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Revue de presse internationale #37 : la stratégie de la tension de Poutine

ARTICLES - 30 Novembre 2021

Le Kremlin n’investit plus dans ses relations avec l’UE, mais espère obtenir de l’administration Biden un accord garantissant "le respect de ses intérêts de sécurité", en recourant à une stratégie délibérée de la tension, qui rappelle la crise des missiles de Cuba. 

Moscou tolère de moins en moins le statu quo en Ukraine, dont il rend également responsables les Européens

Ces derniers mois, Vladimir Poutine et son ancien premier ministre Dmitry Medvedev ont publié des "articles incendiaires" sur l'Ukraine, relève Samuel Charap, le Président russe mettant en question son existence en tant qu'État indépendant et son ancien premier ministre jugeant les dirigeants de Kiev "ignorants et non fiables", ce qui rend les discussions avec eux sans objet. Le Kremlin n'accepte plus le statu quo, conclut cet expert. "L'obsession de Poutine" à l'égard de l'Ukraine atteint un "niveau sans précédent depuis 2014", notent Eugene Rumer et Andrew S. Weiss. Le long essai "sur l'unité historique des Russes et des Ukrainiens", publié en juillet par Poutine contient tous les arguments pouvant justifier une invasion, il montre, selon ces deux auteurs, qu'il a perdu patience avec les dirigeants ukrainiens. Dans le Financial Times, l'ancien Ministre des Affaires Étrangères (MAE) ukrainien Pavel Klimkine juge "très irrationnelle" la position adoptée par Poutine consistant à nier l'existence d'une identité ukrainienne. Ce dernier reste trop dépendant des élites oligarchiques de ce pays, il néglige les changements intervenus dans la société ukrainienne, explique au journal Dmitri Trenine. "S'il y a un enseignement que Poutine et son entourage au Kremlin auraient dû tirer au cours de ces sept ans de 'révolution de la dignité', c'est que l'annexion de la Crimée et la guerre non déclarée dans le Donbass n'ont fait que renforcer la détermination du peuple ukrainien à quitter l'orbite russe et à rechercher des liens plus étroits avec l'Occident", observent Eugene Rumer et Andrew S. Weiss. 

La récente publication par le ministère des Affaires étrangères russe (MID) de la correspondance échangée par Sergey Lavrov avec ses homologues allemand et français sur le dossier ukrainien est un autre signe de l'exaspération des dirigeants russes. "Il y a des moments dans la vie internationale où la poursuite du dialogue, non seulement n'a plus de sens, mais devient nuisible", écrit Timothée Bordatchov, pour justifier cette entorse aux règles diplomatiques. Les puissances européennes, signataires des accords de Minsk, en sont les garants mais, accuse Gevorg Mirzaïan, "ne font rien pour contraindre la partie ukrainienne à les appliquer", dès lors, il n’est pas étonnant, que "le Kremlin et le MID soient désormais indifférents à ce que pensent et disent les partenaires européens". Les lettres de Jean-Yves Le Drian et de Heiko Maas montrent qu'ils ne veulent pas poursuivre les discussions en format "Normandie", juge Timothée Bordatchov. Selon ce chercheur du club Valdaï, la conviction dominante en Allemagne est que, "aussi mauvaises que soient les relations politiques avec la Russie, l'économie demeure". 

"Nous sommes dans une impasse", qui subsistera aussi longtemps que les élites européennes n'auront pas retrouvé un "mode de pensée stratégique". 

"La mauvaise gestion des conséquences de l'éclatement de l'URSS reste une dimension essentielle de la sécurité européenne", estime Andreï Souchentsov. Les crises dans l'espace post-soviétique - épisodes d'une "guerre civile à retardement" - en sont, d'après lui, une conséquence. La "mauvaise nouvelle", selon ce chercheur de l’Institut d'État de Moscou des Relations Internationales (MGIMO), c'est que les dirigeants européens n'ont pas "la force intellectuelle et morale" de le reconnaître, ce qui signifie que "nous sommes dans une impasse", qui subsistera aussi longtemps que les élites européennes n'auront pas retrouvé un "mode de pensée stratégique".

"La Russie doit traiter avec des partenaires dont le degré de responsabilité à l'égard de ce qui se passe à ses frontières occidentales est proche de zéro", accuse Timothée Bordatchov. "Incapable de manifester une volonté politique propre", l’UE doit recourir à "des moyens de plus en plus exotiques pour démontrer sa pertinence", tandis que la Russie est tentée d’utiliser ses dissensions internes pour "corriger le bilan politico-militaire des 30 dernières années", admet Fiodor Loukjanov. "Biden et les Européens ont des intérêts différents", estime Andreï Korobkov, en fâcheuse position sur le plan interne, le premier a besoin de succès internationaux, alors que les Européens, aux prises avec Loukachenko, mettent l'accent sur la conflictualité afin d'augmenter la pression sur Washington, estime ce professeur à l'université de Tennessee. 

Pour obtenir le respect de ses "lignes rouges", le Kremlin a recours à une stratégie de la tension

Ancien émissaire des États-Unis pour l'Ukraine, Kurt Volker, dénonce les "menaces" tous azimuts de la Russie en Europe (gaz, Biélorussie, Ukraine, Caucase, Bosnie-Herzégovine). Les spéculations sur les intentions russes sont alimentées par les propos tenus par Poutine lors d'une réunion élargie du collège du MID. Évoquant sans les citer les concentrations de troupes russes non loin des frontières ukrainiennes, il a déclaré : "les avertissements que nous avons donné ces derniers temps ont néanmoins produit un certain effet et une tension bien connue s'est créée", jugeant "nécessaire aussi longtemps que possible le maintien de cette tension pour que personne n'ait l'idée de provoquer un conflit dont nous ne voulons pas à nos frontières occidentales". Le Président russe a aussi chargé S. Lavrov de "poser la question des garanties de sécurité de long terme", en effet "la Russie ne peut continuer à exister en pensant constamment à ce qui pourrait arriver demain". La proposition réitérée d’un sommet des cinq membres permanents du conseil de sécurité montre que chez lui l’espoir d’un "Yalta-2" reste présent. Nous en sommes au point où la controverse sur l'élargissement de l'OTAN doit être tranchée, affirme Dmitri Souslov. En massant des troupes près de l’Ukraine, Poutine poursuit deux objectifs, indiquent à Reuters Andreï Kortounov et Vladimir Frolov - obtenir un nouveau sommet Biden-Poutine et l’arrêt de l’assistance militaire occidentale à Kiev. "Les lignes rouges de la Russie ont bougé, relève Vladimir Frolov, outre l’Ukraine dans l’OTAN, la nouvelle ligne rouge c’est l’OTAN en Ukraine". "La Russie veut une nouvelle architecture de sécurité dans laquelle aucune décision affectant sa sécurité n’est prise sans son consentement", ajoute Andreï Kortounov. 

Poutine est désormais convaincu que "les canaux diplomatiques normaux ne fonctionnent plus" et que "l'Occident ne comprend que le langage de la force", analyse Dmitri Trenine. On assiste au retour d’une "guerre froide de facto" avec l'OTAN, dépourvue toutefois "des mécanismes de gestion de la confrontation, mis au point lors de la précédente guerre froide", avertit Fiodor Loukjanov. "Les relations russo-américaines ne sont pas meilleures, elles sont plus simples", marque-t-il, dominées de nouveau par la composante militaire, comme l'illustrent la présence de l'US Navy en mer Noire et les concentrations de troupes russes à proximité de l'Ukraine.

Poutine est désormais convaincu que "les canaux diplomatiques normaux ne fonctionnent plus" et que "l'Occident ne comprend que le langage de la force".

La situation actuelle rappelle à Dmitri Trenine la crise des missiles de Cuba, J-F. Kennedy était alors prêt à risquer une guerre nucléaire pour empêcher l'installation de fusées soviétiques, les rôles étant aujourd'hui inversés. Le Président russe ne veut pas de conflit ouvert, il sait que l'intervention en Afghanistan a précipité la fin de l'Union soviétique, mais il entend obtenir un engagement international consacrant la neutralité de l'Ukraine et une autonomie pour l'est du pays. Le parallèle avec la crise de Cuba est aussi établi par Vladimir Frolov et par Alexandre Golts, la destruction dans l'espace du satellite soviétique Kosmos-1408 devant crédibiliser la nouvelle stratégie russe. "Ce nouveau paradigme des relations Moscou-Washington crée les conditions d'une confrontation stable, les deux parties n'ayant intérêt ni à une escalade supplémentaire ni à sa résolution au prix de concessions", selon Dmitri Souslov. 

"Pendant que Poutine exhortait ses diplomates à exploiter les résultats de la dissuasion militaire qu'il met en place autour de l'Ukraine", le secrétaire de son conseil de sécurité discutait avec son homologue américain d'une nouvelle rencontre Biden-Poutine, relève Dmitri Trenine. "Ces pourparlers montrent que le Kremlin espère obtenir des assurances sur le respect de son influence en Europe orientale", commente le New York Times. Le négociateur russe, Serguey Riabkov a salué la volonté de nouer avec son pays une relation "stable et prévisible" et expliqué, selon le quotidien, ce que ces termes signifient pour Moscou : "moins d'ingérence américaine dans nos affaires internes, moins de tentatives de la part des États-Unis pour restreindre notre coopération légale et légitime avec nos amis et partenaires dans le monde". "Il faut rendre justice à Biden, analyse Fiodor Loukjanov, il s'est efforcé de rétablir avec la Russie les communications vitales". Selon Kommersant, des progrès seraient enregistrés dans deux des domaines - stabilité stratégique et cyber sécurité - identifiés lors du sommet de Genève. Dmitri Souslov se montre moins optimiste sur les perspectives du prochain sommet qui pourrait se tenir en mode virtuel d'ici la fin de l'année. D'après lui, Washington devrait "maintenir sa présence militaire sur le continent européen et poursuivre son soutien à l'Ukraine et à la Géorgie, qui jouent un rôle central dans le combat géopolitique contre la Russie". La relation avec Moscou est otage d'un contexte interne très hostile aux États-Unis, souligne cet américaniste. 

La confrontation avec l'Occident est nécessaire au maintien du régime de Poutine

"La diplomatie russe a cessé d'être une diplomatie, c'est de plus en plus de la politique intérieure", estime Gevorg Mirzaïan. Tournant, selon lui, symbolisé par la porte-parole du MID, Maria Zakharova, dont les déclarations, brutales et destinées à l’opinion russe, sont très éloignées de celles attendues d'un diplomate professionnel. 

"La diplomatie russe a cessé d'être une diplomatie, c'est de plus en plus de la politique intérieure".

Cette évolution traduit aussi, d'après lui, l'affaiblissement du rôle du MID par rapport à l'administration présidentielle, qui donne la priorité aux impératifs de politique intérieure et à la "stabilité" du régime. Ainsi s’explique aussi la publication de la correspondance des MAE sur l'Ukraine, l'opinion est mécontente de la gestion de la crise du Covid, il importe de "montrer la force et la puissance du pouvoir russe". 

S'ajoute à cela la crainte du Kremlin que tout "dégel" avec l'Occident ne rende "incontrôlable" la situation interne en Russie, observe Konstantin Eggert, Poutine et son entourage étant hantés par l'époque Gorbatchev. Aussi, selon le commentateur de la DW, "la garnison de la 'forteresse Russie' a-t-elle reçu l'ordre de se préparer à une nouvelle phase de guerre hybride, qui devient la raison d'être de l'existence du régime poutinien". Dans les systèmes fermés, l'entropie gagne, explique Vladislav Sourkov, l'un des idéologues de la Russie poutinienne, deux jours après l'intervention de Poutine au MID. Plutôt qu'ouvrir le système ("les expériences libérales sont extrêmement risquées"), il est préférable "d'exporter le chaos", le principe "’diviser pour régner’ est une vieille recette", rappelle l'inspirateur du concept de "démocratie souveraine".

"Les relations de la Russie avec l'Occident entrent dans une période sombre, s’inquiète The Economist.Pour justifier la répression interne, le Président Poutine dit à son peuple que la politique occidentale a pour objectif de supprimer le mode de vie russe. Il met en place une confrontation de guerre froide dans sa relation avec l'Occident". Le régime russe ne peut revenir en arrière et retrouver les voies de la croissance qui a contribué à sa popularité dans la première décennie, estime l'hebdomadaire. "Le pouvoir actuel présente tous ses adversaires - journalistes, défenseurs des droits de l'homme, juristes et activistes - comme des agents de l'étranger. Le régime de Mr Poutine dépend d'une idéologie anti-occidentale pour sa politique tout comme il dépend du gaz et du pétrole pour son économie", observe The Economist. "La bonne nouvelle, souligne-t-il, est que la majeure partie de la population ne croit pas aux bienfaits de la confrontation", en dépit de toute la propagande officielle, "les 2/3 des Russes ont une vision positive de l'Occident et 80 % le considèrent comme un partenaire et un ami". 

 

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