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Lutte contre l'épidémie : la leçon de civisme de l'Asie

BLOG - 23 Mars 2020

Le régime chinois a réussi à faire reculer l'épidémie de coronavirus sur son territoire. Pas parce qu'il s'agit d'un régime autoritaire - la Corée et Taïwan ont réussi aussi alors qu'elles sont des démocraties - mais parce que la culture asiatique place l'intérêt de la communauté au-dessus de l'intérêt individuel. Un sens du collectif que l'Occident, estime Dominique Moisi, a perdu et qu'il faut de toute urgence restaurer.

À travers les nouvelles "routes de la soie" - projet géopolitique autant qu'économique - la Chine étend son influence sur le monde. Aujourd'hui, c'est sa protection - au sens le plus littéral du terme - qu'elle offre au monde. Après l'Italie, la France vient de recevoir un million de masques en provenance de Chine. Il y a quelques semaines encore, le pouvoir chinois était sous le feu des critiques. "Le virus chinois" ne risquait-il pas d'être, pour Xi Jinping, l'équivalent de ce que Tchernobyl avait été pour l'URSS sur le déclin, le début de la fin ?

Les limites de l'individualisme à l'occidentale

Aujourd'hui, la pandémie maîtrisée sur son territoire (on l'espère définitivement), Pékin n'a pas le triomphe modeste. Après la résistance démocratique de Hong Kong, l'émotion soulevée en Chine continentale même par la mort du Dr Li - le médecin qui, avant les autres, avait souligné la dangerosité et l'extension rapide du coronavirus - le pouvoir chinois entend reprendre la main et promouvoir le soft power de la Chine. Il est vrai que le monde occidental, de l'Europe aux États-Unis, semble tout faire pour lui faciliter la tâche.

Pourtant, contrairement à ce que proclame Pékin, la crise du coronavirus n'est pas la preuve de la supériorité du modèle autoritaire à la chinoise. Elle est avant tout la démonstration des limites de l'individualisme et de l'égoïsme à l'occidentale. Si la Chine ne saurait être pour nous un modèle, l'Asie nous oblige à repenser le nôtre.

"Science sans conscience est la ruine de l'âme", écrivait Rabelais. On pourrait, le plagiant, dire que, face à la pandémie, "la démocratie sans le civisme est la ruine du corps".

Pour la troisième fois en un peu plus d'une décennie, la Chine nous juge de manière critique : "En 2007-2008, votre modèle économique a montré des signes de faiblesse grave et c'est la Chine qui a sauvé le capitalisme mondial. En 2016 - du référendum sur le Brexit en Grande-Bretagne à l'élection de Donald Trump aux États-Unis - votre modèle politique a lui aussi montré ses faiblesses. Jamais deux sans trois, en 2020, c'est votre gestion désordonnée, inefficace, de la pandémie qui est en train d'établir de manière claire la supériorité de notre modèle sur le vôtre. Il y a eu plus de morts en Italie qu'en Chine, pour une population plus de vingt fois inférieure ! Et vous prétendiez nous donner des leçons hier ?"

Triple sentiment d'abandon de l'Italie

Il est vrai que, pour la troisième fois en moins de dix ans, l'Italie s'est sentie bien seule en Europe. À quoi sert une Union européenne, qui, non seulement ne vous protège pas, mais vous sanctionne sur le plan économique, vous abandonne sur la question des migrants et laisse la Chine venir à votre aide quand le coronavirus semble gagner la guerre contre vous ?

De fait, il existe comme un étrange parallélisme entre le triple sentiment de revanche de la Chine sur l'Occident et le triple sentiment d'abandon de l'Italie par l'Europe.

La réalité est plus complexe qu'il n'y paraît. Elle ne saurait se limiter à la simple discussion des mérites comparés des régimes autoritaires et des régimes démocratiques. Européens et Américains ont en matière de lutte contre le coronavirus des leçons à apprendre de l'Asie : et ce tout autant de la Corée du Sud, du Japon, de Taïwan, de Singapour et de Hong Kong que de la Chine. Mais nous devons le faire avant tout sur un plan culturel et pas sur un plan politique. Les différences de comportements entre Asiatiques et Occidentaux tiennent moins à la culture politique - la Corée du Sud, le Japon et Taïwan sont des démocraties, Singapour respecte l'état de droit, Hong Kong essaie de le faire, la Chine ne connaît ni l'une ni l'autre - qu'à la culture tout court. Sur ce plan, les différences sont profondes, en particulier dans le rapport à soi et le rapport à l'autre. Il y a la prééminence absolue donnée à l'individu en Occident. Il existe un meilleur équilibre entre le souci du groupe et celui de l'individu dans les pays asiatiques mentionnés plus haut.

Respect de l'autre

"Science sans conscience est la ruine de l'âme", écrivait Rabelais. On pourrait, le plagiant, dire que, face à la pandémie, "la démocratie sans le civisme est la ruine du corps". Les images de ces Italiens qui, de leurs balcons, chantent pour se redonner le moral sont très belles. Mais si l'Italie en est arrivée à la situation qui est la sienne aujourd'hui, pour des raisons multiples - le manque de respirateurs, la pénurie de tests et de masques, la moyenne d'âge élevée de sa population, la densité urbaine des villes du Nord - c'est aussi par manque de civisme initial, par le non-respect des règles de sécurité élémentaires. Et sur ce plan, la France n'a aucune leçon à donner aux Italiens. "Chacun chez soi" ne veut pas dire "chacun pour soi" et "au diable les autres". Les citadins qui se sont pressés dans les gares pour quitter les villes, ou qui se précipitent encore vers les supermarchés pour constituer des stocks, tous ceux qui continuent de se promener comme si de rien n'était, sont la criante illustration d'un manque de lucidité et de civisme élémentaire. Les Asiatiques qui se sont habitués à porter des masques depuis très longtemps (ils en disposent, eux) ne le font pas seulement dans le but de se protéger eux-mêmes, mais par respect de l'autre et de la communauté tout entière.

Face à une pandémie comme le monde n'en a pas connue depuis un siècle, les sociétés qui peuvent opposer au virus un civisme sans faille et une culture qui met l'accent sur l'intérêt de la collectivité, disposent d'un avantage structurel.

Ce sens de la solidarité collective doit s'appliquer à l'intérieur des Nations qui composent l'Europe, mais aussi à l'égard des pays de l'Union dans leur ensemble. Il y va tout simplement de la survie du projet européen. Le coronavirus est plus dangereux pour l'Union que le Brexit. Entre une Grande-Bretagne qui veut partir de son plein gré et un pays fondateur comme l'Italie qui se sent abandonné au pire moment, la hiérarchie des périls est simple à établir. L'Union européenne sera civique et solidaire ou ne sera plus.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 21/03/2020)

Copyright : Noel Celis / AFP

 

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