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Plutôt qu'un "Green Deal" européen à 1000 milliards d'euros, instaurons un prix carbone !

BLOG - 14 Mai 2020

Les États européens ont réagi tard et de manière désordonnée à la crise sanitaire. Il y a une importante leçon à en tirer : pour gérer une crise internationale, il faut de la préparation et des outils de coopération. Les deux font défaut, ce qui nous invite à prendre les devants pour mieux gérer les futures crises. Le virus a mis en arrière-plan la lutte contre le réchauffement climatique, qui est pourtant le plus grand défi auquel l'humanité reste confrontée. Nous le surmonterons si nous nous munissons dès maintenant des bons outils. La science nous enseigne que c'est notre addiction au carbone qui, en s'accumulant dans l'atmosphère sous forme de CO2, réchauffe lentement mais sûrement le climat, avec des effets dévastateurs déjà palpables. 

Pour neutraliser les émissions européennes d'ici à 2050, le "plan vert" de la Commission européenne énumère 50 actions prioritaires pour un coût considérable de 1000 milliards d'euros. Conçu avant la pandémie, ce plan n'a plus grand sens aujourd'hui : la crise économique dans laquelle s'enfoncent nos pays est d'une ampleur sans précédent et les États n'ont d'autre choix que d'utiliser au mieux l'argent public pour éviter une catastrophe économique et sociale. Dans ce nouveau contexte, et tout en tenant compte des enjeux environnementaux actuels, dépenser 1 000 milliards d'euros pour un catalogue de mesures écologiques, aussi louables soient-elles, apparaît peu pertinent économiquement. Est-ce à dire qu'il y a contradiction entre la lutte contre le réchauffement climatique et le sauvetage de nos économies ? Pas du tout.

Fenêtre d'opportunité inespérée

Le carbone est mal pris en compte dans notre système de prix. Il n'est pas valorisé à la hauteur des dommages qu'il cause et causera plus encore dans le futur. L'idée d'assigner un prix au carbone figure dans le "plan vert", mais au rang d'intention. Le sujet est sensible politiquement et l'épisode français des gilets jaunes a montré la difficulté de son application. Mais, à la différence de 2018, le prix du pétrole a fortement baissé cette année, ouvrant ainsi une fenêtre d'opportunité inespérée. 

Est-ce à dire qu'il y a contradiction entre la lutte contre le réchauffement climatique et le sauvetage de nos économies ? Pas du tout.

Comment procéder sans répéter les erreurs du passé ? Il faut déjà passer de l'échelle nationale à l'échelle européenne pour instaurer un prix du carbone unique pour tous les biens consommés dans l'UE. Le prix doit s'appliquer au stade de la production et des importations. Il faut ensuite confier à une agence européenne indépendante le soin d'établir une trajectoire du prix de la tonne de CO2 compatible avec les objectifs. 

Pour que tous les biens soient également affectés, une taxe à la frontière de l'UE, proportionnelle au contenu carbone et autres gaz à effet de serre des biens importés, devra être instaurée. Aussi bien les modalités d'imposition d'un prix du carbone que celles de la restitution aux citoyens des revenus ainsi générés devront être laissées à la discrétion des pays, voire des régions, selon le principe de subsidiarité. 

Éviter le gaspillage de fonds publics

Le climat est un bien public mondial et l'Europe ne peut à elle seule mener le combat pour sa préservation. Mais elle dispose d'un marché intérieur d'une taille suffisante pour inciter d'autres pays à la rejoindre et ainsi créer ce "club climat" que le Prix Nobel d'économie William Nordhaus appelle de ses vœux. L'incitation est simple : exemption de taxe à la frontière de l'Union pour les pays qui imposent un prix du carbone sur leur propre marché, et réciproquement. C'est précisément l'absence d'incitation qui explique l'échec des accords internationaux sur le climat. Basés sur le volontariat, ils ne parviennent pas à résoudre le problème des "fuites de carbone". 

Instaurer un prix carbone unique en Europe aura des impacts économiques différenciés, pénalisant les secteurs les plus intensifs en carbone. La taxe à la frontière les mettra à l'abri d'une concurrence inégale, mais les coûts de transition seront élevés car, avec un meilleur signal-prix, les préférences des consommateurs se modifieront vite. 

À chaque chose malheur est bon

Pour amortir le choc, et faciliter le phénomène de destruction créatrice cher à Schumpeter, des aides aux investissements décarbonants pourraient être prélevés sur ce dividende. Elles devront être uniquement guidées par le critère carbone. Il serait par exemple absurde de subventionner le gaz au détriment de sources d'énergie décarbonées comme le nucléaire. L'immense avantage d'un prix unique du carbone est sa neutralité technologique et politique, évitant le gaspillage de fonds publics pour subventionner telle ou telle filière. 

À quelque chose malheur est bon. L'Europe doit profiter de la crise sanitaire pour concilier l'indispensable aide à la reprise et une stratégie verte refondée, grâce à un système de prix prenant enfin en compte l'impact écologique des gaz à effet de serre. Grâce à son marché unique, elle pourra ainsi inciter d'autres pays à la rejoindre dans la lutte contre le réchauffement climatique. L'échelle, le timing et la méthode sont les bons pour mettre en place ces nouveaux outils qui permettront de gérer l'autre crise majeure qui nous attend si nous n'agissons pas dès maintenant. 

 

Copyright : BORIS HORVAT / AFP

Avec l’aimable autorisation de L’Express (publié le 09/05/20)

 

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