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Présidentielle en Algérie : on prend les mêmes et on recommence ?

Trois questions à Karim Amellal

INTERVIEW - 27 Novembre 2019

Le 12 décembre prochain, les électeurs algériens se rendront aux urnes pour désigner leur futur président. Cinq candidatures ont été validées par l’Autorité électorale, toutes portées par des proches du pouvoir en place. Après neuf mois de manifestations et d’opposition aux dignitaires du régime (le Hirak), comment en est-on arrivé là ? Entretien avec Karim Amellal, écrivain et enseignant à Sciences Po.

Après neuf mois de contestation populaire et l'éviction du Président Bouteflika, la campagne présidentielle algérienne débute avec cinq candidats proches du pouvoir en place. Comment en est-on arrivé là ?

Plusieurs raisons expliquent cela, qui tiennent, me semble-t-il, à trois processus qui se déploient parallèlement. D’abord, la stratégie du régime elle-même, incarnée par le chef d'État-major Ahmed Gaïd Salah, c’est-à-dire par l’armée. Depuis le début du mouvement, en février 2019, ce qui tient lieu de "pouvoir" s’efforce d’assurer la survie du régime en misant sur quelques aménagements marginaux et la mise à l’écart, par une justice aux ordres, de la "bande", les proches de l’ex-président Bouteflika, honnis par la population, qui symbolisent la corruption et la hogra, le mépris. L’élection présidentielle du 12 décembre (la troisième après celle prévue en avril, puis en juillet, toutes deux annulées) s’inscrit dans ce schéma de perpétuation du régime par des concessions périphériques, mais le refus d’une véritable transition qui ne serait pas gérée par lui. Autrement dit, le changement dans la continuité, avec la conviction que, au bout d’un moment, la contestation s’éteindra, faute d’unité, par lassitude ou épuisement.

Deuxième élément : la disqualification des principaux partis politiques d’opposition, qui auraient pu canaliser la volonté populaire de changement et s’ériger en alternative, mais qui par faiblesse, manque d’assise, de légitimité et de renouvellement, n’ont pas pu jouer ce rôle. Les grands partis d’opposition, comme le Front des forces socialistes (FFS), ont échoué à prendre la tête du mouvement, et de ce vide sont nées les quelques figures que nous connaissons, comme Karim Tabbou ou l’avocat Mustapha Bouchachi. Des figures qu’il est d’ailleurs facile d’écarter, en les jetant en prison.

Cela conduit à la troisième raison : la fragilité du mouvement lui-même, en dépit de la puissante mobilisation populaire, du courage des manifestants, de leur ténacité et de leur extraordinaire civisme. Malgré quelques tentatives, le mouvement ne s’est pas encore structuré, les forces qui le portent, issues de la société civile, ne sont pas (encore) parvenues à se coaliser, à faire front commun. La mobilisation se caractérise ainsi par une militance populaire pacifique, polymorphe, largement mobilisée via les réseaux sociaux, rétive à toute forme de représentation, hostile aux compromis. Elle brandit un slogan radical : "qu’ils dégagent tous", efficace pour rassembler tous ceux qui sont hostiles au régime, mais qui n’a que peu d’opérationnalité politique (dégager pour faire quoi, pour mettre qui à la place, comment ?). Le surgissement civique que les Algériens réalisent depuis le 22 février est grandiose. Il a permis de "dégager" Bouteflika et une partie du clan – ce qui n’est pas rien –, mais elle ne peut se poursuivre indéfiniment face à un pouvoir militaire qui poursuit sa stratégie.

Il n’y a pas – ou très peu – de processus politique élaboré qui réunisse les associations, les "figures", les partis, les collectifs…

Il faut, à un moment ou à un autre, faire de la politique, se rassembler, discuter, négocier. C’est, je crois, ce qu’il manque aujourd’hui au sein du mouvement : il n’y a pas – ou très peu – de processus politique élaboré qui réunisse les associations, les "figures", les partis, les collectifs… C’est facile à dire, bien sûr, et moins facile à faire, mais le pouvoir militaire surfe là-dessus et cette difficulté des acteurs du mouvement à s’unir et à engager un processus politique fédérateur par-delà ou sur la base des manifestations risque d’être sa meilleure alliée.

Existe-t-il encore des poches de soutien au régime ? Peut-on identifier des lignes de fracture géographiques ou socio-économiques dans le pays ?

Le régime n’a pas disparu, il est toujours là ! Seuls quelques visages ont été écartés (des hommes politiques et des oligarques), dont quand même le protagoniste de ces dernières années, Abdelaziz Bouteflika. La colonne vertébrale du régime, l’armée, continue néanmoins de diriger le pays de facto. L’administration, le squelette de l’État, fonctionne toujours, tant bien que mal, et de moins en moins bien à dire vrai. Les forces de sécurité aussi, ainsi que ce qu’il subsiste des forces politiques d’appui au régime – le Front de libération nationale (FLN) et le Rassemblement national démocratique (RND). D’ailleurs, ceux qui se présentent à la présidentielle sont des soutiens du régime, qui le cautionnent, le renforcent, le perpétuent.L’Algérie est un pays qui, depuis longtemps, souffre de nombreuses fractures sur le plan géographique (entre le littoral urbanisé et plutôt riche et le reste du pays), socio-économique (entre les gagnants des années Bouteflika, dont certains ont pu bâtir des fortunes colossales, et les très nombreux laissés-pour-compte du système) et ethnique (entre "arabes" et "berbères", pour résumer). Mais aujourd’hui, la principale ligne de fracture qui saute aux yeux se situe entre ceux qui incarnent le régime et ceux qui défilent dans les rues : c’est bien sûr une fracture générationnelle, qui ne date d’ailleurs pas du 22 février, mais existe depuis bien longtemps en Algérie.

Le chef d'État-major, qui dirige de facto l’Algérie depuis la chute de Bouteflika, a 79 ans, le Président par intérim, Abdelkader Bensalah, a 78 ans et, comme son prédécesseur Bouteflika, il est malade. Le régime algérien ressemble de plus en plus au régime brejnevien.

Ceux qui manifestent sont jeunes – souvent très jeunes – et ne se reconnaissent plus depuis longtemps dans ce pouvoir gérontocratique, ni bien sûr dans les deux principaux candidats à la présidentielle qui furent tous deux Premiers ministres de Bouteflika : Ali Benflis qui a 75 ans, et Abdelmadjid Tebboune qui a 74 ans. Cette fracture générationnelle a provoqué une rupture politique béante entre les "gouvernants", ou plus exactement ceux qui "occupent" le pouvoir, et les "gouvernés".

Ceux qui manifestent sont jeunes et ne se reconnaissent plus depuis longtemps dans ce pouvoir gérontocratique.

Si la population algérienne rejette massivement l'élection présidentielle du 12 décembre prochain, quelle peut être l'issue pour le pays ? Une porte de sortie autre que militaire peut-elle être envisagée ?

Il est très probable qu’une large partie de la population algérienne rejette ces élections, ou bien, résignée, n’y prête pas attention, ce qui revient au même. Le régime aura beau recourir à ses ficelles habituelles, faites de contrôle maximal sur les opérations de vote, d’opacité sur le dépouillage et de tripatouillage des résultats, ceux qui seront annoncés ne tromperont personne. Il en sortira un chef de l’État qui n’aura pas été élu mais choisi par l’armée, et qui sera donc privé de légitimité. Sous la houlette, sinon la férule, de l'État-major, il entreprendra de faire quelques réformettes, censées donner satisfaction au hirak. Il continuera de parier sur le pourrissement du mouvement, ses divisions, son incapacité à faire front commun, en agitant comme d’habitude les mêmes chiffons rouges : la "main de l’étranger", de la France en particulier, la question identitaire, la peur du chaos. Peut-être que c’est ce qu’il se passera, car les gens en ont marre, l’hiver est là et avec lui son cortège de plaies en termes d’inondations, de chutes de neige, de froid. En outre, et ce n’est pas négligeable dans l’analyse, la situation économique se dégrade à vive allure, les réserves s’épuisent, l’administration ne fonctionne plus, le tissu économique est moribond…

Mais il peut également se passer autre chose. Ces élections peuvent agir comme un catalyseur de la contestation, un accélérateur de changement. La mobilisation, cela paraît évident, ne faiblira pas après l’élection, en dépit de toutes les contraintes que le régime fait peser sur elle, dont une répression croissante des militants et des journalistes. La défiance à l’égard du pouvoir est telle, le rejet du système est si massif, que le mouvement ne s’éteindra pas après l’élection, et pourrait même s’en voir revivifié – et d’une certaine manière relégitimé à proportion inverse de la délégitimation du président qui sortira des urnes.

Alors, combien de temps tout cela durera-t-il ? Difficile de le dire car tant du côté de l’armée que de la mobilisation, on ne veut rien céder, rien lâcher. Il n’est pas impossible que l’on entre alors dans un cycle manifestations-répression qui peut encore durer de longs mois et s’achèvera par un durcissement sans précédent du régime, sous l’œil inquiet mais tétanisé par la peur du chaos des puissances partenaires de l’Algérie, la France en tête. Le seul moyen d’éviter cela est, comme je le disais, de revenir à la politique, à la négociation, au dialogue. Les forces et acteurs multiples qui constituent le mouvement doivent continuer à se structurer, à trouver les moyens de "faire front", d’élaborer une plateforme. Le régime, même après la présidentielle, doit engager un véritable processus de transition. Tout cela prendra du temps, sans doute. Et le temps, comme toujours dans ces situations-là, a plutôt tendance à jouer en faveur du régime en place.

 

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