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L’Ukraine et l’avenir du régime russe

ARTICLES - 13 Mai 2022

Les revers subis par l’armée russe en Ukraine placent le Kremlin devant un dilemme : mobiliser des moyens supplémentaires pour atteindre ses objectifs, ce qui pourrait achever la transformation de la Russie en une “forteresse assiégée” ou bien s’engager dans une négociation aux résultats aléatoires, qui risque d’apparaître comme un aveu d’échec et de mécontenter les Siloviki - ces “hommes de Poutine”, associés aux structures de pouvoir et qui ont la mainmise sur les décisions essentielles.   

La réforme constitutionnelle de 2020 et l’adoption, l’année suivante, d’une nouvelle doctrine de sécurité nationale ont accentué le tournant conservateur et autoritaire et le repli sur soi de la Russie de Vladimir Poutine, qui considère désormais l’Occident comme une menace directe à son existence. "Je ne vois aucun scénario qui ne se termine pas par la guerre", affirme dès juin 2021 Gleb Pavlovski, l'un des architectes du système Poutine, passé dans l'opposition. Les élections législatives de septembre 2021, entachées de fraudes massives, organisées par un régime en mal de légitimation, représentent un nouveau seuil dans la dérive autoritaire du pays. L’invasion de l’Ukraine, déclenchée le 24 février, marque une étape supplémentaire dans la transformation de la Russie en une “forteresse assiégée”. Elle parachève la mainmise de l'appareil de sécurité (les “Siloviki”) sur les décisions, estime Nina Khrushcheva. La forte réaction occidentale à cette agression a fait vibrer la corde patriotique et conduit les différentes composantes des élites russes - à quelques exceptions près - à taire leurs interrogations et critiques et à faire bloc autour du Kremlin (cf. l'enquête de Farida Rustamova). Conseiller du Kremlin pour le développement durable, et figure honnie d'une partie importante de l'opinion pour son rôle dans les privatisations des années 90, Anatoli Tchoubaïs est l'un des seuls responsables à avoir quitté son poste pour se réfugier à l'étranger. Les experts comme Andreï Pertsev distinguent un "parti de la guerre", formé par les Siloviki et par des politiques, très proches du Kremlin, un "parti de la paix", incarné dans l’espace public par quelques opposants et oligarques, qui ont fait fortune à l'époque Eltsine, et enfin un "parti du silence", le plus nombreux, qui compte dans ses rangs le Premier ministre Mikhaïl Michoustine, soucieux de ne pas se positionner clairement.

Le manifeste conservateur de Nikolaï Patrouchev

Le bras de fer engagé avec l'UE et l'OTAN conforte les Siloviki dans leur position et dans leur discours fondamentalement anti-occidental et belliqueux.

Le bras de fer engagé avec l'UE et l'OTAN conforte les Siloviki dans leur position et dans leur discours fondamentalement anti-occidental et belliqueux. Nikolaï Patrouchev, secrétaire du conseil national de sécurité, leur représentant le plus emblématique, s'est livré récemment à un réquisitoire à l'encontre des États-Unis et de l'Occident, coupables, selon lui, d’avoir créé un "empire du mensonge" et de vouloir "humilier et anéantir la Russie et d'autres États qui ne leur plaisent pas".

Il s'agit, selon le secrétaire du conseil de sécurité, d'aboutir à ce que la Russie "renonce à sa souveraineté, à son identité, à sa culture, à une politique intérieure et extérieure indépendante". Nikolaï Patrouchev ne dissimule pas son attrait pour le modèle soviétique ("je suis aujourd'hui convaincu que la formation scolaire soviétique a été, historiquement, la plus avancée et progressiste du monde"). Il y a urgence, selon lui, à achever la constitution d'une idéologie d'État, fondée sur une synthèse sociale-conservatrice, d'inspiration religieuse (christianisme, islam, bouddhisme). Il expose aussi ses vues sur l’avenir de l'économie russe, qui ne peut, d’après lui, reposer uniquement sur l'économie de marché ("facteur de risque"), mais doit prendre en compte les "spécificités de notre pays" et appliquer de manière plus conséquente une politique de "substitution aux importations", à l'exemple de la stratégie mise en œuvre dans le secteur agro-alimentaire depuis 2014. “L'économie russe, dit-il, doit se réorienter vers les marchés africains, asiatiques et latino-américains, développer la coopération au sein de l'Union économique eurasiatique, de l'organisation de coopération de Shanghai et avec les BRICS”.

L'ancien Président Dmitri Medvedev, aujourd'hui vice-président du conseil de sécurité, qui tente de faire oublier son image de libéral en pratiquant la surenchère, a proposé de nationaliser les actifs des sociétés domiciliées dans des "pays inamicaux". L'économiste Sergueï Glaziev, longtemps conseiller de Vladimir Poutine, plaide pour le retour à une gestion centralisée de l'économie, en ressuscitant le comité d'État pour la défense de l'époque soviétique. Il souhaite faire du rouble une devise de règlement des échanges commerciaux, et propose d'inclure dans une zone rouble les pays "victimes de l'agression américaine", tels que l'Iran, le Venezuela, Cuba et l'Afghanistan. Ce "parti de la guerre", le plus bruyant, comprend le leader tchétchène Ramzan Kadyrov et Andreï Tourtchak, secrétaire général du parti "Russie unie", qui ont critiqué Vladimir Medinski, le négociateur russe dans les pourparlers d'Istanbul, ainsi que le porte-parole du Kremlin pour des déclarations jugées "insuffisamment patriotiques". Le 6 mai, en visite à Kherson, conquise par les forces russes, Andreï Tourtchak a assuré que "la Russie est là pour toujours. Il ne doit y avoir aucun doute à ce sujet. Il n'y aura aucun retour au passé".  

Les inquiétudes des milieux technocratiques et économiques

Un mois avant l'invasion de l'Ukraine, Alexeï Koudrine, ancien ministre des Finances et personnification des "libéraux systémiques" (Sislib), qui demeurent dans l'orbite du Kremlin, avait été reçu par Vladimir Poutine. Cette figure respectée, y compris du Président russe, avait espéré pouvoir infléchir sa décision d'intervention en Ukraine, rapporte le Washington post. De sources concordantes, au lendemain de l'intervention russe, la présidente de la Banque centrale, Elvira Nabioullina a présenté sa démission à Vladimir Poutine, qui l'a refusée et a prolongé son mandat. Les "libéraux systémiques" conservent la maîtrise de la politique économique et financière de la Russie, ils ont pu jusqu'à présent contrer les appels des Siloviki à nationaliser et à militariser l'économie et sont parvenus à stabiliser le rouble. Compte tenu de la dépendance de l'économie russe envers les importations, la présidente de la Banque de Russie s'attend toutefois à ce que l'impact des sanctions se fasse sentir rapidement. "Au second et au début du troisième trimestre, nous allons entrer dans une période de transformations structurelles et de recherche de nouveaux modèles économiques", a-t-elle prévenu. Une grande partie des milieux économiques russes est hostile à une guerre qui a des conséquences dévastatrices, analyse Tatiana Stanovaya, mais ils se taisent, tentent de s'adapter à la nouvelle réalité et ne sont pas prêts à agir. La libération anticipée, le 12 mai, d'Alexeï Oulioukaev, l’ancien ministre de l’Economie, condamné en 2017 à 8 ans de camp à régime sévère après un conflit avec Igor Setchine, un proche de Vladimir Poutine, constitue un geste du pouvoir à l’égard des Sislib, Alexeï Koudrine avait en effet fustigé le jugement du premier membre du gouvernement russe à être emprisonné.

Au sein de la communauté d'affaires, des clivages existent aussi. Les oligarques qui doivent leur fortune au Président russe, comme Guennadi Timtchenko, Yury Kovaltchouk et Arkadi Rotenberg, toujours membres de son cercle rapproché et sanctionnés pour certains depuis 2014, ne se sont pas exprimés. D'autres oligarques, qui ont accumulé leur richesse depuis les années 1990, ont critiqué publiquement des projets de loi visant à pénaliser les intérêts occidentaux. Vladimir Lissine, magnat de l'acier, s'est inquiété de l'obligation faite aux acheteurs étrangers de produits russes de payer leurs factures en roubles, au risque de voir les producteurs russes "expulsés des marchés internationaux". Vladimir Potanine, patron du groupe Interros et de l'entreprise Norilsk Nickel, a mis en garde contre une confiscation des avoirs détenus par les étrangers, qui "détruirait la confiance des investisseurs et ramènerait la Russie en 2017”. Oleg Deripaska s'est montré le plus véhément, dénonçant l'immobilisme engendré par le "capitalisme d'État" instauré depuis 14 ans en Russie, qui n'a permis ni la croissance de l'économie, ni celle des revenus de la population. Le dirigeant de Rusal déplore que "les entrepreneurs aient été exclus du système politique" et s’inquiète d'une crise à venir bien plus sévère que celle de 1998. Il faut, selon lui, "impérativement changer de politique économique et mettre fin à tout ce capitalisme d'État", afin qu'il ne se transforme pas en "parasitisme d'État" et la Russie en une autre "Corée du nord".  

Peut-on mobiliser sans risque une opinion russe apathique ?

"Nous avons passé le point de non-retour, a confié à Farida Rustamova l'un de ses interlocuteurs. Chacun comprend que même s'il y a la paix, cela ne signifiera pas le retour à la vie antérieure". Ces dernières années ont en effet été marquées par une intensification de la répression de la société civile (opposition “hors système”, ONG, média indépendants), qui culmine depuis le 24 février. La généralisation du vote électronique, validée par la Douma en mars, permettra des fraudes encore plus massives lors des prochains scrutins, le parti communiste pourrait être neutralisé et le processus électoral n’être qu'un simulacre. Malgré le verrouillage complet de la scène politique, l'impasse militaire en Ukraine alimente un débat au sein des milieux dirigeants, qui n'a pas été tranché le 9 mai par Vladimir Poutine. Beaucoup de Siloviki sont favorables à une escalade, rapporte Andreï Soldatov. L’intervention militaire en Ukraine a alimenté des tensions dans leurs rangs. Bien que des experts reconnus comme le général Ivachov et le colonel Khodarenok aient, dès la fin janvier, mis en garde sur les risques encourus par l’armée russe, ses chefs ont imputé aux informations erronées, fournies par le FSB en amont de l’opération, les revers initiaux subis par les forces russes, le directeur du cinquième département du FSB a été brièvement incarcéré et, selon Andreï Soldatov, le service de renseignement militaire (GRU) est désormais compétent sur l’Ukraine. Selon cet expert, les généraux veulent déclarer la guerre pour avoir les mains plus libres et doter l'armée de moyens et d’effectifs supplémentaires, alors que les livraisons d'armes occidentales aux Ukrainiens s'accélèrent. Nikolaï Patrouchev et Sergueï Narychkine (SVR) dramatisent les enjeux en estimant que le conflit oppose la Russie à l'OTAN, expliquent Mark Galeotti, Irina Bogoran et Andreï Soldatov. À la différence de 2014 (année de l’annexion de la Crimée), "l'opération militaire spéciale" en Ukraine ne suscite toutefois aucune euphorie dans la population.

Pour l'instant, Vladimir Poutine a choisi de ne pas mettre à l’épreuve le contrat tacite avec la population. Le problème auquel se heurte le Kremlin, souligne la politologue Maria Snegovaïa, c’est qu'il "ne dispose pas de capacité de mobilisation (...), la société russe est extrêmement passive et atomisée". Comme l'explique Gleb Pavlovski, "l'intensité de la guerre est limitée par le droit de la population à demeurer dans un état de démobilisation qui garantit sa survie (...). À la différence de l'Union soviétique, le système est incapable de mobiliser tout en conservant la stabilité".

Le problème auquel se heurte le Kremlin, c’est qu'il "ne dispose pas de capacité de mobilisation, la société russe est extrêmement passive et atomisée".

Dès lors, le chemin pour maintenir la "stabilité", maître-mot du régime actuel, fait l'objet d'avis contradictoires, le bloc des Siloviki mise sur le contrôle de la population et la répression, d'autres milieux y voient au contraire un risque. Le manque de légitimité et de vision d'avenir du régime poutinien fait qu'il pourrait accentuer encore son orientation anti-occidentale et son comportement belliciste, redoute Maria Snegovaïa. Depuis des années, l'État russe s’est préparé à une confrontation avec l’Occident en accumulant des réserves financières (dont une partie a été gelée en Occident), qui lui permettent aujourd'hui d’acheter la loyauté de la population. À terme, ces ressources risquent toutefois de se tarir dans un contexte de récession profonde. Les livraisons massives d’armes occidentales et la volonté délibérée des États-Unis “d’affaiblir” la Russie changent la donne pour Moscou, qui doit s’attendre à une évolution du rapport de forces sur le terrain à son détriment.

Victoire improbable, défaite impossible

Le Kremlin est confronté à une alternative peu alléchante : renforcer ses capacités militaires face aux Ukrainiens pour tenter d’emporter la décision sur le terrain, avec un coût politique et économique élevé (“forteresse assiégée”, économie de guerre), qui renforce encore la main des Siloviki ou bien accepter une négociation, pour tenter de légaliser les quelques gains territoriaux (oblasts de Louhansk et de Donetsk, couloir reliant le Donbass à la Crimée) - exigences a priori inacceptables pour les Ukrainiens. Cette deuxième option signerait l’échec de la mission historique que s’est fixée Vladimir Poutine de faire revenir l’Ukraine dans le giron russe et risque d’apparaître comme un aveu d’échec et de mécontenter les Siloviki. À défaut, une poursuite des combats paraît inévitable. Le régime mise sur la résilience du peuple russe. Il peut imputer les difficultés de son armée à l’implication de l’OTAN et placer ses espoirs dans une dégradation de la situation économique et sociale dans les pays occidentaux, dans un essoufflement de l’assistance étrangère à l’Ukraine et dans les divergences pouvant exister entre Européens et Américains quant aux objectifs à poursuivre à l’égard de la Russie.

 

Anton Novoderezhkin / SPUTNIK / AFP

 

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