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Revue de presse internationale #32 : la Russie va-t-elle prendre le tournant énergétique ? 

ARTICLES - 26 Octobre 2021

Moscou bénéficie de la crise énergétique, mais a intérêt à une stabilisation des prix. Trop élevés, ils accéléreraient la transition énergétique et priveraient le Kremlin de ressources et d’un instrument géopolitique qu’il n’hésite pas à utiliser (Nord stream 2, Ukraine, Moldavie, Hongrie). Vladimir Poutine vient néanmoins d’évoquer 2060 pour atteindre la neutralité carbone. 

Quelle est la responsabilité russe dans la hausse des prix du gaz ?

Les prix du gaz s'emballent et la Russie en tant que "fournisseur fiable" de l'UE est au "banc des accusés", constate le Financial Times. À l'approche de l'hiver, les options, comme le recours au gaz naturel liquéfié, sont limitées pour reconstituer des stocks au plus bas ces derniers mois, relève Bloomberg, or les exportations de Gazprom se sont réduites en septembre. L'UE a procédé lentement à la reconstitution de ses stocks, Gazprom a également tardé à remplir ses réservoirs européens et n’a pas réservé de capacités de transport supplémentaires par l'Ukraine, la Biélorussie et la Pologne pour répondre à la forte demande, observe la Deutsche Welle (DW). Il est vrai que la Russie elle-même procédait alors au stockage du gaz en prévision de l'hiver, explique l'agence, ce qui a alimenté les soupçons selon lesquels Moscou chercherait à créer une pénurie, d'autant que Gazprom a refusé de vendre du gaz sur le marché spot. "La décision de Gazprom de ne pas reconstituer ses stocks européens a contribué aux prix élevés et les Russes ne peuvent simplement s'en laver les mains", estime Trevor Sikorski, expert cité par le New York Times. Le 13 octobre, lors d'un forum énergétique à Moscou, Vladimir Poutine s'est défendu des reproches de manipulations du marché, mettant en cause le caractère intermittent de l'énergie éolienne, la confiance excessive des Européens dans le marché spot au détriment des contrats à long terme et leur manque d'anticipation. Le Président russe a aussi souligné que Gazprom était allé au-delà même de ses obligations contractuelles à l’égard de l’UE (hausse de 15 % de ses livraisons), alors que les États-Unis avaient déserté les marchés européens pour satisfaire la demande asiatique. 

Moscou a fondamentalement intérêt à une stabilisation du marché

Pourquoi la Russie devrait-elle aider une UE qui la critique, lui impose des sanctions et un régime discriminatoire pour Nord Stream 2, demande l'économiste Andreï Konoplianik. Gazprom est tout à fait dans son droit, d'après lui, de pratiquer la "grève à l'italienne" et de "limiter ses livraisons strictement à ce qui prévu dans les contrats sans plus". "L'instabilité accrue des marchés de l'énergie démontre que les thuriféraires aveugles de la politique 'verte' peuvent facilement en devenir les otages", observe Andreï Kadomtsev. "Les mises en garde sur les risques énormes d'une précipitation dans la mise en œuvre des changements radicaux de la politique énergétique se multiplient", note le commentateur de la revue Mejdunarodnaïa jizn, car, "l'un après l'autre, les énergéticiens font part de leur refus d'investir dans de nouveaux gisements d'énergie fossile et annoncent parfois l'arrêt de l'exploitation des gisements existants". Il ne fait pas de doute, selon cet analyste, que "l'évolution du mix énergétique mondial aura des conséquences sérieuses sur l'équilibre des forces au plan géopolitique". Les "changements les plus dramatiques dans le scenario de décarbonation 'rapide' interviendront si la majorité des pays occidentaux, ainsi que la Chine, s'avèrent en mesure de se convertir aux sources d'énergie renouvelables dans les 10-15 prochaines années", pronostique Andreï Kadomtsev. La hausse des prix des énergies traditionnelles constitue un élément clé de cette stratégie, de nature à inciter à la transition vers les énergies renouvelables, observe-t-il, sceptique néanmoins, car "les événements de cette année montrent que les slogans sur la 'victoire rapide' des technologies vertes ne sont pas toujours justifiés".

À terme, la réduction des émissions de CO2 dans l’UE signifie la fin du "business model" russe.

Les autorités russes n’ont pas intérêt à mettre en difficulté les entreprises européennes du secteur gazier, qui sont leurs clients et cherchent à éviter l'apparition de nouveaux concurrents, qui investiraient dans des projets jugés peu rentables, comme le gaz de schiste, explique la DW. De la crise actuelle, "les pays européens pourraient conclure qu'il faut accroître les investissements dans la transition énergétique et renoncer non seulement au gaz russe, mais au gaz en général", écrit Sergeï Kapitonov, raison pour laquelle Gazprom est intéressé à la stabilisation du marché.

À terme, la réduction des émissions de CO2 dans l’UE signifie la fin du "business model" russe, explique la FAZ. Afin de libérer des capacités supplémentaires d'exportation de gaz en direction de l'UE, Igor Setchine, président de Rosneft, a proposé, lors d’une réunion avec le Président russe, le 6 octobre, de convertir au pétrole des centrales électriques russes, fonctionnant au gaz. Ce proche de Poutine a réitéré sa proposition de rejoindre le marché spot du gaz, qui permettrait d'exporter 10 milliards de m3 chaque année, acheminés par Nord Stream 2, "projet pilote", qui ouvrirait une brèche dans le monopole d'exportation de Gazprom et aurait aussi pour avantage de satisfaire aux règles européennes du "troisième paquet énergie", qui oblige à distinguer fournisseurs et distributeurs d'énergie. Son retour, le 13 octobre, sur le marché spot de Saint Pétersbourg montre que Gazprom a retrouvé des capacités d'exportation et la fin des opérations de remplissage des réservoirs russes, prévue le 1er novembre, pourrait détendre le marché, estime Kommersant

Les autorités russes ne nient plus l’impératif écologique

Le Kremlin prend conscience des enjeux, écologiques et géopolitiques, de la transition énergétique qui, analyse Marco Siddi dans une note pour le club Valdaï, va réduire le pouvoir des producteurs d'énergies fossiles. De plus en plus, la nouvelle géopolitique de l'énergie va être déterminée par l'accès aux nouvelles technologies, aux terres rares, par le transport de l'énergie et les capacités de stockage, domaines dans lesquels la Russie est bien placée, puisqu'elle peut exploiter ses réserves de cobalt et de lithium, produire de l'hydrogène gris et vert, autant d'atouts qui permettent aussi d'envisager une coopération avec l'UE. Dans le cadre du forum énergétique, le 13 octobre dernier, le Président russe a indiqué que son pays s’efforcerait d’atteindre à l'horizon 2060 la neutralité carbone. Pendant des années, les dirigeants russes ont ignoré le changement climatique, c'est l'entourage de Poutine, notamment le premier ministre Michoustine et Guerman Gref, président de la Sberbank, qui, selon Bloomberg l'ont convaincu des risques auxquels est exposée l'économie russe et aussi une ville comme Saint Pétersbourg. 

La nomination de John Kerry comme émissaire des États-Unis pour le climat a aussi fait réfléchir le Kremlin, ce qui explique, selon l'agence, le choix d'Anatoli Tchoubaïs comme représentant du Président russe pour le développement durable. La délégation russe à la COP 26 (Glasgow, 1-12 novembre 2021), devrait présenter des propositions concrètes de coopération, par exemple sur le rôle des forêts pour stocker le CO2 et du nucléaire comme "énergie verte", affirme Bloomberg

Les propos de V. Poutine sur l'objectif de la neutralité carbone d'ici 2060 montrent que les autorités russes ne sont plus dans le "déni".

Les propos de Poutine sur l'objectif de la neutralité carbone d'ici 2060 montrent que les autorités russes ne sont plus dans le "déni", estime Dmitri Trenine, ce dont témoigne le programme national présenté par le ministère du Développement économique (MDE) en vue de la COP 26. Pour la Russie, dont 15 % du PIB provenait en 2020 du secteur du gaz/pétrole, la transition énergétique va entraîner des bouleversements majeurs, son impact économique et géopolitique va dorénavant occuper la première place de l'agenda de politique étrangère, affirme l'expert du centre Carnegie. La flambée actuelle des prix du gaz conduit à tort certains en Russie à ironiser sur les énergies renouvelables et à réaffirmer la primauté des combustibles fossiles, mais le temps presse, souligne Dmitri Trenine, le mix énergétique des pays consommateurs évolue rapidement et la Russie doit participer à l'élaboration des nouvelles normes et des technologies d'avenir. Pour vaincre les résistances de l'establishment russe, le chercheur recommande la nomination d'un coordonnateur interministériel, directement subordonné au Président, à l'exemple de John Kerry, qui soit respecté au plan international et travaille avec toutes les administrations disposant d'une expertise (représentants du Président pour le climat et le développement durable, MID, MDE, etc...). Un séminaire germano-russe, organisé récemment à l’initiative de l’Auswärtiges Amt a exploré les pistes de coopération ouvertes par la diversification de l’économie russe et le recours aux énergies "vertes".  

Dans son "étranger proche", le gaz demeure pour le Kremlin une arme géopolitique

Dans le même temps, Moscou doit se défendre d'utiliser l'énergie à des fins politiques. Lors du forum énergétique du 13 octobre, Poutine a fait valoir que Nord stream 2 réduisait de 2.000 km l'acheminement du gaz en Europe centrale par rapport au gazoduc traversant le territoire ukrainien, et qu'il offrait non seulement un avantage de coût, mais aussi une garantie de sûreté par rapport à des infrastructures qui n'avaient pas été rénovées et présentent un risque de rupture en cas d'augmentation de la pression. C'est le droit du fournisseur de choisir l'itinéraire optimal pour minimiser les coûts et les risques, plaide Andreï Konoplianik. Dans son plaidoyer pour Nord stream 2, le Président russe s'est toutefois abstenu de mentionner l'existence d'une alternative - le gazoduc qui relie Yamal à l'Europe centrale à travers le territoire biélorusse, utilisé actuellement au tiers de sa capacité, indique Kommersant. L'accord signé le 27 septembre à Budapest par Alexeï Miller, le président de Gazprom, constitue une illustration de la politisation de la question gazière, note la DW

S’agissant de l’Ukraine, le Président russe s'abrite derrière des arguments économiques ou techniques pour écarter un transit.

Qualifié de "véritable scandale diplomatique" et de coup porté aux relations hungaro-ukrainiennes par le ministre des Affaires étrangères ukrainien, ce contrat garantit à la Hongrie jusqu'en 2036 des livraisons annuelles, à prix modérés, de 4,5 milliards de m3 de gaz, transitant non plus par l'Ukraine, mais par la Serbie et l'Autriche. À l’inverse, les conditions que Gazprom cherche à imposer aux autorités moldaves dans la négociation d’un nouveau contrat d’approvisionnement marquent la volonté russe de faire pays un prix politique au nouveau gouvernement de Chisinau pour son orientation pro-européenne, contraint, note le Financial Times, de décréter l’état d’urgence. 

S’agissant de l’Ukraine, le Président russe s'abrite derrière des arguments économiques ou techniques pour écarter un transit, estime la FAZ, en réalité, "depuis le Maïdan de 2014, la première priorité de Poutine est d'affaiblir et de punir Kiev", et la Russie est prête à en payer le prix. Lors de l'invasion russe dans le Donbass, à l'été 2014, lorsque la Slovaquie avait fourni du gaz à l'Ukraine, rappelle le journal, Gazprom avait réduit ses exportations vers l'UE pour empêcher la pratique des "flux inversés", ce qui avait entraîné un manque à gagner évalué à 5,5 Mds $, Alexeï Miller ne s'était pas caché alors de vouloir "réduire à zéro le rôle de l'Ukraine comme pays de transit". Si Nord stream 2 est mis en exploitation - Gazprom a déjà procédé à son remplissage avant même d'obtenir sa certification, relèvent les experts - le précédent hongrois pourrait faire école et rendre plus difficile l'approvisionnement de l'Ukraine par des flux renversés en provenance de Hongrie, de Pologne et de Slovaquie, comme ce fût le cas ces dernières années, explique Aura Sabadus, ce qui mettrait en difficulté les régions ukrainiennes proches de la mer Noire (Odessa, Kherson, Marioupol...), déjà très vulnérables du fait de leur proximité de la Crimée et du Donbass occupés. Pour le second mois consécutif, relève le Moscow Times, Gazprom n'a pas saisi l'occasion d'accroître ses exportations vers les marchés européens, le géant russe n'a en effet réservé aucune capacité supplémentaire sur le gazoduc transitant par l'Ukraine et seulement le tiers des capacités du gazoduc Yamal, décision de nature à maintenir les tensions sur le marché du gaz à l'approche de l'hiver.

 

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