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Revue de presse internationale #3 : la Chine et l'Europe centrale et orientale - le temps des désillusions ? 

BLOG - 25 Février 2021

Chaque semaine, l’Institut Montaigne propose sa revue de presse internationale avec son chroniqueur Bernard Chappedelaine, ancien conseiller des Affaires étrangères au Ministère de l'Europe et des Affaires étrangères, qui scrute le traitement par les experts et les médias internationaux de l’actualité géopolitique mondiale. Cette semaine, il s'intéresse à l’influence chinoise en Europe centrale et orientale. 

Le récent sommet en mode virtuel, qui a réuni autour du Président chinois les dirigeants de 17 États d’Europe centrale et orientale, a mis en évidence les frustrations existant côté européen, les retombées économiques attendues n’étant pas au rendez-vous. S’ajoute à cela le fait que ces pays, qui, pour la quasi-totalité d’entre eux, ont expérimenté des régimes "socialistes", misent à nouveau sur la garantie de sécurité américaine face aux menaces qui peuvent émaner de la Chine et de la Russie.

Un sommet virtuel en demi-teinte  

Mis sur pied en 2012, ce forum de coopération réunissant la Chine et les pays issus du "bloc socialiste" en Europe, dont une majorité a rejoint l'UE, est désormais connu comme le format "17+1" depuis l'entrée de la Grèce en 2019. Des rencontres annuelles au niveau des chefs d'État et de gouvernement sont organisées, la première a eu lieu à Varsovie, l'année du lancement de cette initiative. Le sommet prévu au premier semestre 2020 a été repoussé en raison de la pandémie de coronavirus. Il s'est finalement tenu, en vidéoconférence, le 9 février 2021.

Pour la première fois, la délégation chinoise, antérieurement conduite par le premier ministre Li Keqiang, était dirigée par le Président Xi Jinping. Mais, du côté européen, plusieurs chefs d'État ou de gouvernement se sont abstenus (la moitié des douze États, membres de l'UE, n'était pas représentée au plus haut niveau), ce qui a été le cas des pays baltes, d’États des Balkans (Bulgarie, Roumanie) et de la Slovénie. Malgré les démarches effectuées par la diplomatie chinoise pour mobiliser les différentes capitales, le niveau de représentation n'a jamais été aussi faible, relève l'Institut Mercator. La participation du Président chinois n'a été confirmée que dans les heures précédant le sommet, observe la FAZ.   

Signe d'un malaise entre la Chine et ses partenaires, les "orientations" de coopération, habituellement entérinées à l'issue de ces réunions, n'ont pu être adoptées.

Le bilan 2020 des échanges entre la Chine et les 17 pays, qui participent à cette initiative, publié à la veille du sommet, fait état d'une croissance de 8,4 % pour l'année écoulée, ils ont atteint 103,4 Mds $, le nombre de trains de fret (12.406) en provenance de Chine vers les pays d'Europe centrale et orientale ayant battu un record (8.225 en 2019). Dans son intervention, le Président chinois s'est félicité de cette évolution - en neuf ans, ces échanges ont augmenté de 85 % et le tourisme a presque quadruplé -  il a fixé comme objectif pour les cinq années à venir un niveau d'importations chinoises de 170 Mds $ en provenance de cette zone, obtenu notamment par un doublement des achats de produits agricoles.

Xi Jinping a également évoqué une hausse des investissements chinois dans cette région (stock de 3,1 Mds $ en 2020) et promis une amélioration des procédures douanières. Plusieurs dizaines de documents, accords intergouvernementaux ou commerciaux, ont été signés à l'occasion de ce sommet, mais, signe d'un malaise entre la Chine et ses partenaires, les "orientations" de coopération, habituellement entérinées à l'issue de ces réunions, n'ont pu être adoptées. Pékin a dû se contenter de faire valider un "plan d'action" pour cette année.  

La "diplomatie chinoise du vaccin" a naturellement été évoquée dans le cadre de la lutte contre la pandémie de Covid 19. La Serbie a déjà reçu des vaccins Sinovac, ce qui lui a permis d'immuniser une partie importante de sa population, la Hongrie a acheté des vaccins chinois et russes sans attendre l'aval des autorités sanitaires européennes. D'autres pays pourraient être tentés de se tourner vers ces deux fournisseurs.  Mais, après un engouement initial dû à la fourniture de masques pour contrer la pandémie de coronavirus, l'attitude agressive adoptée par les autorités chinoises, la désinformation et la propagande officielle de Pékin ont aussi inquiété nombre d'États, remarque Yixiang Xu, chercheur au American Institute of Contemporary German Studies de la Johns Hopkins University

Des résultats économiques inférieurs aux attentes

Certains participants se sont montrés louangeurs, à l'exemple du Président serbe Vučić, qui a qualifié "d'exceptionnelle" la relation de son pays avec la Chine et vanté la qualité du dialogue au plus haut niveau. D'autres délégations d'Europe centrale et balte, à l'instar du Président polonais Andrzej Duda, se sont montrées moins enthousiastes. Certaines ont fait part de leur frustration face aux lenteurs de l'ouverture du marché chinois aux importations de produits agricoles, rapporte le site d’information Politico. Les premières années, les partenaires européens se montraient intéressés à cette coopération, annonciatrice d'investissements chinois, alors que l'UE subissait toujours les effets de la crise financière, expliquent les Izvestia. Mais ces promesses se sont peu concrétisées. L'essentiel de ces investissements chinois dans la zone s'est concentré dans les Balkans occidentaux, qui n'appartiennent pas encore à l'UE. Pour le reste, ce sont la Pologne, la Hongrie et la République tchèque qui en ont bénéficié, note Yixiang Xu. En réalité, les cibles principales de la politique chinoise sur le continent européen demeurent la France et l'Allemagne : c'est l'intervention d'Angela Merkel qui s'est avérée décisive pour conclure l'accord global sur l'investissement (CAI) négocié depuis longtemps entre l'UE et la Chine, constate l'analyste tchèque Filip Sebok.  

Le commerce entre la Chine et les "17" s'est effectivement accru, mais au prix d'une explosion du déficit des pays européens, dont les exportations en Chine n'ont que faiblement augmenté, souligne encore ce chercheur. D'un point de vue économique, l'Europe centrale et orientale est moins attractive que l'Europe occidentale, observe aussi Andreea Brinza, vice-présidente du Romanian Institute for the Study of the Asia-Pacific ; elle est moins développée, son pouvoir d'achat est inférieur, la densité de la population y est faible, ce qui rend moins profitables les investissements en matière d'infrastructures de transport. Cette recherche de la rentabilité de la part des entreprises chinoises explique aussi, selon cette spécialiste des "nouvelles routes de la soie", le retard ou l'abandon de certains projets-phare comme la ligne ferroviaire Budapest-Belgrade ou la centrale nucléaire de Cernavodă en Roumanie. À cela s'ajoute la crainte de ces pays d'entrer dans le "piège de la dette", analyse Alexeï Maslov, chercheur à l'institut d'extrême-Orient de l'Académie russe des sciences, qui y voit une raison de l'absence de représentation au plus haut niveau de ces pays fragilisés. Aussi, les déclarations du Président Xi Jinping seront-elles considérées à la lumière des engagements économiques pris dans le passé et non respectés, écrit l'Institut Mercator, qui se demande si ces annonces seront suffisantes pour que les "17" Européens ne donnent pas la priorité aux impératifs de sécurité par rapport aux considérations économiques. Outre la déception face à la modestie des retombées économiques, des motifs politiques expliquent aussi pourquoi certains pays sont tentés de se détourner de ce forum de coopération, note la FAZ.  

Un contexte géopolitique défavorable 

La Chine est consciente que l'approche suivie jusqu'à présent ne garantit pas le succès de son initiative, observe Yixiang Xu. Il n'est pas certain que les mesures prises - présidence assumée par Xi Jinping et ouverture du marché agricole - constituent des réponses suffisantes. Il s'agit toujours pour la Chine, explique cet expert, de peser sur les décisions européennes, dans un contexte de compétition globale accrue avec les États-Unis. La stratégie de "diviser pour régner" pratiquée à l'égard de l'UE suscite de la méfiance en son sein, note Andreea Brînză. C'est aussi le constat dressé par les Izvestia, qui relèvent que cette analyse est partagée par certains États membres de ce format. 

Il s'agit toujours pour la Chine, explique cet expert, de peser sur les décisions européennes, dans un contexte de compétition globale accrue avec les États-Unis.

Dans ce contexte, la position adoptée par la Pologne revêt une importance particulière, qui s'est montrée critique de l'accord CAI, relève la FAZ. On peut d'ailleurs s'interroger sur sa présence dans ce format "17+1", compte tenu de ses liens étroits avec Washington, estime Marcin Przychodniak, analyste au Polish Institute of International Affairs (PISM) ; Varsovie fait l'objet d'attentions particulières de la part de Pékin, relève le site nationaliste russe Regnum, l'an dernier. Alors que le débat sur le recours à la technologie Huawei pour la 5 G était en cours, l'ambassadeur de Chine avait voulu flatter la Pologne, présentée comme le leader des "17" et souligné que "l'initiative des trois mers" (Baltique, Adriatique, Noire), qu’elle a également largement contribué à mettre sur pied, avait vocation à s'intégrer dans les projets des "nouvelles routes de la soie". Ces propos ont suscité une réaction de l’ancien secrétaire d'État américain Pompeo, qui y a vu au contraire une menace pour l'initiative centre-européenne, visant à améliorer la connectivité nord-sud.   
 

La hâte avec laquelle le sommet "17+1" a été convoqué tient aussi à la volonté de Pékin de préempter les tentatives de la nouvelle administration américaine de nouer une alliance avec les Européens dirigée contre la Chine, souligne la FAZ. C'est la même motivation qui a accéléré la conclusion des négociations sur le CAI. Vu de Washington, expliquent les experts, le format "17+1" est un instrument d'influence chinoise sur le continent européen. La priorité de l'administration Biden à l'égard de l'Europe centrale est apparue clairement quand le secrétaire d'État Blinken a apporté son soutien au sommet des pays du groupe de Visegrád, réuni également le 9 février. La diplomatie de Pékin tend aussi à oublier un autre élément, à savoir le "facteur russe", pourtant essentiel, observe Andreea Brînză, qui fait qu'en cas de menace à leur sécurité, tous ces pays, et tout particulièrement les États baltes, se rangeront derrière les États-Unis. L'importance de cette garantie offerte par Washington explique pourquoi la plupart de ces États, Serbie comprise, ont accepté ("Clean Network initiative") de signer des mémorandums restreignant le recours à Huawei pour déployer la technologie 5G.  Le raidissement du régime chinois est un autre élément de nature à créer des tensions avec les capitales d'Europe centrale et balte, remarque Emilian Kavalski, expert des questions eurasiatiques. Ces anciens pays "socialistes" sont sensibles à la répression dont Hong-Kong a été le théâtre, des groupes de solidarité avec le Tibet ont été créés dans les parlements baltes, la Lituanie et la République tchèque sont favorables à l'établissement de liens avec Taïwan (OMS).   

Quelle stratégie doivent adopter les Occidentaux ?  

La Hongrie se présente comme l'État-membre de l'UE le plus favorable à Pékin, mais, globalement, les pays d'Europe centrale et orientale ont tous une expérience directe et négative du totalitarisme et sont enclins à coopérer avec Washington, souligne également Andreea Brînză. Dans une analyse publiée par l'Heritage foundation, Daniel Kochis invite les États-Unis à utiliser "l'initiative des trois mers" ("3 SI") pour contrebalancer les influences chinoise et russe en Europe centrale et orientale, comme avait commencé à le faire l'administration Trump, qui avait promis un financement d'un milliard de dollars. À l'inverse, le chercheur rattaché à l’université du Kent Lukasz Janulewicz met en garde l'administration Biden contre une stratégie visant à instrumentaliser "l'initiative des trois mers" pour contrer l'influence que peut se procurer la Chine au travers d'un format "17+1" en perte de vitesse. Le chercheur de l'université du Kent invite à ne pas surévaluer l'importance de ces enceintes de coopération régionale. Il rappelle que les pays participant au groupe "3 SI" ont des vues différentes sur les questions d'approvisionnement énergétique et sur le rôle de la Russie en la matière. De même, la Hongrie s'est également distinguée en prenant ses distances par rapport à la "Clean Network initiative" en signant un accord avec Huawei sur la 5G. En matière d'investissements, le rôle de l'UE demeure essentiel dans cette région et les financements extérieurs jouent un rôle d'appoint, souligne cet expert. La plus-value apportée par les formats de coopération régionale est toute relative et le dialogue bilatéral avec les différentes capitales demeure fondamental.  

Berlin ne manifeste pas d'intérêt ou d'intention de prendre des responsabilités plus importantes en matière de sécurité et dans les relations avec la Russie et la Chine, alors que sa présence économique dans cette région est prépondérante, déplore pour sa part Ivana Karaskova, chercheuse au sein du think tank tcheque Association for International Affairs. Avec une forte implication polonaise et un soutien américain, l'initiative "3 SI" est entrée dans une "phase de consolidation et d'opérationnalisation", l'engagement des États-Unis pouvant lui conférer une dimension géostratégique, estime pour sa part Kai-Olaf Lang du think-tank berlinois SWP. Il sera politiquement difficile pour Berlin de rejoindre ce forum de coopération, qui ferait croire au retour d'une Mitteleuropa sous influence de l'Allemagne (dont le poids économique est presque équivalent à celui des 12 participants). Quant à l'inclusion des États d'Europe centrale dans le format "3 SI", elle ferait renaître l'idée polonaise d'Intermarium de l'entre-deux-guerres et susciterait des réticences de la part des autres participants, tandis que le chercheur de la SWP juge peu probable une orientation exclusive de cette initiative vers Washington, sur le modèle du "17+1", l'administration Biden ne voulant pas diviser l'UE. Kai-Olaf Lang conseille à l'Allemagne d'adopter une attitude bienveillante à l'égard du "3 SI" et de marquer sa disponibilité à participer, par l'intermédiaire de la banque publique d’investissement KfW, à certains projets améliorant la connectivité, par exemple en matière d'énergie et de numérique.   

 

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