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Révoltes paysannes : un test politique et international pour l’Inde

Trois questions à Christophe Jaffrelot

INTERVIEW - 3 Mars 2021

Depuis l’automne dernier, l’Inde est secouée par des manifestations d’agriculteurs qui contestent vivement l’adoption, en septembre 2020, de trois lois pensées comme un tournant vers la libéralisation du secteur agricole du pays et perçues comme la fin des vieilles réglementations dans le cadre desquelles un prix minimal était garanti par l’État aux agriculteurs sur certaines denrées de base. Au-delà des purs enjeux pour le secteur, cette protestation, sa durée et son ampleur posent la question d’un mouvement politique plus large, aux possibles conséquences à l’international. Christophe Jaffrelot, directeur de recherche au Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po Paris et au CNRS, a pour nous répondu à trois questions ; la leçon qu’il en tire est claire : cette agitation, si elle est davantage sociale que politique, est aussi "dirigée contre la classe dirigeante indienne au sens large".

Dans quel contexte agricole et plus généralement économique ces mobilisations s’inscrivent-elles ?

Ces révoltes s’inscrivent dans le contexte d’une crise agricole de longue durée, qui se traduit par le creusement d’un véritable fossé entre les campagnes, où vivent encore plus de la moitié des Indiens, et les villes, où la classe moyenne a accédé à une certaine opulence depuis la libéralisation économique des années 1990. Ce fossé est même en passe de devenir un gouffre : alors que le niveau de consommation moyen mensuel des urbains n’était qu’une fois et demi supérieur à celui des ruraux en 1987, il lui est aujourd’hui près de deux fois et demi supérieur. Et ce à cause de la relative paupérisation des campagnes, où le pourcentage des villageois vivant sous le seuil de pauvreté a augmenté pour la première fois depuis les années 1970 suivant le dernier rapport du National Sample Survey (l’INSEE indien), que le gouvernement, du coup, a mis sous embargo - mais qui a fuité. Cette évolution s’explique par l’épuisement de la révolution verte dont l’Inde paye les dégâts environnementaux, notamment en termes de tarissement des nappes phréatiques et de dégradation des sols (une dégradation liée à un usage excessif des engrais et à la monoculture systématique). Mais le déclin du revenu agricole vient aussi de la baisse relative des prix agricoles, que le gouvernement de Narendra Modi a maintenus le plus bas possible pour satisfaire sa clientèle électorale urbaine et parce qu’il préférait investir dans l’industrie et les services. Dans ce contexte, les fermiers ont perçu la libéralisation du marché agricole votée à l’automne dernier comme un abandon de plus de la part de l’État, qu’ils accusent de vouloir remettre leur sort entre les mains de grandes firmes agro-alimentaires.

Y a-t-il un phénomène de captation de ce mouvement par les partis d'opposition ? Quel en sera l’impact sur le rapport de forces politique en Inde ?

Cette OPA n’a pas encore vraiment eu lieu car l’opposition reste faible et divisée. Mais le syndicalisme paysan est rené de ses cendres dans les États qui se trouvent au centre du mouvement de protestation, le Pendjab et l’Haryana, les deux États - avec Delhi dont ils sont frontaliers - où les manifestations ont été le plus durement réprimées.

Le syndicalisme paysan est rené de ses cendres dans les États qui se trouvent au centre du mouvement de protestation.

Là, c’est toute une société civile qui s’est mobilisée depuis des mois contre le pouvoir et les juges de la Cour suprême qui, prétendant jouer les médiateurs, leur sont apparus comme le bras judiciaire du gouvernement. Les fermiers s’en sont aussi pris à deux grandes entreprises réputées proches de Narendra Modi (celles de Mukesh Ambani et de Gautam Adani), qui envisagent d’investir massivement dans l’agro-business. Des paysans ont attaqué physiquement leurs magasins, leurs installations dans la téléphonie mobile et l’énergie, etc.

Si cette agitation est plus sociale que politique, elle est dirigée contre la classe dirigeante au sens large. Sur le terrain politique, cependant, le BJP (Bharatiya Janata Party, parti au pouvoir) vient de perdre les élections locales d’une façon spectaculaire au Pendjab et en Haryana, ce qui pourrait augurer de changements plus amples : les élections du printemps, dans quatre États clés, dont trois sont détenus par l’opposition (le Bengale-occidental, le Tamil Nadu et le Kérala) seront un test grandeur nature pour le BJP, mais pas pour Narendra Modi qui, intouchable (au sens occidental du terme), plane aujourd’hui au-dessus de la mêlée politique, tel le père de la nation - voire tel un sage, comme son nouveau "look" le donne à penser depuis qu’il a laissé pousser sa barbe blanche.

Cette crise interne aura-t-elle des conséquences sur la place de l'Inde sur la scène internationale ?

Jusqu’à présent, seules les Nations Unies et le Congrès américain avaient véritablement osé faire quelques remontrances au gouvernement indien à propos du non-respect des libertés et des droits de l’Homme, un terrain largement déserté par les États occidentaux, qu’ils se taisent parce qu’ils misent sur l’Inde pour faire contrepoids à la Chine, ou parce qu’ils convoitent le marché indien - ou les deux. Cette fois, des députés britanniques et même le gouvernement canadien ont donné de la voix, probablement à cause de l’influence de la diaspora punjabie dans certaines circonscriptions de ces pays.

Jusqu’à présent, seules les Nations Unies et le Congrès américain avaient véritablement osé faire quelques remontrances au gouvernement indien à propos du non-respect des libertés et des droits de l’Homme.

Au-delà, la répression des manifestants - notamment lorsque ceux-ci ont cherché à entrer dans Delhi le 26 janvier dernier - a suscité des témoignages de solidarité sur les réseaux sociaux. Greta Thunberg a apporté son soutien aux paysans indiens dans un tweet offrant le mode d’emploi d’une protestation pacifique ; Rihanna (100 millions de followers) a renchéri pour dénoncer la répression dont les paysans indiens étaient victimes… Il n’en fallait pas plus pour que le ministère indien des Affaires étrangères réagisse dans un communiqué protestant contre le "sensationnalisme" de ces interventions et pour que le ministre indien des Affaires étrangères, S. Jaishankar, prenne le temps, lui aussi, de tweeter. Ces échanges, s’ils écornent un peu plus le soft power indien, ne tirent guère à conséquence. Les tweets qui retiennent davantage l’attention sont ceux de Meena Harris, la nièce de Kamala Harris qui, après avoir apporté son soutien aux manifestants indiens, a essuyé le feu nourri des trolls du nationalisme hindou dont les relais dans la diaspora indienne aux États-Unis sont des plus actifs. Elle a répliqué qu’elle ne se laisserait pas intimider. Reste à savoir si cette attitude, combinée au discours de Joe Biden sur la défense de la démocratie, sera suivie de quelque effet que ce soit…  

 

Copyright : Narinder NANU / AFP

 

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