à la différence de ses "confrères" tunisien et égyptien – et, pour d’autres raisons, libyen – a été le premier tyran de la région à survivre à un soulèvement populaire. Il avait semblé à partir de 2011 mettre un coup d’arrêt à la vague des révolutions victorieuses – victorieuses au moins dans un premier temps (cf. Egypte). Béchir et Bouteflika renouent avec le schéma des dictateurs emportés par la contestation. L’effroyable répression qui s’est abattue en Syrie, la guerre civile qui s’en est suivie, la non-intervention des puissances occidentales, tout cela a dû jouer comme facteur de dissuasion pour les peuples de la région. Il est donc particulièrement significatif que, malgré le sort de la Syrie, une résurgence des printemps arabes se manifeste au Soudan et en Algérie.

Qu’en est-il de la contre-révolution ?

STÉPHANE LACROIX

C’est là une autre grande différence avec 2011. Tout le monde ayant alors été pris de court par les événements, les résistances au "printemps arabe" s’étaient, dans un premier temps au moins, montrées diffuses et désorganisées. Mais les forces contre-révolutionnaires se sont depuis structurées. À l’échelle régionale, un axe Emirats Arabes Unis-Arabie Saoudite s’est même lancé, depuis 2013, dans une contre-offensive visant à restaurer l’ordre autoritaire temporairement ébranlé. Cet axe a joué un rôle décisif dans le renversement en Egypte de Mohamed Morsi et dans la consolidation du pouvoir de son successeur putschiste, le maréchal Sissi, devenu un allié de poids des deux monarchies. En Libye, ce même axe porte à bout de bras depuis 2014 le général Haftar, qui s’est récemment lancé dans une sanglante mais infructueuse offensive militaire contre Tripoli. Partout enfin dans la région, Emiriens et Saoudiens usent de leur influence pour peser contre ce qu’il reste des forces du changement.

Des deux pays, le Soudan est le plus exposé à ces ingérences contre-révolutionnaires. Le pays entretient traditionnellement des liens forts avec les pays du Golfe, auxquels il fournit une main d’œuvre nombreuse. Les pays du Golfe sont aussi présents dans l’économie soudanaise. Avant 2014-2015, c’était surtout le Qatar qui était en cours à Khartoum. Mais Omar al-Bachir a procédé à partir de 2015 à un reconfiguration de ses alliances. À défaut de se ranger explicitement du côté des Emirats et de l’Arabie Saoudite dans la lutte qui les oppose à leur voisin gazier (de peur de perdre la manne qatarie), le Soudan a envoyé près de 10 000 hommes combattre au Yémen sous étendard saoudo-émirien – une contribution cruciale puisque les Soudanais représentent le plus gros contingent au sol, milices locales exclues. Dès lors, il était prévisible que les Emirats et l’Arabie cherchent à influer sur le cours des événements à Khartoum. Les deux monarchies n’avaient aucun problème à lâcher Omar al-Bachir – un allié peu fiable à leurs yeux, notamment du fait de ses accointances passées avec l’islam politique, et qui ne s’était rapproché d’eux que tardivement – mais à condition de pouvoir s’assurer de son remplacement par un militaire plus en phase avec leurs intérêts. D’où le soutien à Mohammed Hamdan Daglo, dit "Hemetti", chef de milice pro-régime au Darfour devenu l’homme fort de Khartoum. Ce sont ses troupes qui sont responsables de la dispersion violente du sit-in d’al-Qiyada le 3 juin – alors même qu’Hemetti revenait d’une tournée aux Emirats, en Arabie Saoudite et en Egypte, où l’on peut s’imaginer qu’il a reçu le feu vert qu’il attendait. Sa milice, les "Forces de Soutien Rapide", occupe aujourd’hui les rues de la capitale et cherche à empêcher toute remobilisation de la rue. Mais la partie n’est peut-être pas encore complètement jouée, même si la violence de la répression a douché les espoirs des manifestants.
 
En Algérie, les choses sont un peu plus simples. L’une des "chances" des pays du Maghreb, c’est qu’ils entretiennent des liens moins étroits avec les pays du Golfe, pour qui ils ont moins de valeur stratégique que leurs voisins du Mashreq. C’est déjà peut-être l’une des raisons pour laquelle la Tunisie est l’unique rescapée de la première vague des printemps arabes – car les Saoudo-Emiriens n’y possédaient pas de relais suffisamment fiables pour engager une contre-révolution, même s’ils y ont depuis considérablement renforcé leurs réseaux. C’est vrai à plus forte raison en Algérie, où la présence des pays du Golfe demeure limitée. En outre, le "nationalisme hérité" de l’armée algérienne la rend relativement imperméable aux ingérences extérieures. Sur la plupart des dossiers régionaux récents – par exemple en Libye – les militaires algériens se sont d’ailleurs farouchement opposés à la ligne saoudo-émirienne. Tout cela limite l’influence des acteurs contre-révolutionnaires du Golfe en Algérie. Mais cela ne règle pas le problème, puisque la contre-révolution pourrait aussi venir de l’intérieur du régime. Tout dépendra in fine des dynamiques au sein de l’armée – or, celle-ci étant une véritable boîte noire, il est difficile d’en anticiper les décisions.
 
MICHEL DUCLOS

Là aussi, complétons par le cas syrien. L’axe contre-révolutionnaire a d’abord pris violemment parti contre le régime d’Assad, sans doute en raison des accointances de celui-ci avec l’Iran. L’un des paradoxes de la situation actuelle réside en ceci que les Emirats arabes unis – et sans doute l’Arabie saoudite – sont maintenant tentés de renouer avec Damas : ces deux pays reconnaissent finalement dans le régime d’Assad un pouvoir partageant leur combat contre l’islamisme politique, lequel justifie à leurs yeux leur version moderne et proche-orientale d’une sainte alliance contre-révolutionnaire. L’Egypte du maréchal Sissi participe du même esprit. La Turquie de M. Erdogan – emblématique d’un pouvoir adossé à l’islamisme frère-musulman – ne participe pas pour cette raison à l’axe contre-révolutionnaire ; cela ne l’empêche pas de mener sur le plan intérieur une politique typique de contre-révolution en cherchant à éliminer toute forme d’opposition. Il vient de subir un échec cuisant à Istanbul : autres signe de la persistance, sinon de la résurgence, de l’esprit des "printemps arabes" ?

Que faire ?

STÉPHANE LACROIX

Les pays occidentaux, et notamment la France, devraient chercher à peser plus franchement en faveur des partisans du changement dans les deux pays. En l’état, les manifestants ont peu d’alliés extérieurs, et ils ont l’impression de se retrouver bien seuls face à la contre-révolution – et surtout face à ceux qui en portent l’étendard à l’échelle de la région : les Emirats, l’Arabie et l’Egypte. Or, ces trois pays jouent des liens étroits qu’ils entretiennent avec les pays occidentaux et leurs dirigeants – à commencer par Trump – pour neutraliser tout ce qui pourrait remettre en cause leur stratégie régionale. Le fait que le nouvel homme fort de Khartoum soit l’un des responsables des massacres au Darfour devrait tout de même susciter d’autres réactions que celles, relativement timides, entendues après la dispersion violente du 3 juin…
 
MICHEL DUCLOS

Le gouvernement français doit bien entendu faire preuve d’une grande prudence lorsqu’il s’agit de l’Algérie. Il n’est pas tenu à la même réserve sur le Soudan ; or les généraux algériens suivent sans doute attentivement les réactions des Occidentaux dans les événements à Khartoum.

Les événements actuels au Soudan mais aussi en Libye et au Yémen mettent en lumière les dilemmes de la politique française à l’égard du Proche-Orient. Notre rôle n’est pas d’intervenir dans les querelles qui traversent la région, qu’il s’agisse du clivage Iran/Etats sunnites, ou du clivage salafistes/contre-révolutionnaires. Il est légitime aussi de maintenir nos alliances avec des partenaires stratégiques qui sont aussi souvent nos clients (Etats du Golfe, Egypte), notamment en matière d’armements. C’est une question de réalisme. Mais il faut pousser le réalisme jusqu’au bout et prendre en compte que l’autoritarisme classique dans la région entraîne désormais des crises de légitimité à répétition (c’est l’essence des "printemps arabes").

Notre rôle n’est pas d’intervenir dans les querelles qui traversent la région, qu’il s’agisse du clivage Iran/Etats sunnites, ou du clivage salafistes/contre-révolutionnaires.

N’est-il pas possible dans ces conditions de maintenir nos liens traditionnels avec nos partenaires stratégiques sans endosser pour autant les politiques contre-révolutionnaires qu’ils mènent dans la région ? Avons-nous des leviers pour les influencer ? Et si l’on veut peser en faveur du changement là où celui-ci se dessine – au Soudan actuellement – quelles politiques mener à cet effet ?

Peut-être en amont de ces interrogations, se situe notre rôle vis-à-vis des sociétés civiles, dont l’émancipation pourrait être le seul antidote à l’alternance/collusion entre régimes autoritaires (en général militaires) et islamistes. Comment atteindre et si possible renforcer les sociétés civiles ? Et cela dans un contexte économique, culturel, technologique même complètement renouvelé mais à un moment de repli budgétaire pour nos moyens d’action culturels et diplomatiques à l’étranger ? Comment également, sur un plan cette fois plus directement géopolitique, tenir compte du désengagement relatif américain, du retour de la Russie, de l’arrivée à terme de la Chine, déjà omniprésente économiquement ? Sur l’affaire soudanaise, c’est cette fois la Chine, accompagnée certes de la Russie, qui a pris l’initiative de bloquer au Conseil de sécurité des Nations Unies, un texte appelant les autorités à la retenue. D’une certaine façon, les événements au Soudan et en Algérie, ainsi qu’en Libye et au Yémen, incitent à penser que ces différents dilemmes ne pourront plus être éludés très longtemps.

Copyright : RYAD KRAMDI / AFP

 

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