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Pourquoi l'Ukraine est importante pour la Russie : le facteur démographique

ARTICLES - 11 Février 2022

La frontière ukrainienne est devenue le point chaud de l’Europe. Alors que les troupes russes s’amassent aux portes de l’Ukraine, l’Institut Montaigne réunit ses Fellows autour de la série Ukraine, Russie : le destin d'un conflit pour saisir ce qui s’y joue en filigrane. Dans ce nouvel épisode, Bruno Tertrais, Senior Fellow - Affaires stratégiques, relie ambitions russes et pression démographique. 

Retrouvez la timeline de l’Institut Montaigne dédiée à remonter le temps et saisir la chronologie du conflit.

La plupart des facteurs qui expliquent l'intérêt de la Russie pour l'Ukraine sont bien connus. Mais en creusant un peu plus, on trouve un thème sous-jacent: la crainte que la Russie soit un jour absorbée par l'Asie. Appelons cela une "insécurité démographique". Alors que la population russe diminue, celle de l'Asie centrale augmente, tandis que l'ombre grandissante de la Chine plane sur la partie orientale de l'ancienne Union soviétique. D'une certaine manière, pour la Russie, perdre l'Ukraine signifie échanger un avenir européen contre un avenir asiatique. 

L'ambivalence de Moscou à l'égard de l'Asie centrale 

Au cœur du problème se trouve l'Asie centrale, une région pour laquelle la Russie a toujours été ambivalente. 

D'un côté, la région était une composante importante de l'Empire et de l'Union soviétique, permettant à Moscou de revendiquer sa domination sur un espace multinational et multiethnique. "La légitimité impériale de la Russie repose directement sur le maintien de sa domination sur l'Asie centrale", écrit Marlène Laruelle, historienne française de l'Eurasie et de l'Europe. "La glorification de l'immensité du territoire, de l'expansion en Asie, du ‘grand jeu’ avec les puissances occidentales, l'idée d'être le point de rencontre des mondes chrétien et musulman - toutes ces notions ont été rendues possibles par la colonisation des steppes et du Turkestan". Le contrôle de l'Asie centrale aide également la Russie à revendiquer le statut de grande puissance - et à garder un œil sur la Chine. 

Le contrôle de l'Asie centrale aide également la Russie à revendiquer le statut de grande puissance - et à garder un œil sur la Chine. 

De l’autre côté, la Russie s'est toujours méfiée des républiques musulmanes. À l'époque impériale, la région était considérée comme arriérée : un poids que la Russie avait accepté de porter, plutôt qu'une région qu'elle avait fièrement conquise. Aujourd'hui, les courants nationalistes russes s'intéressent peu à l'Asie centrale. De manière générale, l'opinion estime que "la région est constamment amalgamée aux notions d'islamisme, de terrorisme et de mafia" et les références positives soulignant les liens historiques et culturels avec la région sont rares.

Ce n'est pas par hasard que les trois républiques qui avaient un siège à l'ONU étaient la Russie, la Biélorussie et l'Ukraine. Dans son livre de 1990 intitulé Reconstruire la Russie, Alexandre Soljenitsyne proposait de se débarrasser des républiques d'Asie centrale.  

C'est là qu’intervient la question ukrainienne. Lors d'une conversation téléphonique avec le président Bush à la veille du référendum sur l'indépendance de l'Ukraine en 1991, Boris Eltsine avait signifié qu’une nouvelle union sans l'Ukraine "modifierait radicalement l'équilibre [...]entre les nations slaves et islamiques. Nous ne pouvons pas avoir une situation où la Russie et la Biélorussie ont deux voix en tant qu'États slaves contre cinq pour les nations islamiques". Comme le dit l'analyste américain Mackensie Knorr, "une fois qu'il était clair que l'Ukraine était perdue, la Russie n'était pas intéressée par une union avec une influence slave fortement diminuée par rapport aux populations d'Asie centrale et du Caucase". 

Des évolutions démographiques divergentes

Cette ambivalence à l'égard de l'Asie centrale se reflète depuis longtemps dans la question démographique. La Russie a besoin des travailleurs de cette région, mais se méfie en même temps d'une immigration excessive. 

Le recensement de 1970 révélait déjà que le point haut de la démographie russe était dépassé et que sa part de la population soviétique (53 % à l'époque) commençait à décliner. Par rapport à 1959, la population musulmane avait augmenté de 52 %, contre 13 % pour les Russes. 

En 1978, une jeune universitaire française nommée Hélène Carrère d'Encausse publiait L'Empire éclaté. Elle y affirmait que le déséquilibre de la croissance démographique entre les républiques musulmanes et slaves finirait par remettre en cause la légitimité et l'autorité des dirigeants russes. En 1981, Moscou adopta une politique d'encouragement des naissances russes, mais il était trop tard. La thèse de Carrère d'Encausse sembla être justifiée lorsque, en 1986, des protestations éclatent au Kazakhstan après la nomination d'un Russe à la tête du parti communiste local. 

En 1990, les républiques musulmanes représentaient 20 % de la population soviétique, contre 13 % en 1959. La croissance de la population en Asie centrale était nettement supérieure à celle de la Russie. La première entamait sa transition démographique : la fécondité restait élevée (deux ou trois points au-dessus de celle de la Russie) tandis que la mortalité infantile diminuait. La seconde, quant à elle, terminait l'ère du "dividende démographique", c'est-à-dire le moment où l'économie était stimulée par une pyramide des âges favorable. 

Poutine lui-même a adopté une vision "eurasiatique", inclusive et multiculturelle de la Russie - le "monde russe" étant pour lui une entité culturelle plutôt qu'ethnique. Les notions de citoyenneté et de nationalité sont d’ailleurs distinctes dans le droit national. Pourtant, il existe un malaise évident dans une partie des cercles nationalistes face à une évolution interne qui reflète celle de l'ancienne URSS. En 1959, le pays était russe à 83 %. En 2010, ce pourcentage était tombé à 78 %. La Russie compte actuellement 15 à 20 millions de musulmans, soit 10 à 15 % de la population. 

Poutine lui-même a adopté une vision "eurasiatique", inclusive et multiculturelle de la Russie - le "monde russe" étant pour lui une entité culturelle plutôt qu'ethnique.

La fécondité reste beaucoup plus élevée dans les régions à majorité musulmane (le Daghestan détenant le record national). Selon le Grand Mufti, les musulmans représenteront 30 % de la population au milieu des années 2030.  

La situation démographique difficile de la Russie a trois composantes. Premièrement, un taux de mortalité très élevé chez les hommes russes (même lorsqu'ils vivent en dehors de la Russie), dû en grande partie à une forte consommation d'alcool, et qui a augmenté depuis la fin de l'Union soviétique. À cela s'ajoutent un faible taux de natalité et un taux d'émigration élevé. La population russe a atteint un pic de 148 millions d'habitants en 1992 et n'a cessé de décliner depuis, malgré un modeste rebond au milieu des années 2010. Au cours des deux dernières années, le Covid-19 a fait payer un lourd tribut démographique : la surmortalité a été élevée, le taux de natalité a été le plus bas depuis deux décennies et l'immigration n'a pas compensé l'émigration. Le solde naturel (naissances/décès) a enregistré une perte sans précédent d'un million en 2021 ; la population naturelle de la Russie a ainsi diminué de plus de 12 millions entre 1992 et 2010. S'élevant à 146 millions aujourd'hui, le pays oscillera autour de 140 millions en 2035 et de 130 en 2050. 
   
Pendant ce temps, la démographie de l'Asie centrale a continué d'évoluer dans la direction opposée. Selon les Nations unies, la région (75,5 millions d’habitants aujourd'hui) pourrait compter 88 millions d’habitants en 2035 et 100 en 2050. La population en âge de travailler de l'Ouzbékistan devrait augmenter de plus de 6 millions d'ici 2050, celle du Tadjikistan de près de 3 millions. 

L'approche de Poutine

Moscou n'avait guère d'autre choix que de recourir aux travailleurs d'Asie centrale. Ainsi, depuis le début de sa présidence, Poutine a-t-il adopté une approche à deux volets. 

Le premier volet a consisté à inviter le plus grand nombre possible de Russes à revenir de l'étranger (avec une loi stricte sur la citoyenneté basée sur le droit du sang). Entre 1991 et 2016, cette citoyenneté a été accordée à 8,6 millions de personnes, dont 92 % étaient originaires de l'ancienne Union soviétique, notamment du Kazakhstan et de l'Ukraine. 

L'immigration ne compense plus le déclin naturel et a entraîné une montée des tensions dans les villes et des incidents racistes. Le Kremlin a donc expérimenté de nouvelles approches.

L'autre consistait à ouvrir les frontières de la Russie à un grand nombre d'immigrants, notamment d'Asie centrale, de préférence en tant que travailleurs temporaires. Depuis son indépendance, la Russie est ainsi le deuxième ou troisième pays de destination dans le monde et sa population d'immigrés a doublé. En 2017, elle était de 11,6 millions, soit 8 % de la population (beaucoup plus pour certains démographes). Environ la moitié de ces immigrants venaient d'Asie centrale, le plus grand nombre d'entre eux venant d'Ouzbékistan et du Tadjikistan. L'immigration de travail est encore plus facile pour les citoyens du Kazakhstan et du Kirghizstan, qui sont membres de l'Union économique eurasiatique (UEE).  

Mais l'immigration ne compense plus le déclin naturel et a entraîné une montée des tensions dans les villes et des incidents racistes. Le Kremlin a donc expérimenté de nouvelles approches. 

L'une d'elles, qui concilie objectifs géopolitiques et démographiques, est la "passeportisation" ou distribution de passeports russes dans les zones occupées ou contestées - Abkhazie, Ossétie du Sud, Transnistrie, Crimée, Donbass, Nagorny-Karabakh. Même avant la guerre de 2008, 90 % des Abkhazes et des Ossètes du Sud avaient des passeports russes. Et au cours des trois dernières années, au moins 650 000 citoyens du Donbass ont obtenu un passeport russe. 

Une autre consiste à faciliter la naturalisation des russophones. Après une réforme de 2014 en ce sens, un plan d'action de 2019 visait à accorder la citoyenneté à 5 à 10 millions de personnes d'ici 2025, en ciblant les russophones de l'ancienne Union. En 2020, la Russie a accueilli un nombre record de nouveaux citoyens - 660 000 dont 410 000 d'Ukraine et 145 000 d'Asie centrale. 

Enfin, l'annexion de la Crimée a permis, d’un trait de plume, à 2,5 millions de personnes supplémentaires de devenir citoyens russes. 

L'Ukraine comme réservoir de population ?

En résumé, ce contexte démographique confirme la véritable catastrophe géopolitique qu'a été la "perte" de l'Ukraine (et de sa population de 52 millions d'habitants à l'époque), et explique pourquoi l'indépendance de cette dernière a été ressentie comme une quasi-amputation par la Russie. 

De nouvelles annexions de territoires à l'Ouest aideraient la Russie à résoudre son problème démographique. Mais cela est moins probable et moins souhaitable pour elle qu'un scénario dans lequel l'Ukraine resterait proche de la Russie - idéalement en tant que membre de l'UEE. Une Ukraine dans le giron russe permettrait un afflux beaucoup plus important de travailleurs slaves "allant vers l'Est" plutôt que "vers l'Ouest" (vers la Pologne en particulier). Comme le dit un expert, les Ukrainiens "sont des migrants presque idéaux. En tant que Slaves de l'Est, ils sont considérés comme faciles à intégrer ; ils apportent les compétences nécessaires au marché du travail russe".

Cela ne veut nullement dire que le facteur démographique est au cœur de la stratégie de Moscou vis-à-vis de l'Ukraine. Mais négliger cette dimension reviendrait en revanche à fermer les yeux sur une composante historique, culturelle et sociopolitique importante de l'identité nationale russe et de la vision géopolitique du Kremlin. 

 

Copyright : Yuri KADOBNOV / AFP

 

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