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L'ombre du Brexit plane sur la victoire annoncée de Boris Johnson

BLOG - 25 Novembre 2019

Le leader conservateur, Boris Johnson, devrait remporter selon toute vraisemblance les élections du 12 décembre. Mais sa probable victoire ne réglera pas la question du Brexit.

 

Dans un peu plus de deux semaines, les Britanniques voteront, pour la quatrième fois en moins de quatre ans, lors d'une élection qui peut être la plus importante de leur histoire politique récente. Même si, comme le faisait remarquer l'ancien Premier ministre travailliste Harold Wilson, "une semaine est une éternité en politique" - que dire de deux semaines alors ? -, seuls deux scénarios apparaissent aujourd'hui comme envisageables. Une victoire de Boris Johnson qui lui permette de constituer une majorité à la Chambre des communes. Ou une victoire de Boris Johnson sans majorité pour gouverner. Dans le premier cas, le Brexit sera entériné. Dans le second, il faudra un nouveau référendum. Dans les deux cas, la Grande-Bretagne se prépare à connaître une longue période de débats identitaires et juridiques confus, tout autant avec l'Europe qu'avec elle-même.

La défaite annoncée de Corbyn

Seule note positive, la défaite annoncée de Jeremy Corbyn devrait se traduire par le retour d'un modéré "centriste" à la tête du parti travailliste. Si seulement Ed Miliband n'avait pas trahi son frère David pour conquérir le Labour il y a quelques années, David Miliband serait peut-être encore au pouvoir aujourd'hui, et la Grande-Bretagne serait toujours dans l'Union européenne. Le Royaume-Uni ne serait pas au bord de l'implosion, et la catastrophe que constitue le Brexit n'aurait pas dominé le débat britannique de manière compulsive et suicidaire comme cela a été le cas depuis plus de trois ans. Boris Johnson a raison de mettre l'accent sur le rôle des personnalités dans l'histoire, même s'il n'a que très peu de rapport lui-même avec son héros, Winston Churchill. Mais sa chance, unique, exceptionnelle même, est d'avoir comme adversaire un homme qui fait l'unanimité contre lui. Un idéologue socialiste des années 1960-1970, antiaméricain, anticapitaliste, laissant une partie des travaillistes flirter avec l'antisémitisme de l'extrême gauche. La chance de Boris Johnson est aussi d'avoir en face de lui, un parti centriste, les Libéraux-démocrates, qui n'a pas, quels que soient ses mérites, trouvé son "Macron", une personnalité charismatique qui puisse réunir derrière elle l'ensemble des voix du camp anti-Brexit.

L'opportunisme de Johnson

Dans ce contexte, Boris Johnson sera très probablement réélu. Mais sa victoire, contrairement à ses affirmations, ne règle pas les problèmes d'un Royaume-Uni qui n'est en rien prêt pour le Brexit. Par pur opportunisme, Boris Johnson a utilisé la carte de la sortie de l'Union européenne pour succéder à son compagnon et rival, de Eton à Oxford, David Cameron, une fois fermée la courte, et à bien des égards pathétique, parenthèse Theresa May. Contrairement à cette dernière, Boris Johnson est un vrai politique, charmeur, plein d'empathie, malin, certains diraient roué, sinon menteur. Selon de nombreux témoins, au dernier sommet du G7 à Biarritz, Johnson a su séduire jusqu'au président français, Emmanuel Macron.

Erreur d'interprétation

Mais en fondant sa campagne électorale sur le slogan "Votez pour moi, la question du Brexit sera enfin derrière vous", il ne fait que mentir aux électeurs. Non seulement rien ne sera réglé, mais le plus dur, et de loin, sera à venir. Certaines voix en Grande-Bretagne, qui n'appartiennent pas au camp du Brexit, accusent Bruxelles d'avoir fait preuve de rigidité, d'avoir rendu toute solution de compromis impossible. Il s'agit, sinon d'un autre mensonge, tout du moins d'une grave erreur d'interprétation. Ne croyant pas au succès du Brexit, les élites politiques et administratives ne s'étaient nullement préparées au résultat des urnes. Les négociateurs de Bruxelles arrivaient avec des dossiers solidement préparés. Leurs équivalents britanniques ne leur opposaient que l'arme du bluff et la conviction, qui s'est révélée fausse, que les Vingt-Sept n'allaient pas rester unis face aux efforts de Londres pour introduire la division dans leur camp.

Ne croyant pas au succès du Brexit, les élites politiques et administratives ne s'étaient nullement préparées au résultat des urnes.

L'impréparation des négociateurs britanniques n'a pour équivalent que celle de la Grande-Bretagne elle-même face au Brexit. Sur la question du calendrier des pourparlers, sur celle des services financiers ou des droits de pêche, sans oublier les règles de compétition en matière de commerce, tout ou presque, reste à mettre en œuvre. Boris Johnson ne pourra longtemps faire croire aux Britanniques que leur avenir est de devenir un "Singapour sur la Tamise" et qu'ils pourront continuer à avoir un accès libre à nos marchés tout en fermant leurs eaux territoriales à nos pêcheurs.

La carte du nationalisme

Quel sera l'impact sur une société déjà profondément et passionnément divisée, souvent au niveau même des familles, d'une impréparation si abyssale ? Boris Johnson pourra certes jouer la carte du nationalisme. Mais il risque de ne rallier à sa cause que la majorité des Anglais. Les Écossais, les Irlandais du Nord peuvent très bien choisir le confort du statu quo européen à l'aventure du grand large et divorcer d'une Angleterre qui ne serait plus dans l'Union. Et si l'avenir n'était pas un grand Singapour, mais une petite Angleterre ?

Les Britanniques ont bien mal choisi leur moment pour rompre avec l'Union Européenne. Le calendrier géopolitique risque de transformer en désastre ce qui n'aurait été en d'autres temps qu'une erreur. Comme un joueur qui augmenterait sa prise de risque, après des pertes initiales significatives, la Grande-Bretagne de Boris Johnson semble prendre des paris toujours plus risqués. Comment jouer la carte de la relation spéciale avec les États-Unis au moment où le monde s'interroge sur la fiabilité d'une Amérique qui n'est plus regardée comme une assurance-vie par ses partenaires et alliés, mais comme un risque potentiel majeur ? Comment prétendre tout à la fois défendre l'état de droit à Hong Kong et espérer jouer la carte de la relation privilégiée avec une Chine qui serait exclusivement mue par des calculs financiers et mercantiles ?

Une conclusion s'impose avec force et simplicité, mais il est très peu probable qu'elle soit retenue par une majorité de Britanniques. Elle tient en une phrase, formulée il y a quelques jours à Paris par un ancien premier ministre de Grande-Bretagne : "Si vous ne voulez plus entendre parler du Brexit, ne le faites pas !". Mais, entre le risque du Brexit et celui représenté par Jeremy Corbyn, une majorité de Britanniques s'apprête à choisir les dangereuses incertitudes du premier plutôt que la catastrophique certitude du second.


Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 25/11/2019)

 

Copyright : Daniel LEAL-OLIVAS / AFP

 

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