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Quelle laïcité de l’autre côté de l’Atlantique ?

BLOG - 29 Octobre 2020

La laïcité s’invite de nouveau dans le débat public en France, notamment à la suite de la présentation d’un plan d’action contre le séparatisme le 2 octobre dernier par Emmanuel Macron. Cette spécificité française, souvent incomprise, fait régulièrement l’objet de beaucoup de commentaires voire de critiques dans le monde, et en premier chef aux États-Unis. Comment expliquer une telle situation ? De quelle manière cette question est-elle traitée aux États-Unis, en particulier durant cette période électorale ? Denis Lacorne, directeur de recherche émérite au CERI-Science Po, répond à nos questions. 

Le 2 octobre dernier aux Mureaux, Emmanuel Macron a présenté son plan d’action contre le séparatisme pour renforcer la laïcité. Il a fait l'objet de malentendus par les médias américains. Cela est-il le signe d’une conception radicalement opposée de la laïcité aux États-Unis et en France ? 

À première vue, les laïcités française et américaine sont comparables si l’on entend par "laïcité" l’existence d’un "État laïque neutre entre tous les cultes, indépendant de tous les clergés, dégagé de toute conception théologique" (Ferdinand Buisson, Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, 1887). Mais cette neutralité, du point de vue américain, s’applique mal à la France.

Du point de vue américain, la laïcité française est devenue une "laïcité de combat" contre l’islam radical [...].

La laïcité française, de par ses origines historiques, est perçue comme une réaction contre un catholicisme dominant, une libération contre une Église autoritaire et liberticide. Or, ce vieux conflit a changé de nature et le discours laïque actuel concerne beaucoup plus l’islam, une religion minoritaire, que le catholicisme, même si les formes intégristes du catholicisme, comme "la Manif pour tous", sont parfois aussi dénoncées par les défenseurs de la laïcité. 

Du point de vue américain, la laïcité française est devenue une "laïcité de combat" contre l’islam radical, dont les formes les plus visibles - le voile, la burqa, les imams formés à l’étranger, les mosquées financées par la Turquie, l’Arabie Saoudite, le Maroc et l’Algérie -, sont l’objet d’interdits ou de critiques sévères. L’écart entre les conceptions française et américaine de la laïcité est immense pour des raisons notamment historiques. Aux États-Unis, la laïcité (secularism), un produit de la philosophie des Lumières, ne s’oppose nullement aux religions. Elle repose, comme en France, sur un principe fondamental exprimé dans le premier amendement de la Constitution fédérale, le principe de séparation de l’Église et de l’État. Ce principe n’est pas, en soi, antireligieux, dans un pays privé de religion officielle. Le respect du pluralisme religieux est indissociable de la laïcité américaine. C’est pourquoi toutes les manifestations religieuses dans l’espace public sont autorisées. Les crèches, les grandes croix, les tables de la loi, les étoiles de David sont acceptables dans la sphère publique, à condition qu’elles ne privilégient pas une religion particulière par rapport à une autre, ou la religion par rapport à l’irréligion.

En pratique, parce que la société américaine est profondément religieuse malgré sa "Constitution sans dieu", les querelles théologiques ne cessent de s’étaler sur la place publique, à commencer par les débats sur l’avortement, le mariage gay, les discriminations contre les LGBT, la prière à l’école, l’enseignement du darwinisme et des théories de l’évolution. 

Les différences avec la France restent profondes : aux États-Unis, contrairement à la France, le hijab n’est pas interdit à l’école, et la burqa n’est pas interdite sur la voie publique. Les écoles privées religieuses, sauf rares exceptions, ne sont pas subventionnées par l’État et les devises religieuses, adoptées en période de guerre froide, comme In God We Trust, ou One Nation Under God, relèvent d’un déisme si vague qu’il ne froisse personne, pas même les athées. 

Les devises religieuses, [...] comme In God We Trust [...], relèvent d’un déisme si vague qu’il ne froisse personne, pas même les athées.

Lorsque le Président Trump, entouré de ses ministres et de ses généraux, apparaît une Bible à la main devant St John’s Episcopal Church (Washington D.C.) au lendemain de manifestations suscitées par l’assassinat de George Floyd, il est l’objet de la risée publique. Les plus dévots lui reprochent de ne jamais avoir ouvert une Bible et d’en faire un pur objet de propagande destiné à rallier les évangéliques blancs du Sud et du Midwest qui, il est vrai, votent massivement pour lui. En interdisant l’entrée aux États-Unis de résidents originaires de pays musulmans, Donald Trump avait fait de l’islamophobie une religion d’État. Mais son véritable ennemi, c’est Biden, dénoncé à plusieurs reprises comme un "socialiste", un captif de l’extrême gauche, un mécréant, un "sans religion", qui ne croit en rien parce qu’il est "contre Dieu et contre les armes à feu !" (discours de Trump au National Golf Club, Bedminster, New Jersey, 7 août 2020).

 La religion joue-t-elle un rôle dans l'élection américaine ?

Elle joue un rôle important parce que Trump a choisi de magnifier son influence en se présentant comme une sorte de Croisé de l’Amérique chrétienne, blanche, rurale, et conservatrice contre l’Amérique de Biden : une Amérique urbaine, cosmopolite, progressiste, marquée par une grande diversité ethnique et religieuse. L’un des rares domaines où Trump a tenu ses promesses concerne la nomination à la Cour suprême de trois juges ultra-conservateurs, susceptibles de renverser la jurisprudence Roe v. Wade (qui légalise l’avortement). Les trois juges nommés par lui - Kavanaugh, Gorsuch et désormais Amy Coney Barrett - ont tous les trois l’ambition d’accroître la place du religieux dans la sphère publique en limitant le principe de séparation de l’Église et de l’État, au nom d’une "liberté religieuse" qui serait primordiale. Une nouvelle jurisprudence conservatrice permet ainsi à un chef d’entreprise de refuser les dépenses de contraception prévues par un programme d’assurance médicale destiné à ses employées pour des motifs de "conviction religieuse" (Burwell v. Hobby Lobby Stores, 2014). Pour les mêmes raisons, un boulanger "chrétien" peut refuser de confectionner un gâteau destiné à célébrer un mariage gay (Masterpiece Cakeshop v. Colorado Civil Rights Commission, 2018).

On assiste donc, en matière de déchristianisation, à une lente convergence des sociétés américaine et européenne.

Quelle valeur faut-il accorder au vote religieux ? En 2016, d’après le Pew Research Center, la majorité des protestants votaient pour Trump (56 % contre 39 % pour Hillary Clinton), de même que la majorité des catholiques (52 % contre 44 %). 77 % des évangéliques blancs votaient pour Trump (contre 16 % pour Clinton). À l’inverse, les deux-tiers des "sans religion", représentant 26 % de l’électorat total, votaient pour Clinton. 

Le vote protestant est désormais minoritaire (47 % de l’électorat en 2016 et 43 % en 2018) ; le vote catholique est stable (environ 20 % de l’électorat) et le vote des "sans religion" en expansion (26 % en 2016 et 30 % en 2018). D’un point de vue global, la mouvance des "sans religion" est en pleine expansion ; elle touche près de 40 % des Américains les mieux éduqués (4 ans d’études universitaires et plus). On assiste donc, en matière de déchristianisation, à une lente convergence des sociétés américaine et européenne. Le pluralisme religieux est inséparable de l’irréligion.

Le vote catholique ne saurait être négligé. Biden est un catholique d’origine irlandaise, et s’il est élu, il sera seulement le deuxième président catholique après Kennedy. Comme Kennedy, il se refuse à mêler ses convictions intimes avec l’intérêt national du pays : il est personnellement contre l’avortement, mais il respecte la jurisprudence Roe v. Wade (qui légalise l’avortement). Or l’on sait qu’une large majorité d’Américains est favorable à l’avortement (61 %) ainsi d’ailleurs qu’une majorité de catholiques (56 %). Le vote catholique est important dans les États décisifs (battle ground states) pour la conquête du collège électoral, comme la Pennsylvanie, le Michigan, la Floride, l’Arizona. On peut donc s’attendre, avec la candidature de Biden, à un lent effritement du vote catholique jusque-là acquis au parti républicain. Mais les divisions, au sein même du catholicisme, limiteront cet effritement. En novembre 2019, lors d’une rare tournée électorale en Caroline du Sud, Biden assistait à une messe catholique dans l’Église de St Antoine (St Anthony’s Church), dans la petite ville de Florence. Alors qu’il s’apprêtait à recevoir la communion, Biden fut surpris : le prêtre local, Mgr Morey, refusa de déposer l’hostie dans la main de l’ancien Vice-président, au prétexte que "toute personne qui se dit favorable à l’avortement se place automatiquement en dehors de l’Église". Désagréablement surpris, Biden quitta précipitamment l’église et souligna son étonnement : "après tout, dit-il, même le Saint Père m’a donné la communion !". Pour l’évêque catholique de San Diego en Californie, Robert McElroy (un progressiste), "un prêtre ne devrait jamais refuser la communion à un fidèle, sinon se poserait la question : dois-je refuser la communion à une personne qui ne croit pas au réchauffement climatique ? ou encore à quelqu’un qui s’oppose aux programmes d’aides aux personnes sans ressources ? On n’en sortirait plus ! Le catholicisme ne saurait se réduire à un seul élément de doctrine, sinon il cesserait d’être en phase avec le pays réel." (John McCormick, "How Does Biden’s Catholicism Play to a Polarized Electorate ?", Wall Street Journal, 24 septembre 2020).

Bien sûr, les résultats des élections du 3 novembre 2020 ne seront pas déterminés par le seul vote religieux. C’est l’une des variables significatives parmi d’autres, à commencer par le lieu de résidence (urbains contre ruraux et résidents de petites villes), le genre (le "gender gap" des femmes en faveur de Biden sera décisif), l’âge, la classe sociale, le niveau d’études, l’appartenance ethnique... L’extrême personnalisation du politique, produit par le régime présidentiel américain, fera de cette élection un référendum portant sur le caractère d'un seul individu, Donald Trump et sur son incapacité à gérer la pandémie du Covid-19.

 

 

Copyright : Brendan Smialowski / AFP

 

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