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Europe / Monde

Prix Nobel, croissance économique et changements climatiques

Entretien avec Eric Chaney et Benjamin Fremaux

INTERVIEW - 23 Octobre 2018

Lundi 8 octobre dernier, le prix de la banque de Suède en sciences économiques à la mémoire d’Alfred Nobel, plus connu sous le nom de "Nobel d’économie", a été décerné à deux économistes américains : Paul Romer, et William Nordhaus pour leur travaux sur l’importance de l’innovation dans la croissance et l’économie du changement climatique. Comment interpréter leur nomination ? Quelle est la place aujourd’hui de l’économie, de la finance et de l’innovation dans le changement climatique - et inversement ? Eric Chaney, conseiller économique de l’Institut Montaigne et Benjamin Fremaux, Senior Fellow énergie et climat à l’Institut Montaigne nous livrent leurs regards croisés sur la question

Paul Romer a reçu le Nobel d'économie pour sa théorie de la croissance endogène : quels en sont les exemples concrets aujourd'hui ?

Eric Chaney
La science économique ne se réduit pas à une description des faits économiques. Depuis les classiques (Adam Smith, David Ricardo, Karl Marx...), elle cherche à expliquer ces phénomènes en montrant comment, à partir d’hypothèses clairement explicitées, on peut déduire des représentations simplifiées proches des faits, ce qu’on appelle une modélisation. Mais un fait économique majeur échappait totalement aux modèles des classiques : la croissance. Pour Robert Solow, qui donna une fondation rigoureuse à sa théorie (le modèle néo-classique) dans les années 1950, la croissance qui n’est pas due à celle des facteurs de production (travail et capital auxquels le capital humain fut ajouté plus tard), est "exogène", et doit être attribuée au "progrès technique". Avant lui, Joseph Schumpeter, Kenneth Arrow, puis William Nordhaus avaient bien cherché à intégrer le rôle de l’innovation, du learning by doing, mais sans parvenir à une modélisation satisfaisante.

Comme de toute bonne chose, il ne faut pas abuser de la croissance endogène !

C’est Paul Romer qui franchit le pas de façon rigoureuse en 1986, en modélisant les conditions économiques qui produisent l’innovation technologique (une forme de savoir), nommément l’accumulation des résultats dus aux dépenses en recherche et développement, et avec elle le progrès technique de Solow. Pour ce faire, il dut expliciter les structures de marché dans lesquelles les entreprises jugent profitable la dépense en R&D, qui ne sont pas celles de la concurrence parfaite.

Les temps étaient probablement mûrs pour cette renaissance des théories de la croissance, dans laquelle s’est par exemple illustré l’économiste français Philippe Aghion, dont beaucoup pensent qu’il aurait été associé à Romer si le prix avait été consacré uniquement à la croissance endogène.

Aujourd’hui bien établies, les théories de la croissance endogène ont convaincu les politiques de l’importance de l’innovation — les entreprises n’avaient pas besoin qu’on le leur explique — et de la dépense publique affectée à la recherche scientifique et technologique ainsi qu’au développement du capital humain, pour augmenter le revenu par habitant futur. Victime de son succès, la théorie de la croissance endogène est d’ailleurs souvent mise en avant pour justifier toute augmentation de dépense publique, alors que la variable des équations de Paul Romer n’est pas la dépense publique, mais le produit des dépenses en R&D (brevets, découvertes scientifiques...). Comme de toute bonne chose, il ne faut pas abuser de la croissance endogène !

William Nordhaus est connu comme étant l’avocat d’une taxation des émissions de carbone : est-ce selon vous le meilleur moyen de limiter ces émissions ? 

Benjamin Fremaux
William Nordhaus a reçu le prix de la banque de Suède 2018 (le "prix Nobel" des économistes) pour ses travaux de modélisation de la croissance et de son interaction avec le climat. Ses premiers travaux sur le sujet datent de la fin des années 70 à une époque où les scientifiques sont de plus en plus préoccupés par l’impact de la croissance sur l’épuisement des ressources naturelles et plus généralement sur l’environnement (le rapport Meadows est publié par le Club de Rome en 1972). William Nordhaus développe au début des années 1990 un modèle quantitatif appelé Dynamic integrated climate economy (DICE) qui est le premier à prendre en compte les relations entre l’économie et le changement climatique. William Nordhaus n’est pas l’inventeur de la taxation du carbone. C'est l'économiste britannique Arthur Cecil Pigou qui fut le premier à proposer en 1920 un taxe "pigouvienne" permettant d’inclure dans le coût de production d’un bien ou d’un service, son coût environnemental (on parle aussi d’externalité négative). En revanche, William Nordhaus a été un grand défenseur de la taxe carbone pour limiter les émissions de gaz à effet de serre. Il en existe d’autres comme le mécanisme European Trading Scheme (ETS) de quotas d’émissions pour les industriels européens. Dans ce cas, il ne s’agit pas d’un système de taxe fixant ex ante un prix à la tonne de CO2 mais d’un système où la quantité autorisée est fixée initialement.

Les systèmes de taxes sont plutôt bien adaptés aux émissions diffuses de CO2 (dans le secteur des transports par exemple). Techniquement, ce ne sont pas les émissions elle-mêmes qui sont taxées, mais la consommation de carburants dont la combustion émet du CO2. Un système de taxe permet de donner un prix unique aux émissions de gaz à effet de serre.

Un système de quotas est bien adapté lorsqu’il s’agit de contrôler un nombre limité d’acteurs. C’est le cas du système ETS qui concerne un nombre limité de grandes installations industrielles. Un système de quotas permet d’assurer le résultat final puisqu’il fixe un cap en volume aux émissions de gaz à effet de serre. En revanche, mal calibré, il peut entraîner une forte volatilité sur les prix associés aux émissions.

Techniquement, ce ne sont pas les émissions elle-mêmes qui sont taxées, mais la consommation de carburants dont la combustion émet du CO2.

Eric Chaney
Une petite rectification : William Nordhaus ne prône pas une taxation des émissions, mais l’imposition d’un prix du carbone pour toutes les activités économiques entraînant sa combustion. Que la mise en œuvre pratique se fasse par une taxe, par un marché des droits d’émission, ou un mix des deux est indifférent du point de vue économique. L’idée originelle est d’ailleurs ancienne : on la doit à l’économiste anglais Arthur Pigou qui introduisit en 1920 le concept d’externalité — tout à fait central pour analyser et corriger les effets des pollutions — et à avoir montré qu’une taxe "internalisant" le coût de la pollution permettait de réaliser le délicat arbitrage entre la pénalisation des activités industrielles polluantes (et la réduction de revenu qui s’ensuit) et leurs effets néfastes. Nordhaus est parti du cadre pigouvien pour traiter les émissions de carbone et son achèvement majeur fut d’intégrer dans une modélisation économique néo-classique l’impact économique des émissions de carbone, dont l’effet n’est ressenti qu’à long terme, à partir des travaux scientifiques sur les conséquences du changement climatique.

William Nordhaus a reçu le Nobel d’économie pour ses travaux sur le changement climatique, notamment pour la mesure des coûts futurs des effets des émissions de gaz à effet de serre pour déterminer le prix présent des activités émettrices. Alors que la question climatique est au coeur des débats, faut-il voir en cette nomination un symbole ? Comment la question du changement climatique est-elle aujourd'hui traitée par les macroéconomistes ?

Benjamin Fremaux
La remise du Nobel d’économie à William Nordhaus récompense bien sûr une carrière d’économiste reconnu mais il est difficile de ne pas apprécier sa dimension symbolique quelques heures après que le GIEC ait rendu son dernier rapport. Il est vrai qu’on est plus habitué à ce que le rôle de symbole soit dévolu au prix Nobel de la paix. Rappelons que le Vice-Président américain Al Gore ainsi que le GIEC avaient reçu le prix Nobel de la paix en 2007 pour avoir éveillé les consciences sur les risques liés au changement climatique.

Eric Chaney
Tous les travaux économiques qui cherchent à inclure l’impact économique à long terme des émissions de gaz à effet de serre suivent la voie ouverte par William Nordhaus. Cela n’empêche pas les débats, voire les divergences. On se souvient de la querelle sur le taux d’actualisation utilisé pour calculer le coût présent des pertes de revenus causés dans le futur par les émissions d’aujourd’hui. Nicholas Stern (auteur de la Stern Review, devenue document de référence), qui a choisi un taux d’actualisation très bas, de façon à sur-valoriser le bien-être des générations futures, tandis que Nordhaus considérait qu’il valait mieux utiliser une moyenne longue de taux de marché sans risque.

Ce débat est important, car, selon le taux choisi, le prix du carbone qui internaliserait ces dommages varie considérablement, sortant même de l’intervalle préconisé par la Commission Stern-Stiglitz (40 à 80 US$ par tonne de CO2 en 2020). Mais quels que soient les choix de taux d’actualisation, ils entrent dans la même classe de modèle, celle du modèle DICE (Dynamic Integrated Climate-Economy) dont Nordhaus est précisément l’initiateur. Notons que ces modèles ne sont pas nécessairement déterministes, ce qui serait bien peu adapté aux incertitudes considérables qui entourent les travaux du GIEC. L’un des économistes les plus en pointe dans l’analyse théorique et pratique de ces incertitudes et de leurs conséquences est d’ailleurs Christian Gollier de la Toulouse School of Economics.

D’une certaine façon, la COP21 a été une défaite pour l’analyse économique initiée par William Nordhaus. Malgré l’appel de nombreux scientifiques, dont le prix Nobel Jean Tirole mais aussi la Chancelière Angela Merkel ou l’industriel Gérard Mestrallet, les dirigeants politiques n’ont pas été jusqu’à proposer un prix du carbone.

William Nordhaus, conscient de la difficulté à convaincre les politiques et du caractère inextricable de certains débats (comment "faire payer" les pays industrialisés, "responsables" de l’essentiel du stock de CO2 accumulé) a fait une proposition intéressante : la constitution d’une coalition de pays convaincus acceptant d’imposer un prix du carbone pour leurs économies internes, et de taxer les importations en provenance de pays tiers. A la même hauteur. Nordhaus a montré que, sous certaines conditions, de taille en particulier, cette coalition pourrait contraindre les récalcitrants à la rejoindre. Depuis que les Etats-Unis se sont retirés de l’accord de Paris, l’Union européenne et la Chine ont au contraire insisté sur leur ferme volonté de respecter ses engagements. On a envie de leur dire : pourquoi ne pas former une coalition à la Nordhaus ? Vous finiriez par faire plier les Etats-Unis et les autres récalcitrants ! Ce serait une belle victoire pour la raison, pour William Nordhaus, mais avant tout pour l’humanité.

 

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