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Revue de presse internationale #5 : Nord Stream 2 - Symbole de la complexité de la relation germano-russe

ARTICLES - 11 Mars 2021

Chaque semaine, l’Institut Montaigne propose sa revue de presse internationale avec son chroniqueur Bernard Chappedelaine, ancien conseiller des Affaires étrangères au Ministère de l'Europe et des Affaires étrangères, qui scrute le traitement par les experts et les médias internationaux de l’actualité géopolitique mondiale. Cette semaine, il s'intéresse au débat interne allemand autour du projet Nord Stream 2 et l’attitude du gouvernement fédéral à l'égard de la Russie. 

En 2014, la détermination d’Angela Merkel à sanctionner la Russie pour ses ingérences en Ukraine avait surpris le Kremlin, aujourd’hui son refus de remettre en cause le projet Nord Stream 2 intrigue, alors que le régime russe se montre agressif et répressif. Les arguments développés par Berlin n’emportent pas la conviction de tous les experts. 

Une rentabilité économique qui n’est pas avérée 

Le Président fédéral s’est adressé, par message vidéo, à la commission du patronat allemand en charge de l'Europe de l'est ("Ost-Ausschuss"), réunie en congrès le 25 février. Frank-Walter Steinmeier a critiqué les pressions exercées sur la société civile russe, il a aussi appelé à "ne pas couper tous les ponts avec la Russie", soulignant "la contribution de l'Ost-Ausschuss au développement pacifique et à la cohésion de notre continent". Oliver Hermes, son président, a poursuivi sur ce thème, jugeant les sanctions souvent contre-productives, qui, non seulement affaiblissent le Mittelstand, mais "n'atteignent presque jamais leur objectif, pénalisent non pas l'élite, mais la population, et contribuent à accentuer une mentalité de forteresse assiégée". S'agissant de Nord Stream 2, de nouvelles mesures ne pourraient qu'inciter la Russie à accroître ses ventes de gaz à la Chine, ce qui réduirait encore les leviers disponibles, a estimé Oliver Hermes. Nord Stream est, a-t-il plaidé, la voie la plus directe pour l'évacuation du gaz du nord de la Sibérie, qui peut contribuer à la sécurité énergétique de l'Allemagne et de l'UE. Pourquoi se priver "artificiellement" d'un tel instrument bon marché, alors que les alternatives ne sont pas en place, s'est demandé le président de l'Ost-ausschuss. 

Pour les détracteurs de Nord Stream 2 comme Josef Joffe, éditeur-rédacteur en chef de Die Zeit, l'évolution du marché de l'énergie depuis le lancement du projet le rend inutile. Selon lui, les infrastructures en service peuvent acheminer 250 milliards de mètres cube de Russie en Europe. Une étude de l'institut économique DIW rejoint cette conclusion. "L'Allemagne et l'Europe occidentale n'ont pas besoin de Nord Stream 2, depuis qu'il a atteint un pic en 2008, le prix du pétrole a été plus que divisé par deux. De nouveaux gisements de gaz, en particulier en Méditerranée, sans parler des États-Unis, sont mis en exploitation, le prix du gaz a chuté presque des 4/5 au cours de cette période, abondance qui n'est sans doute pas temporaire", cela alors que les énergies renouvelables prennent une part croissante dans le mix énergétique. Depuis plusieurs années, indique l’étude, la demande de gaz en Europe est stable, selon les chiffres de l'Agence internationale de l'énergie, elle a baissé de 6 % au premier semestre 2020, en raison de la pandémie, le réchauffement climatique a pour effet des hivers plus doux, modérant la consommation de gaz, relève le DIW, qui juge suffisantes à long terme les capacités de production et de transport. La Russie a développé une accoutumance aux sanctions, constate Stefan Kornelius, chroniqueur de la Süddeutsche Zeitung, soit l'UE est en mesure de frapper plus fort pour répondre à l'affaire Navalny et à la dérive du régime russe et elle met un terme à Nord Stream 2, soit elle actionne d'autres leviers. 

Des avantages écologiques contestés

"Nous ne pouvons simultanément renoncer au charbon, au nucléaire et au gaz", fait valoir la ministre fédérale de l'environnement. 

"Nous ne pouvons simultanément renoncer au charbon, au nucléaire et au gaz", fait valoir la ministre fédérale de l'environnement, convaincue que, "pendant cette décennie et la prochaine, nous aurons besoin de gaz naturel". Svenja Schulze (SPD) s'inquiète aussi des lourdes pénalités qui pourraient être infligées à l'Allemagne en cas d'arrêt du projet, elle salue les efforts de Manuela Schwesig (SPD), ministre-présidente du Land de Mecklembourg-Poméranie, pour échapper aux sanctions US (le gazoduc aboutit près de Greifswald et les navires qui participent à sa construction partent de l'île de Rügen, situés dans la circonscription d'A. Merkel).

Manuela Schwesig a annoncé la création d'une fondation dédiée à la "protection du climat et de l'environnement", qui doit servir d'écran pour les contrats signés par des entités allemandes avec Gazprom, prêt à la financer à hauteur de 20 millions €. Pour Alexander Lambsdorff, l'intitulé ne peut faire illusion, il s'agit d'une "fondation Gazprom". Le député libéral européen ne croit pas au demeurant que l'objectif recherché - la protection contre des sanctions américaines - puisse être atteint. Quant à la proposition, récemment dévoilée, faite à l'administration Trump par le ministre fédéral des Finances Olaf Scholz, de mettre un terme aux sanctions américaines en contrepartie de la construction de deux terminaux de GNL, elle a été mal accueillie en Allemagne, ses critiques dénonçant un projet tout aussi nuisible pour le climat, relève Sarah Pagung, experte de la DGAP. 

L'utilisation de Nord Stream 2 pour promouvoir la filière hydrogène est mise en avant par les partisans du gazoduc. Cette possibilité a été discutée lors du congrès de la chambre de commerce germano-russe par le ministre fédéral de l'Économie qui a souligné son fort potentiel pour la coopération énergétique et l'ampleur des besoins de l'économie allemande en la matière, qui nécessitent un important volume d'importation d'hydrogène. L'ensemble de ce secteur revêt un caractère prioritaire pour Moscou, a assuré son homologue russe, ouvert à la coopération internationale, notamment avec l'Allemagne, aussi bien dans les infrastructures, que pour le stockage et le transport, et qui espère des investissements étrangers. Fin 2020, Gazprom a manifesté son intérêt pour construire une installation de conversion de méthane en hydrogène près de Greifswald, note Mateusz Kubiak, Allemands et Russes réfléchissent à la production d'hydrogène "vert" en Russie - produit par électrolyse avec des énergies renouvelables - puis transporté en Allemagne, mais bien des questions techniques demeurent ouvertes, qui font que la réalisation de ce projet, susceptible de séduire les Européens attachés au "green deal", s'inscrit dans le long terme, estime cet expert. 

Un plaidoyer historique discutable

Un autre argument employé par le Président fédéral qui, dans une interview, a jugé que "Nord Stream 2 est pratiquement le dernier pont reliant la Russie et l'Europe", a fait polémique. "Vouloir le détruire n'est pas un signe de force", a estimé F-W. Steinmeier, ajoutant que "plus de 20 millions de citoyens de l'ex-URSS sont morts pendant la Seconde guerre mondiale". "Cela ne justifie pas les errements de la politique russe actuelle, a-t-il précisé, mais nous ne devons pas perdre de vue l'ensemble du tableau". Ces propos que la FAZ qualifie de "faux-pas" ont entraîné de vives réactions à Varsovie et à Kiev, les ministres polonais et ukrainien des Affaires étrangères ont signé une tribune commune. "Ces déclarations nous ont profondément blessés", a réagi l’ambassadeur d’Ukraine à Berlin Andrij Melnyk, qui a fustigé des "arguments historiques contestables". 

Ces critiques visant une politique allemande très attentive à ne pas faire ressurgir le spectre de "Rapallo" ou du "pacte Ribbentrop-Molotov" sont inhabituelles, souligne la FAZ, mais "ce plaidoyer en faveur de Nord Stream 2 a rouvert des blessures mal cicatrisées", même si F-W. Steinmeier s'est gardé d'assimiler Russes et Soviétiques. Le journal rappelle que la majorité des crimes commis par les nazis ont été perpétrés sur les territoires actuels de la Biélorussie et de l'Ukraine. Si on suit la logique du Président fédéral, on peut retourner l'argument contre Nord Stream 2, observe la FAZ. 

"En évoquant la culpabilité allemande envers la Russie, F-W. Steinmeier en fait un projet politique", il balaie l'argument qui veut que Nord Stream 2 soit une entreprise commerciale, Ralf Fücks. D’après cet ancien directeur de la fondation Heinrich Böll, le gazoduc est "emblématique des relations particulières germano-russes, mélange délicat d'économie, de politique et de sentiment". "Après les horreurs de la seconde guerre mondiale, rappelle-t-il, l'impératif suprême de la politique étrangère allemande a été d'éviter le conflit avec la Russie". "Le Kremlin en est conscient, il n'a donc aucune inhibition à employer la force", explique Ralf Fücks, d'autant que "les victimes de la guerre d'anéantissement menée contre l'URSS sont assimilées à celles de la Russie seule".

"Après les horreurs de la seconde guerre mondiale, rappelle-t-il, l'impératif suprême de la politique étrangère allemande a été d'éviter le conflit avec la Russie".

Le mythe d'une "affinité spirituelle" ("Seelenverwandtschaft") entre Allemands et Russes, qui exalte des "sentiments communs privilégiant la profondeur d'âme par rapport au commerce, le sentiment par rapport au rationalisme et au monde moderne", demeure présent dans les deux pays, analyse le politologue, de même que l'idée d'un axe Berlin-Moscou reste vivace, non seulement dans les cercles eurasiatiques. Faire reposer la stabilité européenne sur un accord avec la Russie revient tel un mantra dans la politique allemande, l'idée d'un espace commun "de Lisbonne à Vladivostok" - alternative à l'orientation atlantique - séduit toujours certains milieux d'affaires, explique Josef Joffe, qui y voit un "réflexe bismarckien". 

Une argumentation politique diversement appréciée

La position de Berlin sur Nord Stream 2 a été rappelée au congrès de l'Ost-Ausschuss par Miguel Berger, secrétaire d'État à l'Auswärtiges Amt : l'Allemagne rejette les sanctions extraterritoriales américaines, elle est prête au dialogue avec Washington mais entend mener à bien le projet, pour éviter qu’il ne devienne un gouffre financier. Dans une enquête de septembre 2020, 55 % des Allemands se déclaraient opposés à son arrêt - les sympathisants des Verts étant les seuls à être majoritairement favorables à un abandon - ce refus étant particulièrement fort dans l'est du pays (70 %). Matthias Platzeck, ex-président du SPD, ancien ministre-président du Land de Brandebourg, se fait l'avocat du dialogue avec Moscou. Président du Deutsch-russisches Forum, il critique le caractère contre-productif des sanctions et le "deux poids-deux mesures" (Cf. Turquie) et invite à s'inspirer du mot d'ordre ("changement par le rapprochement") de Willy Brandt, qui avait engagé l'Ostpolitik au lendemain de l'invasion de la Tchécoslovaquie. Matthias Platzeck considère qu'il faut "tendre la main" aux Russes, par exemple, exempter de visa les jeunes, ce qui "n'est pas un cadeau à V. Poutine". 

La proximité des élections législatives du 26 septembre rend un compromis ardu, admet Sarah Pagung. L'AfD et Die Linke veulent resserrer les liens avec la Russie et fustigent les pressions de Washington ; à l'échelon régional, responsables politiques et milieux d'affaires sont sensibles à l'argument économique ; les Verts sont, eux, opposés à Nord Stream 2 ; au sein de la CDU/CSU, des personnalités comme Norbert Röttgen, président de la commission des Affaires étrangères du Bundestag, y sont aussi hostiles du fait de la dérive autoritaire croissante du régime russe, ils demandent un moratoire sur sa mise en service, une conditionnalité (mécanisme d’arrêt des importations en cas de crise) et un soutien à l'Ukraine, pour éviter que Kiev ne soit soumis au chantage russe. Autre chercheur à la DGAP, Henning Hoff constate un glissement de la position du SPD. Le parti social-démocrate fût longtemps "le second pilier fiable du cours centriste de la politique allemande", mais, au plus bas dans les intentions de vote, il a entamé un virage à gauche, qui le rapproche de "l'antimilitarisme" et du "pacifisme" ("Friedenspolitik") de Die Linke dans l'espoir de retrouver les faveurs de l'électorat et l’éclat de l'ère Brandt. Le temps commence à manquer (plus de 90 % du gazoduc sont posés) et la pression augmente sur le gouvernement allemand, venant aussi bien de la nouvelle administration Biden que de capitales européennes (la Pologne et les pays baltes y sont opposés dès l’origine), observe Michael Thumann, éditorialiste à l’hebdomadaire Die Zeit, Berlin est assez isolé et, malgré les propos du Président Macron, ne peut pas vraiment compter sur Paris dans cette affaire. 

 

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