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Les États face au coronavirus - Le Portugal, entre crise sanitaire contenue et crise politique à venir ?

BLOG - 12 Mai 2020
Les points clés
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Le Portugal est présenté, parfois à satiété ces derniers temps, comme un "modèle", sinon un "miracle", sorte d’exception face à un virus qui l’épargnerait plus que la plupart de ses voisins européens. Bref, après les années 1990 et le rebond économique observé depuis 2015, le Portugal fait de nouveau figure de "bon élève de l’Europe".

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Les autorités portugaises ont su faire preuve d’anticipation et de rigueur pour éviter le pire face à cette crise sanitaire sans précédent (hormis l'épidémie de "grippe espagnole" qui, en 1918-1919, causa la mort de plus de 135 000 personnes dans un pays qui comptait alors à peine 6 millions d'habitants). Avec 1 000 décès déplorés début mai, un taux de dépistage assez élevé et des masques de protection en nombre, les autorités ont été en capacité de décider un déconfinement prudent et progressif à partir du 4 mai, non sans craindre une deuxième vague épidémique. Et, pour obscurcir l’horizon, la perspective d’une grave crise économique et sociale, susceptible de fragiliser le relatif consensus politique observé jusqu’ici.

La chronologie

  • 2 mars : deux premiers cas de Covid-19 déclarés
  • 8 mars : Le président de la République Marcelo Rebelo de Sousa annonce qu'il se met de lui-même en quarantaine, par précaution, suspendant toute activité publique au Portugal et à l'étranger pendant deux semaines. Il a justifié cette décision inédite après avoir été en contact la semaine précédente avec des élèves d'une école du nord du pays, fermée ensuite en raison de la découverte d'un cas de coronavirus.
  • 12 mars : état d’alerte déclaré
  • 15 mars : fermeture de la frontière avec l’Espagne (9 points de passage strictement contrôlés)
  • 16 mars : fermeture des écoles, collèges, lycées et universités
  • 16 mars : annonce du premier décès du Covid-19
  • 17 mars : mise en quarantaine de la ville d’Ovar (55 000 habitants)
  • 19 mars : état d’urgence décrété pour un mois, après approbation par le Parlement du décret présidentiel (216 voix pour, 14 abstentions), une première depuis le rétablissement de la démocratie après la révolution des Œillets (25 avril 1974)
  • 28 mars : annonce par le gouvernement d’une régularisation temporaire de tous les demandeurs d’asile et réfugiés ayant déposé leur demande avant le 16 mars
  • 16 avril : approbation par le Parlement du décret présidentiel prorogeant l’état d’urgence pour 15 jours (jusqu’au 2 mai)
  • 25 avril : commémoration confinée de l’anniversaire de la révolution des œillets (25 avril 1974), jour férié ("Jour de la Liberté"), sans défilé traditionnel ni rassemblement, avec une session réduite au Parlement
  • 30 avril : alors que le pays enregistre 989 décès du Covid-19 et 25 045 cas confirmés de contamination, avec une capacité de détection élevée (37 000 tests par million de personnes), le Premier ministre António Costa annonce un plan de déconfinement progressif, secteur par secteur, à compter du 4 mai, par phase de 15 jours
  • 2 mai : Le Premier ministre António Costa confirme la fin de l’état d’urgence décrété le 19 mars et le passage en "situation de calamité", conservant le confinement obligatoire pour toute personne contaminée ou en situation à risque, avec "un devoir civique de rassemblement au domicile" pour tous
  • 4 mai : début du déconfinement progressif (réouverture petits commerces de proximité jusqu’à 200 m2, coiffeurs, concessionnaires automobiles, librairies) par tranche de 15 jours jusqu’à début juin. Le port du masque est obligatoire dans les commerces et les transports publics, sous peine d’amendes.

L’analyse

"Nous devons tous être conscients que jusqu’à ce qu’un vaccin soit disponible sur le marché et accessible à tous, ou jusqu’à ce qu’il y ait un traitement, nous devrons continuer à vivre sans notre vie normale" a déclaré le Premier ministre António Costa le 30 avril en annonçant un plan progressif de déconfinement, après avoir salué depuis plusieurs semaines "l’effort que nous avons fait, qui reflète le comportement exemplaire de la majorité de la population et qui a porté ses fruits". De fait, le Portugal est moins affecté par le Covid-19 que nombre de pays européens, à commencer par son voisin espagnol : 1 000 décès début mai contre plus de 26 000 en Espagne, dont la population est seulement 4 fois supérieure à celle du Portugal. Mais, "pour faire des pas vers un retour progressif à la normale en mai, il faut s’en donner les moyens en avril" avait averti plusieurs fois le président de la République Marcelo Rebelo de Sousa, qui s’était lui-même mis en quarantaine pendant deux semaines dès le 8 mars, après avoir été en contact avec des élèves d’une école du nord du Portugal, fermée après la découverte d’un cas de coronavirus.

Anticipation et œillets d’avril confinés

Plusieurs facteurs permettent d’expliquer cette situation. Sans se référer outre mesure à un supposé "sens inné de la discipline" des Portugais, aux relents culturalistes, la bonne anticipation des autorités et la forte mobilisation de la population ont été essentielles.

Nous devons tous être conscients que jusqu’à ce qu’un vaccin soit disponible sur le marché et accessible à tous, ou jusqu’à ce qu’il y ait un traitement, nous devrons continuer à vivre sans notre vie normale.

Sans oublier que la position géographique singulière du Portugal à l’extrême-ouest du continent - et donc éloigné du principal foyer épidémique d’origine au nord de l’Italie -, s’est révélée un atout dont les autorités ont su tirer parti rapidement, en imposant dès mi-mars des restrictions de déplacement à la frontière avec son seul voisin terrestre, l’Espagne, alors que le Portugal ne comptait qu’une centaine de cas. De même, le relatif isolement de régions intérieures comme l’Alentejo (plusieurs semaines sans décès), avec une densité inférieure à la moyenne nationale (111 habitants par km2), moins peuplées que la bande littorale entre Lisbonne et Porto dont ces deux grandes aires métropolitaines concentrent 58 % de la population, a contribué aussi au ralentissement de la propagation de l’épidémie.

L’impact d’une campagne précoce de sensibilisation à la dangerosité du Covid-19 et de tests de dépistage s’est révélé d’autant plus fort auprès d’une population vieillissante (20,5 % de plus de 65 ans, contre 13,1 % en 1994), que celle-ci connaît les faiblesses et les disparités territoriales d’un Système national de santé (SNS) durement mis à mal par les années d’austérité : dès le 12 mars, aucun décès ou cas grave n’ayant alors été enregistré, l’état d’alerte est déclaré, puis l’état d’urgence le 19 mars, les écoles ayant été fermées le 16 mars et un cordon sanitaire étant établi autour de la ville d’Ovar (55 000 habitants) le 17 mars.

Début avril, plus de 110 000 tests de dépistage ont déjà été réalisés depuis le 1er mars, atteignant une capacité quotidienne de 11 000 tests, niveau comparable à des pays comme le Danemark. Fin avril, près de 23 tests pour 1000 habitants ont été pratiqués, plaçant le Portugal dans la moyenne des pays de l’OCDE. Quant aux masques de protection, gants et gel hydro-alcoolique, les Portugais se les procurent assez facilement dans les villes, nombreuses à distribuer dans les boîtes aux lettres des kits gratuits de 5 masques, avec une notice rappelant les gestes barrières. L’industrie textile est rapidement mobilisée pour fabriquer des masques en quantité. Plusieurs avions sont également arrivés de Chine avec du matériel, en particulier les appareils de ventilation. L'ambassade du Portugal à Pékin est devenue une sorte de grand entrepôt de matériel médical, où l’ambassadeur - et ancien conseiller diplomatique du président de la République Rebelo de Sousa - se démène sans compter. Rappelons que, suite à la rétrocession de Macao en 1999 et la signature en 2004 d’un premier partenariat stratégique, la Chine a identifié le Portugal comme l’une de ses têtes de pont pour étendre son influence, investissant massivement à la faveur de la crise financière et de l’austérité, au point de faire craindre que le Portugal soit en passe de devenir un "porte-avions de la Chine en Europe".

Cette bonne anticipation au regard de la situation épidémique du pays (2 premiers cas de contamination constatés le 2 mars - un homme de 60 ans de retour d’Italie et un homme de 33 ans de retour de Valence - annonce du premier décès le 16 mars) et des capacités hospitalières a permis d’éviter le pire. D’autant qu’une bonne partie de la population s’est auto-confinée, avant même les mesures prises par le gouvernement. Ainsi, de nombreux parents ont retiré leurs enfants des écoles, avant même le 16 mars. D’autres facteurs ont pu jouer, comme l’absence de foyer épidémique majeur grâce, notamment, à l’élimination précoce des clubs du Benfica Lisbonne et du FC Porto de la Champion’s League de football, avant le stade des huitièmes de finale, évitant des situations dramatiques comme celle du match aller à Milan, le 19 février, entre l’Atalanta Bergame et le FC Valence, véritable "cluster" épidémique rassemblant plus de 50 000 supporters des deux clubs dans la capitale de la Lombardie, épicentre de la pandémie en Europe.

Si le Portugal fait partie des pays européens les moins touchés par l’épidémie, il craint comme tous l’arrivée d’une deuxième vague, au regard notamment du faible pourcentage de la population immunisée. Cela explique une vigilance redoublée lors du week-end de Pâques, traditionnellement propice aux déplacements et rassemblements familiaux, et la prolongation de l’état d’urgence jusqu’à début mai. D’où aussi la décision, chargée d’affects, d’annuler les défilés traditionnels de commémoration de la Révolution des œillets, notamment celui de l’Avenida da Liberdade à Lisbonne, accompagnée d’un appel lancé aux Portugais pour que, le 25 avril, à 15h, ils aillent à leur fenêtre chanter "Grândola, Vila Morena / Terra da Fraternidade", la chanson emblématique du Mouvement des forces armées (MFA) et du 25 avril 1974. Quant au Parlement, il prend la décision, après quelques polémiques, de réduire des trois quarts, avec distanciation physique, le nombre de participants à la traditionnelle session commémorative du 25 avril à l’Assemblée de la République, "Jour de la Liberté."

Résilience et solidarité

Lucidité et humilité au regard des capacités hospitalières d’accueil ont prévalu depuis le début de la crise. Selon le classement Health Power House, le Système national de santé portugais (SNS), gratuit, général et universel, fondé en 1979, est considéré comme le 13e meilleur en Europe. À l’occasion de son quarantième anniversaire en septembre 2019, le SNS a fait l’objet d’un rapport soulignant ses bienfaits depuis sa création (3 fois plus de médecins qu’en 1979, forte augmentation de la durée de vie et diminution de la mortalité infantile), mais aussi la baisse constante du nombre de lits (339 000 en 2017 contre 527 000 en 1980), avec un système où les hôpitaux sont gérés comme de grandes entreprises et les hôpitaux privés de plus en plus nombreux.

Face à une crise sanitaire d’une telle ampleur, autant dire que la prudence s’imposait dans les faits aux Portugais, l’objectif étant surtout de prévenir, avant même de guérir.

Si 2 Mds€ ont été injectés depuis 2016 et 800 M€ inscrits au budget 2020, ces montants n’ont pas compensé les coupes sombres réalisées sous couvert d’austérité qui ont vu les dépenses de santé par habitant chuter de 1 021 € en 2010 à 894 € en 2012 et 2013, avant d’atteindre 989 € en 2017 et de retrouver seulement en 2019 le niveau de 2010. Face à une crise sanitaire d’une telle ampleur, autant dire que la prudence s’imposait dans les faits aux Portugais, l’objectif étant surtout de prévenir, avant même de guérir. 500 ventilateurs ont ainsi été commandés dans l’urgence fin mars, venant s’ajouter aux quelques 1 200 disponibles. Un hôpital de campagne de 200 lits a été installé à Lisbonne, près de Campo Pequeno. Mais, globalement, les moyens matériels des hôpitaux ne sont pas au rendez vous, d’autant que le secteur privé hospitalier n’est guère mis à contribution.

Dans un tel contexte, plus de 70 % des Portugais déclarent avoir peur de se rendre dans les services de santé, nombre d’entre eux retardant ou annulant examens, interventions et vaccinations, faisant craindre de nouveaux drames sanitaires, alors que "tristesse et anxiété" prévalent chez près de 15 % de la population. Au-delà des difficultés économiques, du chômage partiel (avec 3/4 du salaire) ou des "congés forcés" qui conditionnent fortement pour tous la capacité à faire face aux restrictions, ces contraintes sont d’autant plus fortement ressenties par les plus jeunes qu’elles s’accompagnent d’un sentiment "d’isolement" et de "manque de liberté", alors que les trentenaires et jeunes "quadra", chargés de famille, avec des enfants en bas âge, soulignent leurs difficultés à concilier télétravail, vie familiale et éducation des enfants, générant stress, anxiété et état dépressif. Les incertitudes quant à la durée des restrictions (15 % des Portugais déclarent ne pas être sortis au cours des quinze derniers jours) ainsi que la crainte d’un scénario catastrophe "jusqu’à la fin de l’année" sont plus fortes chez les personnes âgées et les plus vulnérables économiquement dans un pays où le salaire minimum s’élève à 635 € nets mensuels. Ainsi, 12 % des Portugais - soit un million d’adultes - craignaient mi-avril de ne pouvoir faire face à leurs dépenses courantes dans un mois.

Sur un plan territorial, dans le cadre d’un État-nation encore assez fortement centralisé (pas de régions ni de départements comme collectivités locales), l’épidémie du Covid-19 se diffuse inégalement au sein d’une population de 10,2 millions d’habitants, principalement dans les grands centres urbains, au nord autour de Porto - véritable poumon économique du pays - de loin le plus touché (au 5 mai, 613 décès sur 1 074 au plan national, 15 200 cas détectés sur 25 702), devant l’aire urbaine de Lisbonne et vallée du Tage (223 décès et 6241 cas), à la différence du sud (Alentejo - 1 seul décès, 220 cas - et Algarve, 13 décès, 335 cas) et des deux seules véritables Régions - autonomes et insulaires - de près de 500 000 habitants (Açores - 13 décès - et Madère, aucun décès). Le confinement est plutôt bien respecté, des contrôles de la GNR (gendarmerie) et de la police ayant lieu sur les grands axes routiers, notamment à la sortie de Lisbonne (accès au "Pont du 25 avril"), renforcés lors du week-end pascal, mais sans avoir à produire "d’attestation de déplacement dérogatoire" pour justifier sa sortie.

Le Parlement a par ailleurs approuvé la suspension des loyers pour les ménages vulnérables et les petites entreprises à court de trésorerie pendant l’épidémie.

Face aux difficultés éprouvées au quotidien par la population, les autorités ont cherché à mettre en œuvre des mesures appelant au civisme et à la solidarité, esprit d’entraide dont la population a donné d’innombrables preuves depuis le début de cette crise sanitaire, notamment vis-à-vis des personnes âgées, parfois isolées, le plus souvent vivant en famille, rarement dans des maisons de retraite médicalisées. Fin mars, le Parlement a par ailleurs approuvé la suspension des loyers pour les ménages vulnérables et les petites entreprises à court de trésorerie pendant l’épidémie.

Plusieurs associations ont averti que ces mesures risquaient seulement de retarder une crise du logement sous-jacente depuis longtemps ("airbnbisation", spéculation immobilière), la mairie de Lisbonne ayant de son côté annoncé un gel des loyers pour l’habitat social (parc de 70 000 logements).

Le gouvernement a également décidé de régulariser temporairement, à partir du 30 mars, les immigrés en attente de titre de séjour et les demandeurs d’asile. "En temps de crise, c’est un devoir pour une société solidaire que d’assurer l’accès des migrants à la santé, à la stabilité de l’emploi et au logement" a ainsi expliqué le ministre de l’Intérieur, Eduardo Cabrita. S’il fait figure d’exception à l’échelle européenne, cet exemple de solidarité fait sens d’un point de vue sanitaire, permettant aux migrants et demandeurs d’asile d’accéder à un système national de santé gratuit, de se soigner, de se protéger, et ainsi de protéger les autres. Mais, au-delà de ces considérations humanitaires, il y va aussi de l’intérêt d’un État dont la population vieillit, les taux de natalité et de fécondité s’effondrent, et où certains secteurs d’activité (agriculture, BTP) manquent de main-d’œuvre à bas coût.

Un consensus fragile

Dans ce contexte, le gouvernement a, jusqu’à présent, bénéficié d’un large soutien de l’opinion et d’un consensus politique, à l’image de l’adoption de l’état d’urgence - une première pourtant depuis le retour de la démocratie en 1974 -, approuvée par plus de 90 % de la population. Le projet de décret présidentiel déclarant l’état d’urgence a ainsi été voté le 18 mars par l’ensemble des parlementaires à l’Assemblée de la République (chambre unique, 230 membres), seuls la coalition Parti communiste/Les Verts, le député d’Initiative libérale et une députée non inscrite s’abstenant. Toutes les autres formations, dont le Bloc de Gauche, les écologistes de PAN et l’opposition PSD (centre-droite), ainsi que le seul député de Chega (extrême-droite) ont voté ce texte restreignant temporairement les libertés, présenté comme un "mal nécessaire" par la présidente du groupe majoritaire PS, celle-ci ayant assuré que le gouvernement d’António Costa veillerait à "faire respecter le nécessaire équilibre entre sécurité et liberté". Mais, le 16 avril, lors du vote pour prolonger de 15 jours l’état d’urgence, quelques voix discordantes se sont fait entendre, notamment celle du Parti communiste qui a jugé "injustifiée et disproportionnée une telle prolongation dans le combat de santé publique contre l’épidémie". Les 10 députés communistes ont voté contre, ainsi que le député d’Initiative libérale et une députée non-inscrite (ex-"Livre"), alors que 3 autres députés s’abstenaient (Chega, Verts).

Ce large consensus associant gouvernement, partis politiques, corps intermédiaires et société civile confère au gouvernement une liberté d’action indéniable. Salué un peu partout à l’étranger, notamment par le vice-président du gouvernement espagnol Pablo Iglesias, il se révèle précieux à l’épreuve du temps, alors que les interrogations se multiplient au fil des semaines dans la perspective du déconfinement progressif début mai. Ainsi, le lundi de Pâques, 159 personnalités (professionnels de la santé, du tourisme, de la culture, chefs d’entreprise) considérant "qu’il n’est pas possible de suspendre l’activité économique jusqu’à la suppression de tout risque de contagion", ont adressé une lettre au président de la République et au Premier ministre pour demander de nouvelles mesures (généralisation du port des masques, tracking, dépistage massif) en vue d’une réouverture contrôlée de l’économie, inspirée de la Corée du Sud.

Mardi 14 avril, le Premier ministre António Costa a indiqué sur son compte Twitter avoir le même jour "échangé avec un ensemble d’économistes et d’universitaires sur les perspectives pour l’économie portugaise et la relance de l’activité économique", précisant que "ce débat franc et ouvert a apporté une contribution importante à la mise en place d’une voie de relance solide et fondée sur la confiance". Cette confiance est centrale dans la réflexion du gouvernement pour élaborer la reprise progressive de l’activité économique, insistant sur l’idée que c’est seulement "si les gens ont suffisamment confiance qu’ils pourront retourner au travail et consommer", grâce notamment au port généralisé de masques, jusque là obligatoire pour les seuls professionnels de la santé, de la sécurité et de la distribution.

Ce large consensus associant gouvernement, partis politiques, corps intermédiaires et société civile confère au gouvernement une liberté d’action indéniable.

Le plan progressif de déconfinement annoncé le 30 avril par le Premier ministre António Costa. Il prévoit une première étape (du 4 au 18 mai), avec la réouverture des commerces de proximité d’une surface inférieure à 200 m2, des transports publics (capacité des 2/3), des coiffeurs, garages, librairies et bibliothèques, la préconisation forte du télétravail et l’interdiction d’événements ou rassemblements de plus de 10 personnes. La deuxième étape (du 18 au 31 mai) prévoit la réouverture des magasins de moins de 400 m2, des restaurants et cafés (avec un taux d’occupation inférieur à 50 %), des musées, monuments et palais, des lycées pour les classes de 11° et 12° années (équivalentes de nos Première et Terminale) et de certaines crèches. Enfin, début juin sont envisagées la reprise des offices religieux, la réduction du télétravail, la réouverture des magasins de plus de 400 m2, des cinémas, théâtres ainsi que la reprise - à huis clos - du championnat de football.

Avec un nombre de décès relativement faible et de cas détectés sous contrôle, mais avec une population vieillissante, un système national de santé (SNS) affaibli par l’austérité et une économie dont la croissance est très fortement dépendante des exportations et du tourisme (17 % du PIB), le Portugal est fragilisé par cette crise sanitaire. D’où la prudence des autorités quant aux conséquences économiques et sociales de cette pandémie. La crise du Covid-19 se présente comme un test de résistance d’autant plus redoutable pour l’économie portugaise que celle-ci était seulement convalescente, après les années d’austérité (2011-2015) aux séquelles encore bien présentes. Autant dire que le spectre de l’austérité hante tous les esprits pour "l’après" et cette sortie progressive du confinement que les plus optimistes espèrent comme une reprise économique en forme de U et non plus en V. Les prévisions du FMI tablent sur une chute de plus de 8 % du PIB pour 2020 (contre une contraction de 4,1 % en 2012) et 380 000 chômeurs supplémentaires au Portugal. Mi-avril, le Premier ministre António Costa, après avoir parlé "d’une crise sanitaire qui se transforme en une crise économique que nous ne pouvons pas laisser empirer", a confirmé réfléchir à la nationalisation d’entreprises, notamment la compagnie aérienne nationale TAP, privatisée début 2015 et dont l'État est encore actionnaire à 50 % : "nous ne pouvons exclure la nécessité de nationaliser la TAP ou d’autres entreprises qui sont absolument essentielles pour notre pays. Nous ne pouvons courir le risque de les perdre".

Sur un plan politique, le Premier ministre a déjà appelé au sens de "l’effort collectif" et à "l’esprit de responsabilité", notamment ses anciens partenaires à gauche de la "geringonça", cet attelage entre le PS, le PC et le Bloc de Gauche (novembre 2015 à octobre 2019), avertissant au passage qu’il serait "d’ailleurs très déçu si nous devions arriver à la conclusion que nous ne pouvons compter sur le PCP et le Bloc de Gauche qu’en période de vaches grasses, lorsque l’économie est en croissance". À la question sous-jacente si son gouvernement serait tenté d’appliquer dans le futur "la même recette que celle utilisée il y a dix ans pour affronter la crise", António Costa a répété qu’il n’appliquerait pas la même recette "non seulement parce que je n’y pas cru à l’époque, mais surtout parce que la maladie est clairement distincte de la précédente. Il n’y plus actuellement de problème avec les comptes de l’État qui, heureusement, a pu assainir ses finances publiques".

Pour autant, une telle alliance autour de l’intégration européenne, des réformes néolibérales et du dépassement du clivage droite/gauche est-elle obsolète ?

Quant au scénario d’un retour à un gouvernement de "Bloc central" (comme en 1983-1985, avec Mário Soares Premier ministre), entre le PS (centre-gauche) et le PSD (centre-droite), António Costa l’a écarté, en relevant "qu’il y a une coïncidence remarquable entre les dirigeants du PSD et du PS selon laquelle ce n’est pas une bonne solution pour le système politique, car elle affaiblit les pôles naturels d’alternatives, alors que la démocratie exige des alternatives et a besoin d’alternatives". Pour autant, une telle alliance autour de l’intégration européenne, des réformes néolibérales et du dépassement du clivage droite/gauche est-elle obsolète ?

La leader du Bloc de Gauche (Bloco de Esquerda, BE - gauche radicale, 19 députés), Catarina Martins, a déjà prévenu le Premier ministre que si son parti était bien disponible pour aider à combattre la crise, ce serait à la manière du BE, sans austérité ni coupes sombres dans l’investissement public, rappelant "ne pas avoir accepté l’austérité en 2011 et ne l’accepter pas plus en 2021".

Cette crise sanitaire pose avec acuité la question de l’effacement de cet équilibre instable, de cette culture du compromis, qui avait permis à la "geringonça" de fonctionner pendant quatre ans, équilibre entre "respect des engagements européens du Portugal" et "volonté de tourner la page de l’austérité". Mais la "geringonça" a volé en éclats suite aux législatives d’octobre 2019 et le score réalisé par le PS (36,4 % des voix) qui a pu former un "gouvernement minoritaire", fort de ses 108 députés (sur 230) à l’Assemblée de la République. Si la grande habileté politique et le sens tactique du Premier ministre António Costa lui ont permis jusqu’ici de gouverner sans difficulté majeure, la crise pourrait fragiliser ce "gouvernement minoritaire", dans un contexte de remise à plat de son programme politique et de marges de manœuvre réduites avec la crise économique et sociale à l’horizon.

Aiguillonné sur sa gauche par le BE et le PC, sollicité à demi-mots par le leader du PSD (centre-droite, 79 députés) Rui Rio pour envisager une sorte de "Bloc central" en forme de gouvernement d’union nationale, le Premier ministre devra composer habilement dans les prochains mois pour faire adopter un budget rectificatif à l’été, puis le budget 2021, avec en toile de fond les élections municipales, "de mi-mandat", à l’automne 2021. Sans céder aux sirènes de l’austérité, véritable casus belli pour une partie de son électorat et les autres partis de gauche (BE et PC), ni trop se couper de l’électorat centriste, aspiré pour partie par le PS, et d’un PSD tiraillé sur sa droite par la dérive populiste du CDS (Centre Démocratique et social, naguère démocrate-chrétien). Cette recomposition des forces à droite atteint en premier lieu le CDS, à la fois fragilisé par ses piètres résultats aux élections législatives d’octobre 2019 (4,2 % et 5 députés) - l’un des pires de son histoire - et aiguillonné par Chega ("Assez"), parti d’extrême-droite (1,3 % des voix aux dernières législatives) dont le leader populiste André Ventura a fait une entrée tonitruante au Parlement à l’automne 2019, multipliant les déclarations racistes, notamment début mai pour bâtir un plan de confinement spécifique et de surveillance des tziganes, identifiés comme responsables de tous les maux, sinon de l’épidémie elle-même.

Enfin, côté européen, si António Costa a cherché, avec son ministre des Finances - et président de l’Eurogroupe -, Mário Centeno, a desserrer l’étau financier pour "l’Europe du Sud" (Eurobonds/Coronabonds), c’est sans grand succès qu’il a tenté de lever les réserves des Néerlandais et des Allemands, désignant cette crise comme "un moment décisif" pour l’Europe, non sans avoir stigmatisé à plusieurs reprises l’attitude des autorités néerlandaises, qualifiée de "répugnante". Une équation décidément complexe dans les prochains mois pour un Premier ministre populaire et réputé habile.

 

 

Copyright : PATRICIA DE MELO MOREIRA / AFP

 

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