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Europe / Monde

L'Europe et les Etats-Unis doivent maintenir les sanctions contre la Russie

BLOG - 3 Décembre 2018

Le grave incident naval avec l'Ukraine en mer d'Azov s'inscrit dans une stratégie de long terme : Vladimir Poutine veut réaffirmer le grand retour de la Russie de l'Arctique à la Méditerranée. C'est pourquoi il faut y répondre avec fermeté.

Rien ne vaut une "bonne petite guerre" pour consolider un empire qui se décompose ou un régime qui se délite. C'est ainsi qu'à Vienne et à Saint-Pétersbourg, on voyait avec faveur la perspective de la guerre qui venait en 1914. Avec les conséquences que l'on connaît : l'éclatement pour l'Autriche-Hongrie, la révolution pour la Russie.

Peut-on dire aujourd'hui que le même raisonnement domine à Kiev et à Moscou pour expliquer l'escalade entre les deux pays ? Les élections approchent en Ukraine et les sondages sont très défavorables au président Petro Poroshenko. Il est vrai que les conditions de vie des Ukrainiens se sont beaucoup dégradées ces dernières années, en partie à cause des pressions exercées par Moscou. En Russie, jamais, depuis 2014 et l'annexion de la Crimée, la cote de popularité de Vladimir Poutine n'a été plus faible. Il n'est plus seulement "le bon tsar", mais, pour 61 % de ses concitoyens, l'homme responsable de la stagnation économique du pays et du recul de l'âge de la retraite.

Vladimir Poutine n'est plus seulement "le bon tsar", mais, pour 61 % de ses concitoyens, l'homme responsable de la stagnation économique du pays et du recul de l'âge de la retraite.

Cette interprétation, purement de politique intérieure, de l'escalade qui vient de se produire en mer d'Azov entre les flottes russes et ukrainiennes, avec la saisie par la Russie de trois navires ukrainiens, contient très certainement sa part de vérité. Mais ce serait faire injure à Moscou de considérer que le pouvoir russe n'a franchi cette "ligne rouge" que pour des raisons domestiques à court terme. Il convient en effet de replacer cet incident dans son contexte historique et géopolitique.

"La stratégie du salami"

Puissance continentale, la Russie a toujours rêvé, depuis Pierre le Grand au moins, de devenir également une puissance maritime. Elle a connu sur ce plan des succès notables et une défaite historique à Tsushima, en 1905, où sa flotte a été défaite par le Japon, ouvrant, en termes symboliques, le réveil de l'Asie comme puissance. Plus récemment, la Russie a notablement agrandi la capacité d'accueil de sa base navale à Tartous, en Syrie.

C'est dans cette continuité historique et géopolitique qu'il convient de replacer les incidents graves survenus il y a quelques jours en mer d'Azov. Le pouvoir russe souhaite prendre le contrôle absolu de la mer d'Azov comme il l'a fait de la Crimée il y a quatre ans de cela. "Une stratégie du salami", c'est-à-dire de découpage par petites tranches de la proie convoitée, qui n'est pas sans évoquer la politique menée par l'URSS de Staline au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. L'URSS avait alors pour ambition d'étendre son contrôle sur l'Europe centrale et orientale par le biais de l'installation de régimes frères. 

"Une stratégie du salami", c'est-à-dire de découpage par petites tranches de la proie convoitée, qui n'est pas sans évoquer la politique menée par l'URSS de Staline au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Cela fait plusieurs mois déjà que Moscou se livre à une forme d'annexion rampante de la mer d'Azov. Le pont qui relie désormais la Crimée au territoire russe à travers le détroit de Kerch est impressionnant. Il est aussi très bas de hauteur, sauf à un passage bloqué comme par hasard par la présence d'un vieux tanker russe. Ce qui interdit ainsi le passage des grands navires. Sous le prétexte de protéger "son pont", la Russie s'est de fait arrogé un droit de contrôle sur l'ensemble de la mer d'Azov, la navigation ukrainienne dépendant du bon vouloir de Moscou. Les Ukrainiens se sont-ils livrés à une provocation délibérée en envoyant leurs bateaux à la veille du sommet du G20 à Buenos Aires, où seront présents Donald Trump et Vladimir Poutine ? Peut-être, mais un accord signé en 2003 désigne clairement le détroit et la mer d'Azov comme des eaux territoriales partagées entre la Russie et l'Ukraine.

Tensions en mer d'Azov

Pour les pays de l'Union européenne qui ont du mal à définir une politique commune à l'égard de Moscou, il est temps de revenir à des fondamentaux. La Russie peut souhaiter contrôler le pouvoir ukrainien pour ne pas avoir à ses frontières, dans un pays qu'elle considère en réalité historiquement illégitime, un adversaire appartenant à l'Union européenne ou bien, pis encore, à l'Otan. Kiev n'était-elle pas la première capitale de la Russie, le berceau de la civilisation russe ? 

Mais cette "finlandisation" de l'Ukraine, prélude à un rapprochement plus étroit encore entre les deux pays, est-elle tout simplement acceptable pour l'Union et, au-delà, pour l'équilibre européen ? C'est bien là tout le dilemme. Même en contrôlant, puis en réannexant éventuellement l'Ukraine, la Russie ne parviendrait pas à équilibrer la Chine. Elle demeurerait le partenaire junior dans l'alliance qu'elle forme désormais avec Beijing. A l'inverse, la Russie deviendrait trop "grande" pour l'équilibre stratégique de l'Europe, comme le fut en son temps l'Allemagne. Et cela d'autant plus que les Etats-Unis ne jouent plus le rôle de balancier ou de protecteur qui était le leur depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. 

Comment convaincre Moscou que cette formule vaut pour eux aussi ? L'élargissement de l'influence, sinon du territoire du pays à l'extérieur, de l'Est de l'Europe au Moyen-Orient, peut satisfaire la fierté nationale. Mais elle a un coût économique et politique qui contribue en réalité à affaiblir le pays et son régime plus qu'à le renforcer. Le divorce entre la puissance militaire et la puissance économique a déjà conduit hier à la désintégration de l'URSS.

L'Europe entre condamnation et résignation

Il est certain que l'escalade délibérée à laquelle se livre la Russie en mer d'Azov appelle une réponse claire de l'Union européenne et des Etats-Unis. L'heure de lever les sanctions à l'encontre de Moscou est moins que jamais venue, n'en déplaise à des pays comme l'Italie ou l'Autriche. L'Union européenne devrait à l'inverse se préparer à une aggravation des tensions à ses frontières. Et ce sans avoir à faire preuve du moindre "suivisme" à l'égard de Washington.

Après avoir annexé la Crimée il y a quatre ans, la Russie est en train de faire de même avec la mer d'Azov. Avec, sans doute, de la part de l'Union européenne, la même réaction, faite d'un mélange de condamnation et de résignation.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 30/11/18).

 

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