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Energie / Développement durable

Qu’observe-t-on sur les marchés de l’énergie ?

Trois questions à Colette Lewiner

INTERVIEW - 20 Novembre 2018

La vingtième édition de L’Observatoire Mondial des Marchés de l’Energie a été rendue publique par Capgemini, en partenariat avec les équipes de De Pardieu Brocas Maffei et VaasaETT. Cette étude analyse les évolutions des différents marchés de l’énergie et les tendances pour les années à venir : quelles en sont les principales conclusions ? L’augmentation de la demande énergétique remet-elle en cause l’atteinte des objectifs climatiques ? Les énergies renouvelables parviennent-elles à concurrencer les énergies fossiles ? Colette Lewiner, conseillère “Energie et utilities” du président de Capgemini, nous livre les principales leçons à retenir de cette étude.

Nous avons assisté ces dernières semaines à une hausse du prix du baril. Que pouvez-vous nous dire sur les évolutions du prix du pétrole ?

Le marché du pétrole est un marché international et les prix du pétrole ont un impact important sur :

  • l'économie des pays consommateurs et producteurs ;
     
  • les prix des autres énergies comme le charbon et le gaz ;
     
  • et la santé des grandes compagnies pétrolières et les sociétés de services pétroliers qui ont un poids important dans l'économie.

Sur les marchés ouverts, les prix résultent de l'équilibre entre l'offre et la demande. Cependant, le marché du pétrole présente quelques caractéristiques supplémentaires :

  • il s’agit d’un marché spéculatif, puisqu'un baril de pétrole physique est échangé environ 30 fois ;
     
  • les ressources pétrolières sont concentrées dans un nombre limité de régions, ce qui a favorisé la création d'un cartel de pays producteurs de pétrole, l'Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP), qui contrairement à d'autres cartels, est accepté. Depuis 2016, des réunions de coordination régulières ont eu lieu entre les pays de l'OPEP et certains pays non membres de l'OPEP dont la Russie, ce qui augmente le poids de l'entente sur ces marchés.

Cependant, les technologies nouvelles telles que les découvertes de pétrole profond au Brésil et plus encore la production américaine de pétrole de schiste menacent la domination de l’OPEP. 
 
Plusieurs facteurs expliquent les fluctuations du prix du pétrole :

  • au cours des deux dernières années, l’économie mondiale était en plein essor, entraînant une hausse de la demande de pétrole ;
     
  • en 2016, des restrictions de production ont été décidées par l'OPEP et la Russie pour faire monter les prix ;
     
  • de plus, des questions géopolitiques telles que l'effondrement économique du Venezuela, la guerre au Yémen ou les sanctions imposées par les Etats-Unis sur l'exportation du pétrole iranien ont limité les exportations de pétrole. Il en a résulté une hausse des prix à plus de 80 dollars le baril (en octobre 2018), ce qui représentait une augmentation de près de 100 % par rapport à janvier 2016.

Les découvertes de pétrole profond au Brésil et plus encore la production américaine de pétrole de schiste menacent la domination de l’OPEP. 

Depuis lors, le marché a changé, nous assistons à un ralentissement économique, notamment en Chine qui est un grand consommateur de pétrole. De plus, les goulots d'étranglement des oléoducs américains, qui limitent les exportations de pétrole, sont en voie d’être éliminés, ce qui permettrait aux Américains d'exporter davantage. Enfin, les sanctions sur le pétrole iranien ont été atténuées par les États-Unis.

Tout cela a entraîné une augmentation des réserves de pétrole et fait baisser les prix. Bien que l’Arabie saoudite ait annoncé des restrictions à l’exportation de 500 000 à 1 million de barils de pétrole par jour, les prix sont tombés en dessous de 70 dollars par baril.
 
En ce qui concerne le futur, il serait essentiel que les prix soient stables afin que les pétroliers puissent planifier les très importants investissements nécessaires dans l’exploration et dans de nouvelles plateformes de production. Il est difficile de croire que l'OPEP déclenchera, comme en 2014, une nouvelle guerre commerciale avec les États-Unis, car celle-ci a entraîné la baisse des prix à 26 dollars par baril, un niveau préjudiciable à l’économie de ces pays. Les producteurs de pétrole de schiste américains ont survécu en réduisant leurs coûts de production.
 
De l’autre côté de l’échelle des prix, il faut se rappeler qu'en 2008, le prix du baril de pétrole est monté à 150 dollars et que ceci a contribué à la récession économique, qui à son tour a fait baisser les prix. On pourrait prévoir, pour les mois à venir, un prix du pétrole de l'ordre de 50 à 80 dollars le baril. Cependant, seul l'avenir nous le dira.

Quels sont les impacts du développement des énergies renouvelables sur la gestion des réseaux électriques ?

À la fin de 2017, la capacité de production mondiale d'énergies renouvelables s'élevait à plus de 2 100 GW, l’électricité hydraulique représentant la plus grande part, avec une capacité installée de 1 152 GW suivie par l’éolien (514 GW) et le solaire (397 GW). Les coûts moyens actualisés de l’éolien terrestre et du solaire photovoltaïque dans le monde ont baissé de façon très importante ces dernières années (baisse de 18 % cette dernière année). La baisse est moins prononcée pour l’éolien en mer (- 5 % en un an) qui reste significativement plus cher. Ces coûts (surtout ceux du solaire) devraient continuer à diminuer significativement dans les dix années à venir.

Cependant, les énergies renouvelables intermittentes, comme l’éolien et le solaire, ont un impact important sur la gestion du réseau électrique et engendrent des surcoûts liés à la construction de nouvelles lignes électriques (comme en Allemagne par exemple) et à l’exploitation du réseau. En effet l’opérateur doit constamment équilibrer l'offre avec une demande variable. Avec la production intermittente d’énergies renouvelables, il faut du stockage et des capacités de production programmables pour assurer l’alimentation électrique en l’absence de soleil ou de vent.
 
Le stockage électrique par batteries se développe rapidement (tiré par les véhicules électriques) et son coût baisse rapidement mais, aujourd’hui, ça ne suffit pas à équilibrer de grands réseaux. Un mix électrique constitué d’énergie hydraulique, de renouvelables intermittents et d’énergie nucléaire permet à la France une gestion sûre de son réseau électrique et la fourniture d’une électricité décarbonée. Ainsi, en France, l’électricité produite émet 82 grammes de CO2 par kWh comparée à l’Allemagne qui en émet 8 fois plus (655 grammes par kWh).

Le rôle des opérateurs de réseaux de distribution électrique est en train d’évoluer significativement car ils doivent équilibrer leur réseau de moyenne et basse tension en tenant compte notamment de cette production d’électricité intermittente, du développement de l’autoconsommation et de l’émergence de véhicules électrique dont les recharges, si elles ne sont pas gérées intelligemment, nécessiteront un renforcement important de leurs réseaux.

En France, l’électricité produite émet 82 grammes de CO2 par kWh comparée à l’Allemagne qui en émet 8 fois plus (655 grammes par kWh).

Pour gérer ce réseau qui devient de plus en plus "intelligent", il faut d’abord mieux connaître et faire connaître aux clients la consommation instantanée d’où le développement de compteurs intelligents (Linky en France). Il faut de plus inciter les clients à consommer lorsque l’électricité est abondante et peu chère (journée avec beaucoup de vent par exemple) en introduisant des prix différenciés. Il faut aussi que l’effacement de consommation se développe pour permettre de gérer les pics de demande. Il existe des agrégateurs regroupant des clients industriels qui peuvent s’engager à réduire leur consommation en période de pointe, et qui sont rémunérés quand l’opérateur de réseau fait appel à eux. Les nouvelles technologies permettent à présent d’agréger des clients tertiaires et résidentiels. 

La Chine apparaît dans votre rapport comme l’un des acteurs majeurs du marché de l’énergie au niveau international, tant dans le développement des énergies renouvelables que dans les technologies de stockage. Quelles en sont les implications pour le monde occidental ?

La Chine est un grand consommateur d’énergie avec des besoins croissants, et le plus grand émetteur de gaz à effet de serre. Ces émissions, associées à d’autres problèmes de pollution industrielle, ont créé d’énormes problèmes de santé et le gouvernement chinois a lancé un programme à long terme, "Ciel bleu", visant à développer des sources d’électricité sans émissions de carbone (énergie nucléaire, hydraulique, solaire photovoltaïque et éolienne).

La Chine est un grand consommateur d’énergie avec des besoins croissants, et le plus grand émetteur de gaz à effet de serre.

C’est également un important fournisseur d’équipements énergétiques. Elle est le premier exportateur de centrales au charbon ; les panneaux solaires chinois inondent tous les marchés, elle exporte également des éoliennes et investit massivement dans le développement du stockage d'électricité dans le but de devenir un acteur dominant.

Ayant un programme important de construction de réacteurs nucléaires sur son territoire, la Chine est en train d’exporter son réacteur de 1000 MW (Hualong) ; elle a fait démarrer le premier réacteur de 3ème génération français, l’EPR, à Taischan à l’été 2018, et elle est associée à EDF pour la construction des deux réacteurs britanniques de Hinckley Point C.
 
De plus, c’est un acteur dominant dans des ressources critiques. La Chine détient une part prépondérante (95 %) de la production de terres rares et de métaux rares. Ces ressources minérales sont importantes pour le succès de la transition énergétique et de la révolution numérique, car elles constituent des éléments essentiels pour les aimants, les véhicules électriques, les batteries électriques, les éoliennes, les réacteurs nucléaires, les smartphones, les ordinateurs, l’électronique grand public, etc. Ayant reconnu la position dominante de la Chine, l’Occident devrait mettre en œuvre des politiques de sécurité d’approvisionnement à long terme en recherchant de nouveaux types de réserves (dans les océans, par exemple) et en encourageant l’innovation pour remplacer ces ressources rares par des ressources plus largement répandues.
 
Enfin, c’est un gros investisseur dans les entreprises énergétiques. Depuis plus de dix ans, la Chine déploie une politique à long terme d’acquisition de réserves pétrolières dont elle a besoin. En Europe, les entreprises chinoises ciblent des infrastructures électriques et ont acquis des participations dans les réseaux portugais, italien, grec, luxembourgeois… Cependant, en février 2018, le gouvernement allemand a bloqué l’acquisition par State Grid of China Corporation d’une participation de 20 % dans la société de réseau régionale "50 Hertz" estimant que ses réseaux électriques étaient des infrastructures stratégiques pour sa sécurité d’approvisionnement. De plus, la Chine a investi 50 milliards de dollars dans un gazoduc de plus de 2000 km reliant la Sibérie orientale à la Chine. Ce gazoduc devrait être inauguré fin 2019.
 
Il se pourrait donc que le projet d'investissement chinois de 900 milliards de dollars dans "la route de la soie", vise non seulement les infrastructures routières, maritimes et ferroviaires, mais également celles d'électricité et de gaz !

 

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