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"On ne lutte pas contre l’islamisme avec des proclamations, mais avec des faits et des actes"

Entretien avec Hakim El Karoui

INTERVIEW - 29 Juillet 2020

La Commission d’enquête du Sénat sur les réponses apportées par les autorités publiques au développement de la radicalisation islamiste et les moyens de la combattre a publié début juillet un rapport intitulé Radicalisation islamiste : faire face et lutter ensemble. Par ailleurs, sera présenté à la rentrée un projet de loi contre les séparatismes. L’occasion de faire le point avec notre Senior Fellow, Hakim El Karoui, auteur de notre rapport La fabrique de l’islamisme (septembre 2018).

Quel regard portez-vous sur le récent rapport de la Commission d’enquête du Sénat sur les réponses apportées par les autorités publiques au développement de la radicalisation islamiste et les moyens de la combattre ?

Sur la forme, il s’agit d’un rapport à visée politique. Il est né de la volonté de parlementaires issus du parti Les Républicains d’empêcher Emmanuel Macron de préempter le sujet de l’islamisme. Il a d’ailleurs été lancé à la fin de l’année dernière, au moment où on annonçait le grand discours du Président sur le sujet. C’est une manière pour LR de dire qu’ils sont les garants de l’ordre républicain, en particulier dans la lutte contre l’islamisme. Ce rapport ne présente pas la qualité et l’exigence d’un rapport parlementaire : le panel des personnalités auditionnées a été réalisé à charge, afin d’interroger ceux qui alertent sur les dangers, sans aucune mise en perspective. Il aurait notamment été intéressant d’entendre également des islamistes sur ce sujet : rappelons que tant qu’ils ne troublent pas l’ordre public, ils ont le droit d’exister.

Il s’agit d’une idéologie concurrente de l’idéologie républicaine. Si cette dernière ne fonctionne pas pour tout le monde à égalité, cela crée la tentation d’aller chercher une offre alternative.

Sur le fond, on assiste indubitablement à la montée de l’islamisme en France, comme le décrit le rapport, qui n’avance néanmoins rien de nouveau, ni dans le diagnostic, ni dans les recommandations. Tout cela avait notamment été mis en avant dans notre rapport de septembre 2018, La fabrique de l’islamisme.

Par ailleurs, on ne lutte pas contre l’islamisme avec des proclamations, mais avec des faits et des actes. Il s’agit d’une idéologie concurrente de l’idéologie républicaine. Si cette dernière ne fonctionne pas pour tout le monde à égalité, cela crée la tentation d’aller chercher une offre alternative. Il convient donc de réfléchir à la manière dont ont peut mieux faire fonctionner la République pour tous, or cela n’a manifestement pas été au cœur de la réflexion de ce rapport.

Il faut être capable d’agir, pas seulement d’interdire. Le problème de l’État sur cette question est qu’il lutte avec ce qu’il pense avoir (des lois, des interdictions), mais qui sont en fait très faciles à contourner ou à contester au nom de la liberté (d’expression, de culte). La réalité est qu’il est très compliqué de fermer une mosquée, un club de sport, etc. De la même manière, dans le champ économique, c’est le principe de liberté de commerce qui prime, donc tant que des objets interdits ne sont pas mis à la vente, ils ne peuvent en être retirés – les libraires ont le droit de vendre des livres. Par ailleurs, les procédures sont très longues, donc l’idée que l’on va combattre l’islamisme en ne faisant que de l’entrave n’est pas opérationnelle.

Il convient, d’une part, de rendre des couleurs au projet républicain, par le biais de l’école, de la laïcité, de la justice, etc., et d’autre part, de miser sur de nouveaux interlocuteurs sur le terrain. Sur ce dernier point, ce sont les communes qui en ont la capacité, avec une surveillance de l’État pour éviter à certains maires de s’acoquiner avec les associations islamistes à des fins électorales.

Ce qui fonctionne réellement est le travail de terrain, aux côtés d’acteurs nouveaux en qui nous avons confiance, qui peuvent être financés, contrôlés et évalués. La force des islamistes est qu’ils rendent des services là où l’État a failli à sa mission, à travers le sport, le soutien scolaire, le soutien parental par exemple. Le système traditionnel de soutien dans les quartiers populaires est arrivé à bout de souffle, il faut donc redonner du souffle aux acteurs laïcs, alors que les moyens ont baissé entre temps, et que des associations islamistes ont pris la place, souvent discrètement et de manière très efficace.

La force des islamistes est qu’ils rendent des services là où l’État a failli à sa mission, à travers le sport, le soutien scolaire, le soutien parental par exemple.

Ce même rapport estime que la réponse des pouvoirs publics est trop orientée sur la menace terroriste et l’action violente. Partagez-vous ce constat ?

Elle est en effet quasiment exclusivement orientée vers la lutte contre le terrorisme et l’action violente. Pour une raison simple : l’État sait faire de la sécurité, c’est son métier régalien, tandis qu’il est moins opérationnel quand il s’agit d’accompagnement au jour le jour sur le terrain. Cela doit être fait avec les communes, les mairies, qui doivent avoir une vision globale de ce qu’il se passe chez elles. Ce n’est pas le cas aujourd’hui car la situation économique n’est pas favorable, qu’il y a un important problème identitaire et une grande concurrence de "l’offre islamiste" dans certains quartiers. Un nouveau cycle favorable s’ouvre aujourd’hui, à la suite des élections municipales.

Dans son discours de politique générale, le Premier ministre a annoncé qu’un projet de loi "contre les séparatismes" serait présenté en Conseil des ministres à la rentrée. Que peut-on en attendre ?

Ce projet de loi sera probablement très inspiré des travaux menés en 2018 et 2019, qui avaient trait à l’amélioration de la police des cultes, au contrôle des associations loi 1901 et 1905 qui portent des lieux de culte, et au contrôle des financements locaux ou étrangers des cultes, notamment de l’islam. Ils vont essayer de renforcer, autant que faire se peut, la législation qui permet de lutter contre le non respect de la laïcité.

 

Copyright : Gent SHKULLAKU / AFP

 

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