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Revue de presse internationale #17 : L’Arctique - zone de conflit ou espace de coopération ?

ARTICLES - 1 Juin 2021

Chaque semaine, l’Institut Montaigne propose sa revue de presse internationale avec son chroniqueur Bernard Chappedelaine, ancien conseiller des Affaires étrangères au Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, qui scrute le traitement par les experts et les médias internationaux de l’actualité géopolitique mondiale. Cette semaine, il s'intéresse aux pistes de coopération russo-américaine qu’offre l’Arctique. 

Sur fond de militarisation accrue, la réunion du Conseil de l’Arctique, le 20 mai 2021 à Reykjavik, a, une nouvelle fois, mis en lumière l’urgence climatique, ce qui ouvre un champ de coopération aux États-Unis et à la Russie, les deux membres les plus importants de ce forum informel. 

Une prise de conscience des défis environnementaux et climatiques

À la veille de la réunion ministérielle du Conseil de l'Arctique, le rapport publié par l'AMAP ("Arctic Monitoring and Assessment Program"), groupe de travail en charge des questions climatiques auprès du Conseil, souligne les bouleversements intervenus depuis un demi-siècle. La hausse de la température de l'air (+3,1° C) enregistrée de 1971 à 2019 est trois fois supérieure à celle relevée dans le reste du monde, ce qui d’ores et déjà a provoqué des changements significatifs dans l'environnement, la fonte des glaciers, le réchauffement des zones de permafrost (2-3° C), particulièrement sensible depuis 20 ans, phénomène susceptible aussi d'entraîner la disparition, l'été, de la mer de glace. Les experts soulignent les conséquences économiques de l'augmentation rapide des températures, qui aiguise les intérêts commerciaux (mise en valeur des ressources minières, utilisation de la "route maritime du nord") ce qui, note la chercheuse Anita Parlow, fait glisser la région arctique "de la périphérie vers le centre de la géopolitique mondiale". De manière symbolique, en 2007, la Russie a planté son drapeau au pôle Nord, elle revendique devant la commission compétente des Nations Unies une extension de son plateau continental, relève la FAZ.

Les experts soulignent les conséquences économiques de l'augmentation rapide des températures, qui aiguise les intérêts commerciaux.

En 2015, elle s'est approprié une zone de 1,2 million de km², incluant le pôle Nord, précise la Süddeutsche Zeitung. Dans le même temps, à l'initiative des États-Unis et de la Russie, observe Anita Parlow, différentes mesures ont été prises par le Conseil de l'Arctique pour sauvegarder cet écosystème, prémunir la région contre les pollutions marines, préserver la ressource halieutique, faciliter les opérations de sauvetage aériennes et maritimes, encourager la recherche scientifique, etc... 

Pour les États-Unis, l'Arctique revêt une grande importance, soulignent Abbie Tingstad et Stephanie Pezard, chercheuses à la RAND. L'Alaska recèle de nombreuses ressources (pêche, énergies fossiles, minerais) et la diplomatie américaine s'investit dans les questions climatiques. La Russie entend concilier protection de l'environnement et développement économique, stratégie qui ne va pas de soi, l'exploitation de la "route maritime du nord" augmente les risques de catastrophes écologiques, tout comme la fonte du permafrost, qui couvre 65 % du territoire russe. L'an dernier à Norilsk, rappelle Katarina Kertysova du Wilson center, suite à un affaissement de terrain, 20.000 tonnes de diesel ont contaminé une zone de 350 km². En mai, c’est la république des Komis qui déplore la pollution d’une rivière, incidents qui tendent à se multiplier. Les autorités russes ont fait du développement de l'Arctique une priorité, elles investissent des moyens considérables dans l'industrie et les infrastructures, constate le journaliste Atle Staalesen, mais elles sont de plus en plus préoccupées par les effets négatifs du réchauffement climatique. Se référant à une étude selon laquelle, dans ces régions, 40 % des routes et immeubles ont déjà subi des dommages, le ministre des ressources naturelles Alexander Kozlov a annoncé la mise en place d'un système de surveillance de l'évolution du permafrost. La hausse des températures a aussi des implications stratégiques, explique le New York Times, pour Moscou la fonte des glaces est le "pire cauchemar stratégique", elle découvre un nouveau théâtre d'opérations en cas de conflit avec les États-Unis, qui fait que la Russie acquiert de nouveaux territoires mais difficiles à protéger.

Des enjeux sécuritaires croissants qui ne sont pas de la compétence du Conseil de l’Arctique

En octobre 1987 à Mourmansk, rappellent les chercheurs Mathieu Boulègue et Duncan Depledge, M. Gorbatchev avait appelé à faire de l'Arctique une "zone de paix", engageant un processus de détente et de coopération, qui s'est poursuivi avec le Conseil de l'Arctique créé en 1996. La communauté internationale demeure attachée à cet "exceptionnalisme arctique", qui maintient la région hors des conflits, estiment les experts de Chatham house. Le FT constate néanmoins une hausse des activités militaires et observe que la dimension sécuritaire figure dans les stratégies nationales relatives à l'Arctique adoptées par toutes les grandes puissances, l'Inde étant la dernière en date. États-Unis, Russie et Chine se regardent avec suspicion dans cette région, parce que des tensions et des contentieux les opposent ailleurs. Cinq des huit membres du Conseil de l'Arctique font partie de l'OTAN, indique la FAZ. La Russie pour sa part n'hésite pas à se livrer à des démonstrations de force très médiatisées, en mars, trois sous-marins nucléaires ont simultanément fait surface, brisant la glace polaire. Sergueï Lavrov justifie cette montée en puissance militaire de la Russie, déclarant "depuis longtemps, il est clair pour tout le monde que c'est notre territoire, notre pays" et affirmant que Moscou est responsable de la "sécurité de la côte arctique" et que ses actions y sont absolument "légales et légitimes". En janvier dernier, un nouveau district militaire ("OSK Sever") y a été mis en place, remarquent Mathieu Boulègue et Duncan Depledge.

Avant de gagner Reykjavik pour prendre part au Conseil de l'Arctique, le secrétaire d'État Anthony Blinken s'est rendu à Copenhague, saluant l'effort accompli par les Danois pour renforcer la sécurité de l'Arctique (200 millions € alloués en début d'année pour améliorer les capacités de renseignement dans l'Arctique). À l'issue de la réunion ministérielle, le chef de la diplomatie américaine est allé au Groenland, où les États-Unis disposent, depuis 1951 d'une base aérienne importante à Thule, leur seule facilité militaire permanente au-delà du cercle polaire, précise la FAZ.

La dimension sécuritaire figure dans les stratégies nationales relatives à l'Arctique adoptées par toutes les grandes puissances.

Cette visite témoigne de l'importance que Washington accorde à cette région autonome, qui compte 56.000 habitants (que D. Trump avait proposé d'acheter), souligne la Süddeutsche Zeitung (SZ). Il s'agit là d'un signal important envers la Russie et aussi en direction de la Chine, qui courtise les pays nordiques pour leurs ressources, ajoutent Abbie Tingstad et Stephanie Pezard. Washington renforce son dispositif notamment en Norvège, note la SZ, quatre bombardiers B-1 ont été stationnés dans une base aérienne près de Bodø, un sous-marin US a fait relâche dans le port de Tromsø. Les exercices navals de l'OTAN et le renforcement des capacités de défense occidentales risquent aussi d'alimenter la thèse de "l'encerclement" de la Russie, de justifier sa politique de militarisation et de provoquer une escalade au risque de créer des incidents, avertissent Mathieu Boulègue et Duncan Depledge. 

Les deux experts de Chatham houseconviennent que l'OTAN n'est pas la structure idoine pour discuter de ce sujet, plusieurs alliés comme le Canada, le Danemark et la Norvège appellent d'ailleurs à la prudence et Moscou y est hostile, l'Alliance doit affirmer sa présence face à la Russie sans revendiquer le premier rôle. Les deux experts de Chatham house préconisent de saisir l'occasion offerte par la présidence russe du Conseil de l'Arctique (2021-23) pour ouvrir un canal de dialogue parallèle avec Moscou sur les questions de sécurité dans cette région. Cette problématique est exclue du champ de compétence du Conseil, rappellent-ils, ce qui fait que, par le passé, ces questions essentielles ont été abordées dans des forums distincts, comme la "table-ronde" mise sur pied en 2011 et les rencontres des chefs d'état-major instituées en 2012, auxquelles le conflit russo-ukrainien a mis un terme en 2014. Or, Mathieu Boulègue et Duncan Depledge jugent primordiale la reprise d'un dialogue entre les Alliés et la Russie sur les sujets militaires afin de maintenir l'Arctique à l'écart des tensions géopolitiques. Sans vouloir institutionnaliser ce dialogue, ils recommandent la rédaction d'un code de bonne conduite ("Arctic Military Code of Conduct" - AMCC), qui définisse des règles du jeu afin d'éviter les erreurs de jugement et une escalade, et renforce la transparence et la prévisibilité en procédant à des échanges d'informations et à l'invitation d'observateurs étrangers lors de manœuvres. 

Le programme de la présidence russe du Conseil est adopté, mais Moscou cherche aussi à promouvoir ses objectifs 

En 2019, lors de la précédente réunion ministérielle en Finlande, le secrétaire d'État Mike Pompeo, avait brisé un tabou en évoquant les activités militaires russes et chinoises dans l'Arctique, qualifié "d'arène de puissance et de compétition", et il avait refusé de souscrire au communiqué final. Tout en mettant en garde contre une militarisation de l'Arctique, son successeur Blinken ("team player") adopte une approche plus coopérative, soulignent les experts. Moscou a pris la présidence de cette enceinte informelle à l'issue de la XIIème session du Conseil - qui coïncide avec son 25ème anniversaire - et souhaite que l'Arctique demeure une "zone de paix et de coopération", a déclaré Sergey Lavrov, propos approuvés par toutes les délégations, note Kommersant. Cette présidence est en effet importante pour Moscou, l'Arctique est pratiquement la seule région où la Russie et l'Occident continuent à coopérer, analyse le quotidien. La militarisation de l'Arctique a toutefois été abordée lors du dîner informel, le ministre russe a évoqué le déploiement des forces de l'Alliance et ce qu'il considère comme le non-respect de ses obligations au titre de l'acte fondateur Russie-OTAN, note Katerina Labetskaïa, experte de l'IMEMO.

L'Arctique est pratiquement la seule région où la Russie et l'Occident continuent à coopérer.

Mais la proposition de Lavrov de reprendre les réunions des chefs d'état-major n'a pas recueilli l'adhésion des autres participants. Le responsable du MID a également proposé de convoquer, pour la première fois, un sommet des chefs d'État et de gouvernement du Conseil de l'Arctique.

Le programme de travail, consensuel, de la présidence russe, a été adopté sans difficulté par le Conseil, pour la première fois il s'inscrit dans un plan stratégique sur la décennie (2021-30) et est axé sur la lutte contre le réchauffement climatique, l'exploitation des ressources, l'ouverture des nouvelles routes maritimes, l'avenir des populations autochtones et le renforcement du Conseil lui-même, explique le Moscow Times. En dépit de ces objectifs ambitieux, la Russie continue à miser sur le développement des énergies fossiles et pourrait montrer peu d'enthousiasme en matière de réduction du CO², estime Katarina Kertysova, le pays est en outre confronté à un défi démographique, qui freine son développement - la population russe de l'Arctique a baissé de 15 % depuis 2000 - ce qui explique que le sujet figure à l'agenda. Les priorités russes incluent le démantèlement des sous-marins nucléaires soviétiques accidentés et coulés en mer de Kara où a également été immergée une grande quantité de déchets nucléaires, relève le Barents Observer. En 2019, le Conseil de l'Arctique a mis en place un groupe d'experts sur les radiations et le MID invite les spécialistes des autres États membres à une conférence en juin 2022 pour relancer le programme de dépollution, qui nécessitera des financements importants, évalués à 278 millions €.

L’Arctique, exemple rare de coopération russo-américaine 

La réunion de Reykjavik a été l'occasion de la première rencontre entre Blinken et Lavrov, qui avait notamment pour objet de préparer le sommet Biden-Poutine, prévu le 16 juin à Genève. En février dernier, Lavrov a rencontré John Kerry, en charge des questions climatiques dans l'administration de Biden, l'ancien secrétaire d'État américain s'est également entretenu avec Rouslan Edelgeriev, conseiller du Président Poutine, lui-même ayant pris part en avril au sommet virtuel organisé par la Maison blanche sur le climat. Plusieurs commentateurs russes estiment que, dans le contexte actuel, très dégradé, des relations russo-américaines, l'Arctique et les questions climatiques sont parmi les seuls dossiers de coopération qui permettent de disposer d'un agenda positif.

 

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