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Récit d’un monde en ébullition

Trois questions à Dominique Moïsi

INTERVIEW - 21 Novembre 2019

Liban, Chili, Hong Kong, mais aussi Iran ou encore République tchèque… Nul doute, le monde est en ébullition, et certains peuples, en colère. Comment appréhender ces mouvements de contestation citoyenne ? Est-il raisonnable de vouloir y voir un tout ? Dans cet entretien qu’il nous a accordé, Dominique Moïsi, notre conseiller spécial géopolitique, s’est prêté au jeu pour tisser des liens, mesurés mais justes, entre ces différents événements.

Sur pratiquement tous les continents de notre planète, les peuples s’éveillent, et le vent de la contestation se lève sur nombre de capitales, en opposition au pouvoir en place. Est-il possible d’entrevoir des similarités entre ces différents mouvements ? Que peuvent-ils avoir en commun ?

Il convient tout d’abord, à mes yeux, de souligner que chaque cas est unique. Mais puisqu’on tend à rapprocher ces mouvements, et sans bien sûr construire ce qui serait un parallélisme entre la coïncidence de ces mobilisations et l’un des plus grands fléaux de l’histoire de l’Humanité, cette réflexion me fait parfois penser à ce vers de Jean de La Fontaine, dans la fable Les animaux malades de la peste : "Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés" - tous sont frappés, les dirigeants de ces pays, dont les peuples viennent remettre en cause la légitimité… D’une manière chaque fois unique, certes, mais ils sont tous bien frappés. Car c’est là l’un des points communs qui sautent le plus aux yeux si l’on regarde ces différents mouvements de contestation, à savoir cette remise en cause, par le peuple, du pouvoir exercé sur lui par les gouvernants. D’ailleurs, cette remise en cause existe quelle que soit la nature du régime en place, qu’il s’agisse d’une démocratie ou d’un régime autoritaire.

Ces contestations ont d’abord un certain sens pour le concept de démocratie. Certaines démocraties sont marquées par la montée d’une forme de nationalisme, de repli sur soi, exploitée par certains de leurs hommes politiques conservateurs - c’est le cas de Viktor Orbán -, qui parlent volontiers de "démocratie illibérale".

Certaines démocraties sont marquées par la montée d’une forme de nationalisme, de repli sur soi.

Nous avons par ailleurs entendu Vladimir Poutine qualifier les valeurs libérales d’"obsolètes", nous savons que Xi Jinping ou les dirigeants iraniens pensent que la démocratie est une formule politique démodée… Or, les différents mouvements de contestation à l’œuvre à travers la planète démentent cette croyance en prouvant son contraire : lorsque la contestation a lieu au sein d’un régime autoritaire, elle se fait au nom d’une revendication démocratique, d’une aspiration à la démocratie.

Si chaque cas est bel et bien unique, beaucoup s’inscrivent néanmoins dans une forme de logique finalement assez similaire, dont voici quelques éléments essentiels :

  • C’est, souvent, la jeunesse qui porte le flambeau de la contestation. Il ne s’agit pas des plus pauvres, ni des moins ou des plus éduqués, mais bien des jeunes, ceux qui ont l’avenir devant eux en termes, si j’ose dire, biologiques, mais qui, d’un point de vue économique, social ou politique, ont le sentiment de ne pas avoir d’avenir.
     
  • Si la nature des contestations peut revêtir des contours divers, le message qu’elles portent présente parfois des éléments en commun, comme la dénonciation de la corruption des élites au pouvoir ou le rejet d’inégalités sociales trop criantes.
     
  • Dans un certain nombre de pays, l’explosion politique est le plus souvent le produit d’une remise en cause du statu quo existant par le pouvoir lui-même. Pensons, en Iran, à cette spectaculaire augmentation du prix de l’essence, ou, à Hong Kong, à la remise en cause de la formule "un État, deux systèmes" symbolisée par la fin de l’exception juridictionnelle de Hong Kong et cette fameuse loi d’extradition. S’ensuit une logique dialectique, la foule descendant dans la rue en opposition à cet équilibre bouleversé, puis la foule par la suite réprimée, la répression renforçant encore cette opposition populaire. Dans d’autres cas, je pense ici au Liban ou au Chili, surviennent des gouttes d’eau qui font déborder un vase socialement déjà très plein, et transforment rapidement la colère économique en une révolte politique.

C’est aussi, probablement, la conséquence directe d’une mondialisation de plus en plus perçue comme malheureuse. La grande crise de 2008 n’y est pas étrangère.

Certains de ces pays sont davantage regardés que d’autres à l’échelle mondiale. Pourquoi, par exemple, la situation de Hong Kong ou, plus récemment, la révolte iranienne ont-elles ces échos particuliers à l’international ?

Bien sûr, il ne s’agit pas de hiérarchiser les mouvements de contestation entre eux. Si le monde regarde tout particulièrement Hong Kong ou l’Iran, c’est parce que tous deux sont les théâtres des contestations les plus significatives d’un point de vue géopolitique, compte tenu de l’importance de Hong Kong pour la crédibilité du pouvoir chinois d’une part, et de l’importance de l’Iran dans l’équilibre moyen-oriental d’autre part. Pour ces deux cas, ce n’est pas tant la nature de la contestation qui importe aux yeux du monde, c’est la nature du régime contesté. Une révolte à Hong Kong est un affront fait à Pékin, de même qu’une révolte iranienne, un affront fait à Téhéran. Les ensembles stratégiques potentiellement affectés par ces contestations sont bien plus centraux avec, du côté de Hong Kong, la crainte des probables conséquences d’une forte répression et, du côté iranien, des conséquences potentielles considérables pour l’avenir du Moyen-Orient dans son ensemble.

Si comparaison n’est pas raison, la mise en parallèle des deux cas offre elle aussi quelques similarités. La Chine comme l’Iran sont affaiblis de l’intérieur, à un moment où leur statut international paraît des plus prééminents, chacun à leur manière. Prenons Hong Kong. La situation n’affecte pas directement, pour le moment, le cœur du pouvoir chinois, mais elle constitue une irritation majeure, et est sans nul doute sujet d’inquiétudes. Si Hong Kong débouchait sur un véritable chaos, la stratégie chinoise, notamment vis-à-vis de Taïwan, en serait bien sûr affectée. D’ailleurs, l’obsession chinoise pour Taïwan apparaît très clairement dans son rapport à Hong Kong. En cas de poussée de la violence, les Chinois seront à un moment donné placés devant un dilemme : la Chine ne veut pas d’un nouveau Tian'anmen, mais pourra-t-elle seulement l’éviter si elle souhaite garder le contrôle ? Quelle option stratégique serait la plus dangereuse pour elle ? Montrer au monde qu’elle n’est pas capable de rétablir l’ordre, ou le rétablir d’une manière brutale qui nuirait à son soft power ?

Dans le cas iranien, la problématique est plus centrale et plus urgente : c’est le pouvoir des Ayatollahs qui est directement remis en cause. Les manifestants iraniens, présents sur une zone territoriale qu’on imagine, malgré le manque d'informations lié à des moyens de communication restreints, très étendue, pourraient mettre en péril l’ensemble des mollahs. Ceux qui ont pris la rue et se mobilisent toujours davantage, sous l’effet de la violence de la répression, n’établissent pas de distinction entre les plus radicaux et les plus modérés des mollahs. L’enjeu de cette révolte est essentiel d’un point de vue géopolitique, parce qu’elle pose plusieurs types de questions. L’Iran apparaît aujourd’hui comme une puissance victorieuse, au même titre que la Russie ou la Turquie, dans l’évolution récente de la région. Mais ce renforcement extérieur n’est-il pas dès lors annulé par un affaiblissement venant de l’intérieur ? Cet affaiblissement ne serait-il pas issu de la politique de sanctions très dures, imposée par les États-Unis à ce pays ? Les Européens disaient que la politique iranienne de Donald Trump n’avait qu’une conséquence, le renforcement du clan des durs et l’affaiblissement du camp des modérés. Nous pouvons aujourd’hui poser la question inverse : et si les sanctions américaines n’avaient pas plutôt pour résultat l’affaiblissement complet du régime, modérés et radicaux confondus ?

Comme on le sait, l’Occident n’est pas à l’abri de contestations populaires. Y aurait-il une spécificité occidentale dans le rapport, parfois conflictuel ou fait de frustration économique et politique, des citoyens à la démocratie ?

Comme j’ai pu le mentionner, 30 ans après la chute du mur de Berlin, on ne saurait nier en Europe la réalité d’une montée des populismes et la virulence du retour d’une forme de nationalisme et de dénonciation de l’autre. Là encore, évitons les interprétations simplistes. L’extrême-droite n’est pas en train de l’emporter partout en Europe. Ayons à l’esprit ce qui s’est passé à Prague au cours des derniers jours, avec un peuple tchèque qui reproche au dirigeant son essence-même, c’est-à-dire le fait qu’il soit un milliardaire autoritaire.

Pensons aussi à ce qui doit être considéré comme la défaite de Viktor Orbán aux dernières élections municipales, et tout particulièrement à Budapest. Ces deux éléments prouvent combien le jeu reste ouvert en Europe. Le jeu demeure probablement tout autant ouvert aux États-Unis, l’incertitude semblant totale quant à la question de savoir si Donald Trump sera ou non réélu.

En Europe et dans le monde occidental, la polarisation de l’électorat n’a jamais été plus grande.

Ce qui me frappe en Europe et dans le monde occidental, c’est que la polarisation de l’électorat n’a jamais été plus grande. Le cas britannique l’illustre assez bien. Beaucoup disent que les Britanniques ne peuvent plus s’entendre à cause du Brexit. J’ai l’intime conviction que les désaccords vont bien au-delà de la simple question du Brexit. Désormais, deux visions de la société, deux visions politiques s’opposent au Royaume-Uni, bien au-delà de la question de l’appartenance à l’Union européenne. Lorsque je dis que le jeu reste, en Europe, ouvert, l’on peut y voir un élément rassurant : la bataille contre les populismes n’est pas perdue. Mais d’un autre côté, désormais, et c’est le cas dans nombre de pays, les fractures des sociétés sont telles qu’on ne saurait comment réconcilier les peuples.

Le monde est aujourd’hui en ébullition, parce qu’il bouge dans toutes les directions. D’un côté, les nationalismes prennent de l’ampleur, de l’autre les courants libéraux pourraient s’avérer résilients. Partout, il y a de la contestation sociale ou de la résistance. La situation de certains pays européens est en cela significative de cette ébullition. En Italie, Matteo Salvini s’est volontairement tapi dans l’ombre, comme une bête prête à bondir pour prendre sa revanche. Les dernières élections espagnoles prouvent aussi cette polarisation électorale que j’évoquais : rarement les écarts entre partis ont été si faibles. Cela n’est pas sans écho avec la situation politique israélienne, un peu différente certes, mais éclairante, avec un pays qui connaîtra probablement ses troisièmes élections législatives en quelques mois. En Espagne, le pari fait par la gauche n’a pas fonctionné, bien au contraire. La poussée de l’extrême-droite dans ce pays nous apprend peut-être, comme ce peut être le cas en Allemagne, que le vaccin du passé ne nous protège plus contre les tentations du présent. Aurait-on besoin d’une piqûre de rappel ?

 

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