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Lettre de Téhéran – climat tendu en Iran

BLOG - 11 Mars 2019

Le 26 février, le Ministre des Affaires étrangères iranien, Mohammad Javad Zarif, annonçait sa démission sur son compte Instagram. La raison de celle-ci ? Le Guide suprême, l’Ayatollah Khamenei, avait dans la journée reçu la visite de Bachar al-Assad, le Président syrien, en présence de Qassem Soleimani, le chef de la force al-Qods des Gardiens de la Révolution, sans que Zarif fasse partie de la délégation iranienne et sans qu’il ait été même informé au préalable de la visite. Personne ne doute en Iran que Qassem Soleimani soit le véritable exécutant de la politique régionale de la République islamique, sous le contrôle direct du Guide. M. Zarif a considéré cependant que sa mise à l’écart ostensible dans cette circonstance était inacceptable.

Du moins est-ce la motivation qui ressort de son message lyrique sur Instagram. En fait, on peut se demander s’il n’y avait pas, derrière le geste du Ministre, les ingrédients d’un coup monté des "réformateurs", de portée plus générale. Dès le lendemain de la démission, en effet, le président de la République, Hassan Rohani, fait savoir que celle-ci est refusée. Il invoque les grands services rendus par M. Zarif, en précisant que le Guide lui-même soutient l’action du chef de la diplomatie iranienne. De tous côtés, des personnalités du monde politique iranien, dont à peu près la moitié des membres du Parlement, chantent les louanges de M. Zarif. Le général Soleimani lui-même déclare qu’"il n’y a qu’un seul ministre des Affaires étrangères". De retour à son poste, M. Zarif indique qu’il espère avoir contribué à rétablir le rôle du ministère des Affaires étrangères dans la machinerie de l’État.

Différents interlocuteurs rencontrés très récemment à Téhéran avancent d’autres éléments d’éclairage. Les conditions de la visite d’Assad, suggèrent-ils, avaient certes quelque chose de déplaisant pour M. Zarif, mais tout, dans la mise en scène de cette visite – son caractère impromptu, l’absence de collaborateurs aux côtés d’Assad et même de drapeau syrien, les effusions entre le Guide et son invité – visait à montrer que l’on se situait dans le registre de l’allégeance personnelle d’un vassal à son protecteur et non dans celui des rapports d’Etat à Etat.

Depuis des mois, le gouvernement tente d’obtenir le vote d’un certain nombre de lois concernant le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme pour mettre la législation iranienne en conformité avec les règles du GAFI.

Selon cette interprétation, la vraie raison de la démission de Zarif se trouvait peut-être ailleurs : depuis des mois, le gouvernement tente d’obtenir le vote d’un certain nombre de lois concernant le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme pour mettre la législation iranienne en conformité avec les règles du GAFI (Groupe d’action financière internationale). Les "conservateurs" font de la résistance. Un des organes qui surplombe le Législatif, le Conseil de discernement, vient encore de bloquer les réformes nécessaires. Divers arguments sont invoqués, tournant tous autour de l’inopportunité de "céder aux exigences occidentales" alors que les Américains, après avoir quitté l’accord nucléaire, se sont lancés dans une politique de "pressions maximales" contre l’Iran. En filigrane, le financement du Hezbollah est sans doute l’un des enjeux majeurs des discussions.

Non seulement M. Zarif mais M. Rohani lui-même font campagne pour l’adoption des lois de mise en conformité avec les règles du GAFI. Il est troublant de constater que, dans les heures qui ont suivi la démission du Ministre, le président de la République revenait sur le sujet, allant jusqu’à dire : "On ne peut pas laisser le sort de ce pays entre les mains de 10 ou 20 personnes" (le conseil de discernement se compose d’une trentaine de personnes).

On peut donc voir, dans la vraie-fausse démission de M. Zarif, un avatar de la confrontation entre "réformistes" (ou "pragmatiques") et "conservateurs" (ou "fondamentalistes"). Or, celle-ci apparait plus intense que jamais. À la suite de la mort de Mahmoud Hashemi Sharoudi (considéré comme un successeur possible de Khamenei), le Guide a transféré Amodi Larijani, l’un des porte-paroles des conservateurs, de la direction du pouvoir judiciaire au poste de président du conseil de discernement, et c’est Ebrahim Raïssi qu’il a désigné pour prendre la tête du pouvoir judiciaire (poste qui permet d’exercer une capacité d’intimidation élevée sur l’ensemble de la classe politique).

Ebrahim Raïssi dispose de très grands appuis dans le camp conservateur ; il s’était présenté en 2017 contre Rohani à la présidence de la République et il fait figure d’ennemi personnel du président. Beaucoup pensent qu’il est maintenant bien positionné pour la succession du Guide – dont la santé est depuis longtemps compromise. En bref, on assiste clairement à un encerclement des "réformateurs".

On peut donc voir, dans la vraie-fausse démission de M. Zarif, un avatar de la confrontation entre "réformistes" et "conservateurs".

Un test majeur de l’effet réel de la manœuvre autour de la démission de Zarif, si celle-ci a bien été orchestrée par le camp modéré, sera la levée ou non des obstacles posés par le conseil de discernement au vote des lois de conformité avec le GAFI.

Trois autres conclusions se dégagent des entretiens que l’Institut Montaigne a pu avoir ces derniers jours à Téhéran.

  • La mise en œuvre des sanctions américaines a d’ores et déjà des effets dévastateurs sur l’économie du pays : dévissage de la monnaie nationale, inflation élevée, restrictions considérables des importations, baisse de la production industrielle, etc. De nombreux jeunes gens qualifiés (peut-être la moitié de la classe d’âge arrivant annuellement sur le marché du travail) ne trouvent pas d’emploi, des licenciements massifs ont cours et il n’est pas rare de rencontrer des employés dont le salaire n’est plus payé depuis des mois.

    Cette situation résulte principalement de la baisse des ventes de pétrole : celles-ci s’établissent aujourd’hui à environ 900 000 barils/jour (environ 10 fois moins que l’Arabie saoudite). Les "exemptions" accordées à certains pays par l’administration Trump arrivent à échéance début mai. On s’attend qu’une partie au moins de ces exemptions ne soient pas prolongées, ce qui entraînera une baisse des enlèvements de pétrole iranien à des niveaux historiquement bas et une pression considérable sur les réserves de change du pays.
     
  • Les Européens ont un travail important à effectuer pour "vendre leur politique". Les Iraniens jugent évidemment insuffisante la mise en place de l’instrument financier (INSTEX : Instrument for Supporting Trade Exchanges) créé à grand peine par l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni pour faciliter certains échanges commerciaux avec l’Iran. INSTEX notamment n’est pas destiné à contourner les sanctions américaines, mais à opérer dans les (rares) secteurs non touchés par les sanctions (biens humanitaires, médicaments). Les "conservateurs" en tirent argument pour effectuer un amalgame entre le caractère limité d’INSTEX (volontiers qualifié d’ "humiliant" pour l’Iran) et les exigences posées par le GAFI. Cela leur permet de discréditer les deux démarches à la fois, sur le thème : "ils n’ont rien de substantiel à offrir, tout en exigeant que nous nous alignions sur leurs lois en matière de finance".

    Un effort de pédagogie vis-à-vis de certains milieux est donc nécessaire pour sortir du piège potentiel d’un "linkage", comme disent les diplomates, entre les deux dossiers.
     
  • Enfin, la chorégraphie de la visite d’Assad confirme que la politique régionale de l’Iran est bien entre les mains de l’aile dure du régime, notamment les Gardiens de la Révolution islamique.

    On pouvait avoir l’impression, depuis l’automne dernier, que l’Iran avait revu à la baisse sa politique de dissémination de milices chiites dans la région, y compris en Syrie. Une évaluation en ce domaine reste toujours incertaine. Ce qui est clair en revanche, c’est que le programme balistique de Téhéran demeure soutenu (doublement des essais en un an), de même que sa politique de transferts de missiles à ses proxys régionaux, bien au-delà du Hezbollah. Un de nos interlocuteurs nous déclaré : "Nous sommes passés d’un moment nucléaire à un moment balistique".

Si cela est vrai, on peut en inférer deux conclusions. D’une part, il est à craindre que les Iraniens se préparent, dans la perspective de l’aggravation de leur situation intérieure due aux sanctions, à une confrontation régionale où ils seront en mesure de faire usage d’une capacité offensive balistique importante. D’autre part, peut-être y a-t-il place, avant qu’il ne soit trop tard, sur cette question des missiles, pour une initiative des grandes diplomaties européennes comparable à celle qui avait eu lieu en 2003 (Cf. la visite Villepin- Straw-Fischer à Téhéran) sur le programme nucléaire.

Ajoutons qu'au moment où cet article paraît, on apprend la condamnation à 38 ans de prison et 148 coups de fouet de Nasrin Sotoudeh, célèbre avocate iranienne et défenseur des droits de l'Homme. Cette sentence terrible est un autre signe du durcissement du régime de Téhéran ; elle constitue un autre défi majeur pour la politique iranienne des Européens

 

Copyright : ATTA KENARE / AFP

 

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