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Seine-Saint-Denis : le Covid-19 exalte les inégalités

BLOG - 15 Avril 2020

Le Covid-19 n’épargne aucun continent, aucun pays ni aucun territoire : “ce virus n’a pas de passeport”, selon la formule consacrée du président de la République. Cependant, comme ses ancêtres auparavant, le Covid-19 est plus susceptible de se propager dans les populations qui vivent dans les conditions matérielles les plus désastreuses.

Quelques jours après l’annonce du confinement, Paris s’était brusquement arrêté. Selon les données de géolocalisation contenues dans les téléphones, entre le 13 et le 20 mars, plus d’un million de Franciliens auraient déserté leur région pour rejoindre leurs résidences secondaires et supporter un confinement qui promettait d’être long. A quelques stations de métros, aux portes de Paris, les Séquano-Dionysiens (habitants de la Seine-Saint-Denis) ne sont pas ignorants des injonctions du gouvernement à rester chez soi, ni du bienfait qu’il y aurait de trouver un asile ailleurs pour mieux supporter l’enfermement, et moins encore à l’évidence de la nécessité de protéger les siens. Ils n’en ont simplement pas le privilège.

Contraints par la nécessité économique qui impose, pour certains, le maintien de déplacements professionnels et happés par un irréfrénable besoin d’air frais pour fuir une promiscuité insupportable, les Séquanos-Dionysiens propagent de facto le virus. Entre le 28 mars et le 3 avril, la mortalité dans le département a augmenté de 47 % par rapport à la semaine précédente (la semaine du 21 au 27 mars ayant déjà révélé une augmentation de 63 % de la mortalité par rapport à la semaine précédente). Entre le mois de mars de l’année 2019 et le mois de mars de l’année 2020, le nombre de décès a augmenté de 61,6 %. Aucune classe d’âge n’est épargnée : entre mars 2019 et mars 2020, les analyses conduites par l’Insee révèlent une augmentation de la mortalité de 55,5 % chez les moins de 64 ans, de 67,8 % chez les 65-74 ans et de 95,1 % chez les 75-84 ans.

Un contexte socio-démographique explicatif de la surmortalité

La mortalité constatée dans le département trouve mécaniquement une première explication dans l’importance de la population. La Seine-Saint-Denis est le deuxième département le plus peuplé de la région Île-de-France, qui dénombre le plus grand nombre de décès liés au coronavirus. Elle compte officiellement 1 623 111 habitants, auquel il faut ajouter les "150 000, 250 000, voire 400 000 personnes en situation irrégulière", selon un rapport parlementaire de mai 2018 des députés François Cornut-Gentille et Rodrigue Kokouendo, qui pourraient constituer un élément explicatif supplémentaire de l’importance de la mortalité. De plus, la densité de la population offre un terreau particulièrement favorable à la propagation du Covid-19. Territoire d’une superficie de 20 km sur 20 km, la majorité des habitants est concentrée dans des grands ensembles immobiliers. Plusieurs communes comptent parmi les plus denses de France avec un nombre d’habitants avoisinant les 20 000 personnes par km2, contre une moyenne de 1 017 habitants par km2 en Ile-de-France.

La Seine-Saint-Denis est le deuxième département le plus peuplé de la région Île-de-France, qui dénombre le plus grand nombre de décès liés au coronavirus [...] De plus, la densité de la population offre un terreau particulièrement favorable à la propagation du Covid-19.

La structuration de la population est également un élément à prendre en compte. La Seine-Saint-Denis, département le plus jeune d’Ile-de-France, compte 565 532 jeunes de moins de 25 ans (35,7 % de la population). Ceux-là, qui échappent le mieux aux symptômes liés à l’épidémie, pourraient être les premiers propagateurs du Covid-19 et constituer un facteur déterminant de la surmortalité constatée. A l’inverse, si la part des personnes âgées de plus de 65 ans est relativement faible (11 % contre 19 % à l’échelle nationale), la situation sanitaire dans laquelle se trouve une partie importante de cette population peut constituer un facteur explicatif d’une augmentation de la mortalité. En Seine-Saint-Denis, un quart des 60-74 ans vit en dessous du seuil de pauvreté. Par ailleurs, la structuration familiale est également un élément déterminant. La Seine-Saint-Denis compte le plus grand nombre de familles nombreuses de tous les départements métropolitains (18 % des familles) constituant autant de potentiels clusters.

Enfin, symbolisant l’extrême pauvreté de ce département, selon le recensement effectué par la délégation interministérielle à l'hébergement et à l'accès au logement, la Seine-Saint-Denis compte 1 960 personnes vivant dans des bidonvilles, soit 12,18 % de la population recensée au niveau national. L’importance de cette population, concentrant toutes les fragilités sur le plan sanitaire, augmente le risque de surmortalité.

En Seine-Saint-Denis, plus qu’ailleurs, le confinement est une épreuve 

Selon une étude de l’Insee, en 2011, 13 % des ménages déclaraient vivre dans de très mauvaises conditions de logement (contre moins de 10 % en moyenne en Ile-de-France). L’un des facteurs explicatifs majeurs de cette appréciation résulte du fait que 25 % des logements sont surpeuplés dans le département. Le surpeuplement touche particulièrement les couples avec enfants et les familles monoparentales (32,8 %). Cette situation génère deux conséquences fondamentales. La première est la difficulté d’isoler le porteur lorsque le virus entre dans le foyer, rendant ainsi quasi inéluctable la contamination intrafamiliale. La seconde est la difficulté, dans ces conditions, de respecter une application stricte du confinement souhaitée par le gouvernement.

De plus, les conditions de mise en œuvre du confinement relèvent de l’impossible pour certaines familles. Lorsque près d’un habitant sur trois vit avec moins de 1 026 euros par mois (seuil de pauvreté), la constitution d’un stock de nourritures pour plusieurs semaines est un obstacle économique infranchissable. Cette situation habituelle d’extrême pauvreté, conjuguée à l’effondrement de l’économie liée au coronavirus, et qui frappe d’abord les plus précaires, induit la mise en place d’une économie de la survie faite d’échanges et de dons qui constitue l’un des plus puissants propagateurs du virus.

Une plus forte exposition au risque sanitaire des travailleurs

Selon les résultats d’une enquête conduite par le Cevipof, la crise sanitaire que traverse notre pays frappe de façon différenciée les différentes classes sociales : 60 % des ouvriers et 40 % des employés se déclarent en arrêt de travail - le chômage partiel s'applique d’abord aux ouvriers 63 % puis aux employés 47 % -, contre seulement 24 % pour les cadres supérieurs. Dans un département ou le taux de pauvreté touche 28,6 % des individus (contre 15,7 % pour le taux de pauvreté francilien), la nécessité de poursuivre le travail pour ceux qui le peuvent, est une nécessité

La Seine-Saint-Denis est un département de navetteurs. Chaque jour, en temps normal, ce sont près de 300 000 travailleurs résidant dans des départements voisins et principalement qualifiés, qui viennent occuper des postes au sein des entreprises qui y ont élu domicile. A l’inverse, ce sont plus de 300 000 Séquanos-Dionysiens qui font le chemin inverse pour occuper des postes d’employés ou d’ouvriers, principalement à Paris. Depuis le début du confinement, les navettes ne s’opèrent plus que dans un sens.

Dans un département ou le taux de pauvreté touche 28,6 % des individus, la nécessité de poursuivre le travail pour ceux qui le peuvent, est une nécessité.

La formidable mutation digitale dont se sont montrés capables les plus grands groupes internationaux préserve les salariés des risques sanitaires induits par la propagation du virus. Les cadres supérieurs ne sont que 10 % à travailler hors de leur domicile quand ce sont 36 % des professions intermédiaires, 24 % des employés et 35 % des ouvriers qui doivent quitter leurs habitations pour accomplir leurs tâches professionnelles. Les travailleurs de Seine-Saint-Denis sont ainsi particulièrement exposés aux risques sanitaires liés aux déplacements et deviennent les vecteurs de la propagation du virus

Questionner l’accès aux soins

L’épidémie de Covid-19 creuse les inégalités sociales et met en lumière les inégalités sanitaires dans ce département. La principale interrogation résulte du fait que, malgré la surmortalité constatée dans le département, le nombre de décès enregistré à l'hôpital est plus faible en Seine-Saint-Denis que dans les autres territoires d'Ile-de-France. Ce constat invite à interroger le rapport aux soins des Séquano-Dionysiens au plus fort de cette crise sanitaire.

La Seine-Saint-Denis présente en premier lieu un maillage médical plus faible qu’ailleurs. Le département compte 120 généralistes et 147 spécialistes pour 100 000 Séquano-Dionysiens, comparativement à 154 et 186 pour 100 000 habitants de France métropolitaine. Cette situation pourrait expliquer une prise en charge différenciée dans le département. En second lieu, l’on peut craindre une prise en charge trop tardive liée au coût supposé qu’elle pourrait représenter pour les familles. Enfin, les nombreux cas de morts à domicile constatés par les pompes funèbres, invite à considérer que de nombreux cas de Covid-19 sont pris en charge au sein même des familles. Cette situation, qui révèle une défiance envers les institutions de notre pays devra nous interroger, à terme. Pour l’heure, elle influe directement sur les risques de propagation du virus.

 

COPYRIGHT : Ludovic MARIN / AFP

 

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