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Russie - le virus et le tsar

BLOG - 9 Juin 2020

Le président Poutine est-il en train de reprendre les choses en main ? C’est ce que pourraient laisser penser quelques décisions annoncées par le Kremlin ces derniers jours : en particulier, le vote populaire destiné à approuver les changements constitutionnels adoptés en mars par la Douma avait dû être différé pour cause de pandémie ; il est maintenant programmé au 1 juillet.

L’heure de réviser la Constitution

On se souvient que ces changements visent surtout à permettre à M. Poutine de se représenter à la présidence lors des élections de 2024 (ainsi qu’une deuxième fois ensuite) alors que le texte actuel de la Constitution interdit le cumul dans le temps des mandats. L’artifice trouvé est que les mandats effectués sous le régime actuel ne compteraient pas pour la mise en œuvre de la Constitution amendée.

Par ailleurs, les cérémonies pour l’anniversaire de la Victoire dans la Seconde Guerre mondiale, qui n’ont pu avoir lieu le 9 mai, se tiendront le 24 juin. Elles auraient dû fournir, le 9 mai, en présence de nombreux chefs d’États étrangers, une sorte d’apothéose pour M. Poutine – tout en orientant les esprits positivement pour le vote sur la Constitution. Finalement, le 24 juin, seuls les dirigeants de l’ex-URSS sont conviés. Le défilé du "régiment des immortels", sorte de doublon populaire des cérémonies de la Victoire, est fixé au 26 juillet.

Ce qui étonne dans ce calendrier, c’est d’abord qu’il ne correspond pas à la situation sanitaire ni même sociale du pays : la Russie est maintenant le troisième pays au monde pour le nombre de personnes infectées. Il y a peu de chance que la pandémie soit jugulée le 1er juillet. Le nombre de morts reste peu élevé mais personne ne se fie aux statistiques officielles. Comme nous l’avions écrit dans ce blog, la Russie était mal préparée, en raison notamment du délabrement de son système de santé, à faire face à la crise sanitaire. Les effets économiques de celle-ci sont de surcroît aggravés par les conséquences de la baisse des prix du pétrole, qui à elle seule constitue un grave handicap pour une économie russe très dépendante de ses exportations d’énergie.

Il se trouve aussi que Vladimir Poutine ne se révèle pas un gestionnaire de crise très convaincant. Comme Trump dans le camp des démocraties, il a paru d’abord nier la réalité, puis privilégier l’économie sur la santé et essayer de faire porter les responsabilités sur d’autres, notamment (comme le Président américain !) sur les gouverneurs de provinces. Fait caractéristique : le taux de popularité du Président continue de baisser. Selon un sondage effectué par l’Institut Levada du 22 au 24 mai, 25 % des personnes interrogées déclarent "faire confiance" à Vladimir Poutine, contre 59 % en novembre 2017. Les proches du Président pourraient se consoler avec les résultats recueillis pour une autre question : 63 % des sondés "approuvent l’action de Vladimir Poutine en tant que président", mais ce chiffre est à comparer aux 70 % de convaincus par Poutine en octobre 2019.

Comme Trump, [Vladimir Poutine] a paru d’abord nier la réalité, puis privilégier l’économie sur la santé et essayer de faire porter les responsabilités sur d’autres.

Dès lors, pourquoi vouloir à tout prix que le vote sur la Constitution – dont l’enjeu n’est évidemment pas le résultat mais le niveau de participation – ait lieu avant l’été ? Pourquoi ne pas attendre l’automne comme cela était envisagé initialement par l’administration présidentielle ? C’est un secret de Polichinelle dans les couloirs du pouvoir à Moscou : la popularité du Président ne peut que continuer à se dégrader car la situation économique et sociale ne pourra pas se relever avant longtemps.

La popularité déclinante du Tsar

Les milieux libéraux à Moscou et dans les autres grandes villes russes commencent à se demander si le Covid-19 n’est pas "la crise de trop" pour Vladimir Poutine. Le frêle espoir qu’ils entretiennent n’est pas celui d’un changement de régime mais d’une renonciation de Poutine à se représenter en 2024. La mauvaise passe actuelle du Président russe s’inscrit en effet dans une tendance qu’il faut bien comprendre.

Ce sont les conséquences sociales de la crise de 2008 qui avaient provoqué une première baisse du taux de popularité de Vladimir Poutine. Les manifestations dans les grandes villes de l’hiver 2011-2012 avaient donné un goût amer à la seconde élection comme Président de M. Poutine en mai 2012. Mais la Crimée en 2014 avait tout effacé. La cote de popularité du Président avait alors atteint son zénith. Peut-être plus encore, le "consensus de Crimée" avait en quelque sorte changé le statut du chef du Kremlin. À en juger par les conversations que l’on pouvait avoir en visitant le pays, le Président semblait flotter, aux yeux de ses compatriotes, au-dessus de tous les responsables et de tous les pouvoirs, inaccessible aux aléas des contingences, comme autrefois le tsar. Tout se passait, indique une politologue russe, T. Stanovaïa, comme si Poutine disposait d’un crédit sans limite dans l’opinion, laquelle serait pour toujours débitrice de l’homme providentiel pour l’exploit historique du rattachement de la Crimée à la patrie. Le Président a alors renoncé à la dimension sociale de son action au profit d’un grand dessein géopolitique d’affrontement avec l’Occident. Il a de surcroît sous-traité les affaires intérieures, économiques et autres à l’administration présidentielle et aux autres organes du pouvoir.

Le "consensus de Crimée" a cependant commencé à s’éroder depuis 2018 et l’annonce d’une réforme des retraites. Une étude qualitative réalisée ces derniers mois, à partir de "focus groups", sous la coordination de M. Dmitriev met en relief une attitude de plus en plus critique d’une partie de l’opinion à l’égard du pouvoir.

Selon cette étude, les préoccupations dominantes dans l’opinion seraient liées à "l’État de droit, aux libertés publiques, au respect des procédures et à l’exigence de justice". Il y aurait une aspiration de l’opinion à une politique étrangère moins belliqueuse et à une amélioration des rapports avec l’étranger. Notons au passage que ce point est confirmé par ailleurs par la baisse de popularité des deux ministres emblématiques de la posture de confrontation avec l’Occident, M. Lavrov aux affaires étrangères et M. Shoigu à la Défense.

Il y aurait une aspiration de l’opinion à une politique étrangère moins belliqueuse et à une amélioration des rapports avec l’étranger.

Selon cette même étude, la crise du coronavirus aurait "accentué ce conflit de valeur entre l’opinion et le régime" : l’irritation et la colère se portent sur le pouvoir central, dont le Président, et non sur les gouverneurs (dont le taux d’approbation dans l’opinion dépasse pour la première fois en avril celui de Poutine – mettant à mal le mythe du "bon tsar et des mauvais boyards"). D’autres enquêtes venant d’autres instituts (la haute école d’Économie par exemple), signalent aussi que la "demande d’autorité" cède le pas au souhait d’un rééquilibrage des pouvoirs. Une autre enquête menée par l’Institut Levada du 22 au 24 mai indique que 28 % des personnes interrogées se déclarent prêtes à manifester dans la rue. Les jeunes de 18 à 24 ans seraient 40 % dans ce cas et les personnes âgées de 40 à 54 ans seraient 35 %.

De façon très nette, les sondages et les études d’opinion laissent penser que la base traditionnelle du pouvoir de Poutine tend à se rétrécir. Elle était constituée historiquement des fonctionnaires et des retraités, auxquels s’étaient ajoutés les entrepreneurs et depuis la Crimée les jeunes. Une grande partie des retraités sont mécontents depuis 2018, les entrepreneurs s’éloignent, les jeunes se détournent du poutinisme.

L’entourage du Président Poutine en est-il conscient ? La réponse est oui bien sûr, et c’est bien pourquoi le choix a été fait de ne pas attendre l’automne pour faire voter le peuple. Ce qui tient lieu de campagne officielle en faveur du "référendum" fait d’ailleurs l’impasse sur la question des nouveaux mandats ouverts au Président. L’accent est mis sur les amendements "identitaires" : droits sociaux, place de la langue russe, refus du mariage gay, suprématie de la loi nationale sur le droit international etc.

Il y a plus : les autorités se montrent extrêmement sensibles aux commentaires qui sont faits sur la popularité du Président. L’agence Bloomberg s’est attirée les foudres de l’ambassade de Russie à Washington et d’autres officiels russes (le Président de la Douma lui-même) pour avoir cité des résultats d’enquêtes concordants avec les conclusions du centre Levada. Certains commentateurs russes parlent à ce sujet d’une "fétichisation de l’image du Président" et en donnent la raison suivante : dans la Russie d’aujourd’hui aucune institution ne bénéficie de l’adhésion de la population, aucun parti au vrai sens du terme n’existe, Vladimir Poutine n’est pas l’héritier d’Eltsine, l’ensemble du système repose sur la popularité personnelle du Président.

Une grande partie des retraités sont mécontents depuis 2018, les entrepreneurs s’éloignent, les jeunes se détournent du poutinisme.

Or celle-ci se dégrade et un phénomène plus profond est peut-être à l’œuvre : comme le relève un philosophe, A. Tsipko, le virus désacralise le pouvoir du Tsar. Aucune magie patriotique ou gloire extérieure ne peut anesthésier l’absence des équipements médicaux, la capacité de la maladie de frapper les puissants comme les pauvres, l’impression de sauve-qui-peut laissée par le pouvoir devant la pandémie.

Quelles perspectives ?

On dit parfois - avec une once de naïveté ? - que Vladimir Poutine ne souhaiterait pas particulièrement s’accrocher au poste de président : ce seraient les grands barons du système – oligarques et chefs sécuritaires - qui pensent qu’il n’y a pas à ce stade d’alternative à sa présence au sommet de la pyramide. La vérité est que l’on connaît mal les ressorts intimes du pouvoir aujourd’hui à Moscou. La poignée de dirigeants qui composent l’élite politique du pays, s’ils en venaient à conclure que V. Poutine n’est pas en mesure de garantir la stabilité – et donc de protéger leurs intérêts –, hésiteraient-ils beaucoup à chercher une autre option ?

Dans l’immédiat, aucune vraie perspective ne se dessine pour une évolution du régime poutinien, si ce n’est un durcissement supplémentaire du modèle d’autoritarisme russe. Une nouvelle aventure extérieure constituerait-elle un palliatif pour les dirigeants du Kremlin ? Ce n’est pas impossible mais on a vu que l’état d’esprit de l’opinion semble avoir évolué sur ce sujet. Dans le même ordre d’idées, on ne peut qu’être frappé par l’importance que continue d’accorder le pouvoir à la glorification de la "grande guerre patriotique" (la Seconde Guerre mondiale), comme si son imaginaire restait bloqué sur le passé, incapable d’entretenir une vision de l’avenir. C’est un des signes du décalage croissant entre le régime et le sentiment populaire dans la Russie par temps de pandémie.

 

Copyright : Alexey DRUZHININ / AFP

 

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