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L’Ukraine après le 9 mai : Vladimir Poutine va-t-il revenir à la négociation ? 

ARTICLES - 10 Mai 2022

Le discours de Vladimir Poutine sur la place Rouge, ce 9 mai 2022, aura déjoué les pronostics. Beaucoup d’observateurs attendaient en effet des "annonces", dont aucune n’a été faite. 

Il ne faut pas en déduire pour autant que ce discours était dépourvu de messages. 

D’abord, sur quels types d’"annonces" portaient les anticipations ? On peut les ranger en deux catégories : ou bien le chef du Kremlin allait faire état de succès décisifs dans la campagne que son armée mène en Ukraine. Cela n’aurait pas manqué d’être le cas si, selon le plan initial de l’invasion russe, Kyiv était tombée ; ou même si le "plan B" mis en place par les généraux de Vladimir Poutine, c’est-à-dire une attaque sur l’Est et le Sud de l’Ukraine, avait donné des résultats pouvant être présentés comme une "victoire". Or en fait, les forces armées russes n’en sont pas encore là, si tant est qu’elles y parviennent un jour. Et Vladimir Poutine a résisté à la tentation de faire état d’une "victoire" à propos du demi-succès que représente la quasi-prise de Marioupol. 

Ou bien, faute de succès décisif, le président russe, imaginait-on, serait amené à afficher une surenchère dans l’agression, une "escalade" selon le terme désormais consacré. On pensait notamment à une mobilisation générale, une déclaration de guerre en bonne et due forme, l’annexion des territoires conquis, de nouvelles menaces de recours à l’arme nucléaire ou encore l’annonce d’une troisième guerre mondiale.

La mobilisation générale présentait sans doute beaucoup d’inconvénients sans garantir un changement rapide du rapport de forces. Les autres options auraient relevé de postures déclaratoires sans guère d’effets, même si les allusions à des frappes nucléaires font partie du discours des autorités russes depuis le début du conflit. Loin de parler de Troisième Guerre mondiale, Vladimir Poutine a explicitement indiqué qu’il fallait éviter une "guerre globale". 

Notons cependant que telle ou telle de ces options peut encore faire l’objet d’annonces dans un avenir proche, pas nécessairement au niveau du président russe...Le changement de posture d’une attaque sur plusieurs fronts, y compris la capitale, vers des objectifs plus limités avait été officialisé par une déclaration d’un responsable d’un rang relativement peu élevé de la hiérarchie militaire. D’autres développements stratégiques peuvent se produire dans les prochains jours et les prochaines semaines sans que Vladimir Poutine ait jugé opportun de les mentionner.

Ceci étant posé, quels principaux messages peut-on retenir du discours du 9 mai ? Pour la clarté de l’exposé, distinguons en trois :

Un message explicite : une attaque préventive à finalité défensive. 

Comme il l’a fait à plusieurs reprises, le président russe a rappelé ce qu’avait été le "casus belli" de son pays dans cette guerre : le gouvernement ukrainien s’apprêtait à passer à l’offensive sur "nos terres" du Donbass voire de Crimée ; il bénéficiait pour cela de l’appui des Américains et de leurs alliés ; il était même question à Kyiv d’acquérir des armes nucléaires. L’intervention était donc la seule solution conforme à la sécurité menacée de la patrie. C’était la seule option possible "pour un grand pays indépendant et souverain".

La guerre en Ukraine, même si elle ne porte pas encore son nom dans le vocabulaire russe officiel, est vraiment entrée dans tous les foyers du pays.

Pour les commentateurs occidentaux, cette redite d’une argumentation irrecevable n’ajoute rien. Il en va différemment peut-être pour l’opinion intérieure, beaucoup plus prise à témoin que dans des déclarations précédentes puisque cette fois le Président a admis de lourdes pertes. Il a aussi annoncé avec force que les familles des soldats tombés au front seraient secourues. Par ce discours, la guerre en Ukraine, même si elle ne porte pas encore son nom dans le vocabulaire russe officiel, est vraiment entrée dans tous les foyers du pays.

De surcroît, l’argumentation de l’attaque préventive à fin défensive est perçue comme convaincante dans le "Sud Global" - ces pays du "reste du monde" qui n’approuvent pas nécessairement l’agression russe, mais ne veulent pas participer à la stratégie occidentale d’isolement de la Russie. Il n’est pas exagéré de dire que le discours de Vladimir Poutine s’adressait à son peuple mais aussi aux "puissances émergentes". Le rappel par le chef du Kremlin de l’attitude impérialiste des États-Unis et de leur prétention à l’exceptionnalisme visait aussi les deux publics.

Un message implicite : un aveu de faiblesse.

L’élément le plus frappant du discours de Vladimir Poutine réside néanmoins ailleurs : c’est le fait qu’il ne réponde pas aux développements qui se sont produits ces quinze derniers jours sur le terrain ukrainien. Outre l’essoufflement de l’offensive russe, un développement majeur a résulté de la volonté occidentale - et d’abord américaine - de renforcer considérablement l’aide militaire aux forces armées ukrainiennes. Un changement quantitatif mais aussi qualitatif s’est produit lorsque Joe Biden a demandé le 28 avril au Congrès un budget de 33 milliards de dollars, dont 20 pour aider militairement l’Ukraine. Le 26, une trentaine de pays alliés des États-Unis, allant donc au-delà des membres de l’OTAN, - organisation jouant d’ailleurs un rôle secondaire dans cette opération - s’étaient réuni à Ramstein en Allemagne sous la présidence du Secrétaire américain à la Défense Lloyd Austin. Désormais les transferts d’armes, accompagnés de la formation de personnels ukrainiens, portent sur des systèmes très puissants : à titre d’exemple, la France livre des canons Caesar et l’Allemagne des chars Léopard. Quant aux Britanniques, ils ont été en avance sur les autres alliés dans l’aide militaire massive aux Ukrainiens

Comme on le sait, le changement de braquet de l’aide militaire à l’Ukraine a paru s’accompagner d’un élargissement des buts de guerre du côté américain. Le Secrétaire à la Défense a déclaré le 25 avril à Kyiv que les Américains voulaient un "affaiblissement de la Russie et de son appareil militaire tel qu’il ne puisse plus recommencer une agression de ce genre". On est loin de l’intention initiale qui était d’aider les Ukrainiens à se défendre. 

Face à l’amplification des moyens dont va disposer l’Ukraine, le fait que Vladimir Poutine n’ait pas de son côté annoncé un durcissement de la posture offensive russe apparaît ainsi comme un aveu de faiblesse implicite. Le timing a évidemment de l’importance. Dans l’absolu, il est concevable que les Russes soient capables de marquer des points décisifs - percées sur le terrain, frappes sur les voies d’approvisionnement des armes occidentales - avant que le renforcement des forces ukrainiennes n’ait pu produire tous ses effets (de quinze jours à un mois ?). 

Le fait que Vladimir Poutine n’ait pas de son côté annoncé un durcissement de la posture offensive russe apparaît ainsi comme un aveu de faiblesse implicite. 

De bons experts militaires estiment toutefois que le potentiel russe est à ce point dégradé qu’il est peu probable que les Russes puissent aller dans le Donbass au-delà de quelques coups tactiques. Ils ne paraissent plus en état de bousculer les lignes de défenses ukrainiennes. 

Que se passera-t-il ensuite, au fur et à mesure que l’armée ukrainienne sera dopée par l’arrivée de systèmes d’armes de plus en plus efficaces ? 

Un message subliminal : la nécessité de revenir à la négociation ? 

Sans doute faut-il éviter de tirer des conclusions trop hâtives de ce constat d’un rapport de forces évoluant potentiellement au détriment de la Russie. À la lumière du discours du 9 mai, trois hypothèses méritent cependant d’être avancées. 

Il est possible d’abord que Vladimir Poutine cache son jeu, voire qu’il "bluffe". Les non-annonces du discours seraient suivies dans les jours qui viennent, comme on l’a déjà évoqué, de décisions ou d’actes matérialisant une montée des enchères. Seconde hypothèse : Vladimir Poutine est conscient qu’il a jusqu’ici largement échoué mais il joue le long terme, et notamment en tablant sur un soutien du "Sud global" - et de la Chine - face à un Occident dont il a redit dans son discours le caractère supposé décadent.

Enfin, on ne peut complètement écarter l’hypothèse que le dirigeant russe prépare les esprits - ou se prépare lui-même - à la nécessité d’un règlement négocié. On peut penser que, pour l’instant, Vladimir Poutine donne encore une chance à ses militaires de changer la donne sur le terrain. Si ceux-ci échouent, et si la Russie n’est pas en mesure de reconstituer des capacités offensives plus substantielles, il sera peut-être à un moment donné obligé de proposer un cessez-le-feu - tout en criant "victoire" certes, de manière plus ou moins crédible. Ayant le dos au mur, il pourrait alors avoir intérêt à une vraie négociation - par contraste avec les simulacres de négociations qui ont eu lieu jusqu’ici. 

Si l’on retient cette hypothèse, certains des propos de Vladimir Poutine trouvent un autre sens : dans son discours, le président russe a rappelé les "efforts constants faits par la Russie pour établir un système de sécurité en Europe" ainsi que "les propositions de traités sur des assurances de sécurité" qu’il avait avancé au début de la crise. Surtout, Vladimir Poutine a mentionné à de nombreuses reprises le Donbass comme le théâtre et l’enjeu de la guerre, sans mentionner l’Ukraine dans son ensemble ni d’autres régions de ce pays. On peut se demander s’il n’y a pas là, de manière subliminale peut-être, les paramètres, le jour venu, d’une éventuelle négociation. 


Copyright : Kirill KUDRYAVTSEV / AFP

 

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