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Les leaders politiques révélés par le Covid-19 : la surprise Giuseppe Conte

BLOG - 6 Août 2020

Tout n’a-t-il pas déjà été dit sur la crise globale, durable, majeure qui frappe le monde depuis que le Covid-19 se répand sur tous les continents ? La crise est scrutée avec angoisse – légitimement – dans toutes ses dimensions, sanitaires, économiques, politiques, sociales, géopolitiques, voire géoéconomiques, anthropologiques ou philosophiques.

La réflexion devra hélas se poursuivre sur tous ces terrains mais peut-être la pause estivale offre-t-elle l’occasion d’aborder un aspect plus négligé, qui est l’effet psychologique de la crise sur les hommes et les femmes politiques. Défini ainsi, le sujet reste trop vaste. Aussi suggérons-nous de l’envisager sous un angle particulier, celui de quelques dirigeants dont l’image a été profondément modifiée par la crise. Comme cela avait été le cas pour notre série des néo-autoritaires, puis celle des démocraties résilientes, notre sélection des "leaders politiques révélés par le Covid-19" est arbitraire. En outre, le lecteur verra que nous avons retenu des personnages en fait le plus souvent déjà connus, voire célèbres… mais dont le destin paraît basculer du fait de la pandémie.

Dans quelle mesure et jusqu’à quand ? C’est la question que pose le premier portrait que nous proposons – celui du président du Conseil italien, Giuseppe Conte – dû à la plume de l’un des plus brillants connaisseurs de l’Italie, le professeur Marc Lazar.

Nous sommes à nouveau heureux de bénéficier du talent de David Martin pour les
caricatures qui illustrent cette nouvelle série de portraits.

Michel Duclos, conseiller spécial géopolitique, rédacteur en chef de cette série de l'été

 


Étonnant le parcours de Giuseppe Conte. Doublement même. À cause de sa personnalité et de ses choix politiques. Quasi inconnu du grand public, Giuseppe Conte surgit sur le devant de la scène lorsqu’après les élections du mois de mars 2018 marquées par l’avancée du Mouvement 5 étoiles de Luigi Di Maio et de la Lega de Matteo Salvini, il devient président du Conseil d’un gouvernement dominé justement par ces deux partis politiques populistes. Fréquemment décrit par les journalistes comme fade, sans grande personnalité, il fait figure d’un petit notaire exécutant un "contrat de gouvernement" signé auparavant par ces deux formations sans qu’il ait eu son mot à dire. Les capitales européennes s’inquiètent de ce gouvernement inédit et se méfient de cet homme qui n’hésite pas, le 23 mai 2018, à se présenter comme "l’avocat défenseur du peuple italien". Or, un an plus tard, Giuseppe Conte se succède à lui-même, mais cette fois-ci avec une coalition différente puisqu’elle comporte toujours le Mouvement 5 étoiles, mais aussi le Parti démocrate de centre gauche, Italia viva de Matteo Renzi et LeU (Libres et Égaux), un parti à gauche du Parti démocrate. La Lega de Matteo Salvini est rejetée dans l’opposition. Tourner ainsi casaque est mal perçu par les Italiens. Cependant, la crise du Covid-19 qui frappe durement l’Italie bouleverse une nouvelle fois la donne : Giuseppe Conte s’impose et en impose, est soutenu par la plupart de ses homologues européens, bat des records de popularité jusqu’à maintenant, au point que ses alliés de la coalition parlementaire seraient tentés de l’éliminer et que l’opposition concentre ses coups contre lui. Comment, dans ces conditions, comprendre et interpréter le parcours et la transformation personnelle de Giuseppe Conte ? Lui-même serait-il devenu l’homme fort de l’Italie, appelé à un grand destin politique ?

Le 1er juin 2018, il devient président du Conseil. Sa tâche s’avère particulièrement ardue. Il n’a pas de parti, ni d’élus sur lesquels compter.

Giuseppe Conte, né le 8 août 1964 dans la province de Foggia dans les Pouilles, est un avocat et un universitaire. Ce catholique se rapproche du Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo sans en être officiellement adhérent. Après une première tentative ratée, le 1er juin 2018, il devient donc président du Conseil. Sa tâche s’avère particulièrement ardue. Il n’a pas de parti, ni d’élus sur lesquels compter. Il est flanqué d’un sous-secrétaire à la Présidence du Conseil, Giancarlo Georgetti, membre de la Ligue, homme d’expérience mais aussi de confiance de Matteo Salvini.

Davantage, les deux vice-présidents du Conseil, Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur, et Luigi Di Maio, ministre du Travail et du Développement économique, se livrent à une rude compétition, le premier prenant vite l’ascendant sur le second, attirant toute la lumière sur lui, éclipsant de fait Giuseppe Conte qui néanmoins cherche par petites touches à exercer le pouvoir que lui confère sa fonction. Il reprend à son compte le programme contradictoire des deux partis (lutte contre l’immigration clandestine, revenu de citoyenneté, flat tax, révision de la réforme des retraites du gouvernement de Mario Monti pour autoriser des départs anticipés en pension, politique étrangère pro-russe, etc.). Il revendique dans son discours d’investiture du 5 juin 2018 le populisme entendu, explique-t-il, comme une capacité "à écouter les besoins des gens" et assume d’être anti-système si cela signifie vouloir "introduire un nouveau système qui ôte les vieux privilèges et les incrustations de pouvoir". Mais en même temps, il fait parfois entendre une autre petite musique, par exemple sur l’Union européenne, à laquelle il se déclare à plusieurs reprises extrêmement favorable et attaché. En fait, Conte joue le rôle d’intermédiaire en s’appuyant sur deux de ses ministres "techniques", celui de l'Économie et celui des Affaires étrangères, et en s’évertuant à nouer une relation de confiance avec le Président de la République, Sergio Mattarella. Intermédiaire entre les critiques de la Ligue et du Mouvement 5 étoiles envers l’Union européenne et Bruxelles. Intermédiaire entre les postures anti-allemandes et anti-françaises de Matteo Salvini et de Luigi Di Maio d’un côté, et, de l’autre, Berlin et Paris, surtout lors de la crise diplomatique ouverte entre l’Italie et la France après le soutien apporté par le chef du Mouvement 5 étoiles aux gilets jaunes au mois de février 2019. En vérité, Giuseppe Conte pratique la navigation à vue, avec, pour filer la métaphore, deux autres capitaines qui divergent sur l’itinéraire à prendre et tirent à hue et à dia. Quoi qu’il en soit, sa crédibilité en Italie comme à l’étranger est assez faible, tandis qu’à l’inverse, ce gouvernement est largement soutenu par l’opinion publique italienne.

Or, tout bascule durant l’été 2019. Fort de sa popularité dans les sondages et de son triomphe aux élections européennes du printemps, où la Ligue a obtenu plus de 34 % des voix, tandis que son allié rival le Mouvement 5 étoiles connaissait une lourde défaite (17 % des suffrages, soit quasiment la moitié de son score aux élections législatives de l’année précédente), Matteo Salvini entend rompre l’accord de gouvernement. Davantage, il exerce une redoutable pression pour que le Président de la République dissolve les Chambres et convoque au plus vite des élections anticipées. Il se voit déjà occuper le poste de Giuseppe Conte. Celui-ci, le 20 août 2019, dans une session extraordinaire du Sénat convoquée pour examiner une motion de censure déposée par la Ligue, stupéfie son auditoire et les millions d’Italiens installés devant leurs écrans de télévision. D’un ton ferme, il donne en effet une vraie leçon de droit constitutionnel à Matteo Salvini et critique durement la politique que celui-ci a mené des mois durant. Il annonce sa démission, ce qui rend impossible le vote de la motion de censure. Durant les trois semaines qui suivent, il mène la danse pour reformer un gouvernement reposant donc sur une autre majorité parlementaire et sauve son poste alors qu’au début des négociations, les dirigeants du Parti démocrate mettaient comme condition à leur participation à cette nouvelle coalition la désignation d’un autre président du Conseil.

Conte exerce cette fois un réel magistère. Il dicte sa ligne au PD, faible, sans vrai leader, comme à un Mouvement 5 étoiles en pleine crise, et il réussit à constituer un gouvernement davantage à sa main. Il envoie des signes d’apaisement aux dirigeants européens comme à ceux de la Commission européenne qui les accueillent d’autant plus volontiers qu’ils redoutaient une victoire de la Ligue en cas de scrutin à l’automne. Mais ce nouveau gouvernement, tout comme le Président du Conseil, ne sont guère appréciés par les Italiens, qui manifestement condamnent le changement d’alliance.

C’est alors que survient l’épidémie du Covid-19, qui frappe durement l’Italie. Le Président du Conseil se projette immédiatement en première ligne et de manière ostensible.

C’est alors que survient l’épidémie du Covid-19, qui frappe durement l’Italie, en particulier la Lombardie. La gestion de cette crise sanitaire constitue le deuxième grand moment de révélation de la personnalité de Giuseppe Conte, après l’épisode de l’été précédent. Le Président du Conseil se projette immédiatement en première ligne et de manière ostensible. Il ne cesse de communiquer, notamment sur Facebook et à l’occasion de conférences de presse, gouverne à coups de décrets-lois du Président du Conseil, se dispense de convoquer le Parlement et ne s’y résigne que contraint et forcé par l’opposition mais aussi les partis de la majorité. Il prend des mesures de confinement d’abord localisées, à partir du 22 février, puis étendues à toute la péninsule le 9 mars. Il annonce des sommes d’argent colossales pour soutenir les populations les plus démunies et les entreprises. Il proteste, comme le Président de la République Mattarella, au milieu du mois de mars après les propos malheureux de la Présidente de la Banque centrale européenne qui disait que celle-ci ne pouvait pas faire grand-chose ou contre ceux d’Ursula von der Leyen, qui dénotaient un manque d’empathie pour le drame que vivait l’Italie. Il agit ensuite de concert avec Emmanuel Macron et Pedro Sanchez pour obtenir des aides de l’Union européenne, lesquelles sont encore objet de tractations et ne correspondent pas exactement à ce qu’avançait Giuseppe Conte, qui voulait des coronabonds. Il a bien négocié le déconfinement et au cours de celui-ci a convoqué des états généraux de l’économie, rassemblant de multiples acteurs sociaux ainsi que des personnalités européennes pour déterminer les priorités de l’action publique, initiative au succès mitigé mais qui le met au centre de l’attention. Giuseppe Conte bénéficie alors d’une popularité remarquable, qu’aucun de ses récents prédécesseurs n’avait connue. En outre, il est manifestement soutenu par l’Eglise catholique qui certes a moins d’emprise sur la société qu’auparavant, mais dont les déclarations comptent encore. Son blason est redoré au sein de l’Union européenne, du moins à Bruxelles, Paris, Berlin, Madrid et Lisbonne, beaucoup moins dans les pays du Nord, du Centre et de l’Est qui se méfient aussi bien de l’Italie que de la France, ces états selon eux dépensiers et irresponsables. Le revirement de Giuseppe Conte semble donc spectaculaire. Pourtant, de multiples nuances doivent être introduites dans ce tableau par trop monochrome.

À dire vrai, ce qu’a fait Giuseppe Conte n’est pas aussi inédit que ce que la majorité des commentateurs affirme. Face aux catastrophes naturelles, en particulier les tremblements de terre, l’Histoire montre que le plus souvent, les Présidents du Conseil jouent un rôle prééminent et déterminant. Conte, comme d’autres dans le passé, s’est largement appuyé sur la Protection civile, un organisme efficace, expérimenté et plébiscité par les Italiens.

Mais surtout, l’action de Conte ne saurait masquer les obstacles qu’il a rencontrés, les questions cruciales non encore résolues et les problèmes posés. Giuseppe Conte a agi face au Covid-19 en s’appuyant sur de très nombreux groupes d’experts, au point que le politique semblait s’effacer derrière la science. De vives tensions ont éclaté entre les décisions prises pour juguler l’épidémie par la Présidence du Conseil à Rome, qui tendait à une centralisation maximale, et les régions qui ont compétence sur la santé : cela a été vrai avec celles dirigées par des membres de la Lega, telles la Lombardie et la Vénétie, mais également, fût-ce dans une moindre mesure, avec l’Emilie-Romagne, dont le Président est membre du Parti démocrate. Les mesures de soutien annoncées par Rome ne se concrétisent que lentement et s’enlisent souvent dans les arcanes d’un appareil administratif pléthorique et inefficace, ce qui provoque un certain chaos et du mécontentement. Suite aux décisions prises par l’Union européenne, le gouvernement s’interroge sur la nécessité de recourir au Mécanisme européen de stabilité, ce que rejettent la Ligue et Fratelli d’Italia. Par ailleurs, l’exécutif peine à proposer un vaste plan de réformes, non seulement pour amortir le choc de la crise du Covid-19, mais encore pour s’attaquer, enfin, aux problèmes structurels qui affectent l’Italie, comme, dans une longue liste, la croissance anémiée, la faible productivité, l’énorme dette publique, encore plus importante à la suite des mesures prises contre les effets de la pandémie (elle pourrait se monter à près de 156 % du PIB, le déficit dépassant désormais les 10 %), le retard abyssal en matière de recherche et d’innovation, la nécessaire réforme de l’administration publique, la déficience de nombreuses infrastructures publiques, etc. La puissante organisation patronale, la Confindustria, a un temps fustigé durement la politique du gouvernement qui, selon elle, ne permettait pas une vraie reprise économique et n’aidait pas suffisamment les entreprises : au final, un accord semble avoir été trouvé. Les syndicats s’inquiètent de la dégradation de la situation sociale du pays.

Être bien vu par les élites de l’Union européenne ne constitue plus un atout en Italie, où l’opinion continue de se montrer méfiante envers elle et demeure plutôt eurosceptique.

Être bien vu par les élites de l’Union européenne ne constitue plus un atout en Italie, où l’opinion continue de se montrer méfiante envers elle et demeure plutôt eurosceptique. Enfin, les divergences entre le Mouvement 5 étoiles et le Parti démocrate s’affichent au grand jour sur tous les sujets, ce qui affaiblit un gouvernement soumis aux attaques virulentes de l’opposition, en particulier sur les fonds européens, et aux flèches lancées également par Matteo Renzi, qui veut toujours faire entendre sa voix.

Toutefois, pour le moment, la popularité de Giuseppe Conte, si elle a quelque peu baissé, reste haute : plus de 60 % d’opinions favorables, et il devance toujours largement ses rivaux, Matteo Salvini et Giorgia Meloni, la leader du parti d’extrême droite, Fratelli d’Italia, comme ses alliés Luigi Di Maio et Nicola Zingaretti du Parti démocrate. Cette popularité persistera-t-elle ? On peut s’interroger. Lorsque la pandémie atteignait un pic, elle semblait plus institutionnelle que liée à sa personne. Les Italiens faisaient bloc derrière leur Président du Conseil et se montraient sourds aux propos démagogiques d’un Matteo Salvini qui disait une chose et son contraire en moins de 24 heures. Au fil des mois pourtant, à en croire les sondages, l’image personnelle de Giuseppe Conte s’est consolidée. Il est considéré comme un homme responsable, déterminé, et, en plus, au-dessus des partis. Pourtant, les périls pour lui sont pléthore. Giuseppe Conte risque de payer cher la crise économique et sociale qui se profile pour la rentrée. Le chantier de la relance constitue d’ailleurs sa priorité. Par ailleurs, il est assis sur un siège éjectable. On l’a dit, la Ligue et Fratelli d’Italia ne cessent de mener une véritable guérilla contre lui, y compris en organisant des manifestations de rue. Ces partis s’alarment des risques que Giuseppe Conte ferait peser sur la démocratie, puisqu’il a obtenu du Sénat la prolongation de l’état d’urgence jusqu’au 15 octobre. Des voix s’élèvent également dans la majorité comme chez des juristes et des constitutionnalistes pour critiquer cette disposition. Et plus généralement, des manœuvres, souvent à l’initiative de Matteo Renzi, sont engagées dans la majorité pour éventuellement se débarrasser de lui. Conte n’a toujours pas d’élus ni de parti, mais des sondages démontrent qu’il aurait peut-être une base électorale s’il se lançait dans la compétition politique seul ou en devenant le chef du Mouvement 5 étoiles, ce qui ne fait pas consensus dans ce parti. Ce faisant, il briserait son image d’homme au-dessus des partis. Sans compter que l’on peut penser que Giuseppe Conte doit méditer l’expérience de Mario Monti qui, doté d’un soutien important lorsqu’il était président du Conseil, connut une déroute lorsqu’il fonda son mouvement et se lança dans la campagne électorale de 2013. Bref, l’avenir politique de Giuseppe Conte demeure incertain.

L’incertitude pourrait néanmoins se dissiper avec les prochaines échéances électorales. En effet, les 20 et 21 septembre, les Italiens seront appelés à voter lors d’un référendum pour réduire le nombre de parlementaires, ainsi que pour des élections municipales et régionales. L’issue de ces consultations impactera certainement la vie politique italienne et permettra de clarifier les différents scenarii politiques. Mais quel que soit celui qui s’imposera en Italie – changement du chef de l’exécutif, maintien de celui-ci, intégration de Forza Italia de Silvio Berlusconi dans la majorité parlementaire, formation d’un large gouvernement d’unité nationale, crise gouvernementale suivie de la dissolution des Chambres et organisation d’élections anticipées –, il est incontestable que dans la période tragique traversée par l’Italie, il y a eu une surprise qui s’appelle Giuseppe Conte.

 

Illustration : David MARTIN pour l'Institut Montaigne

 

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